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La chanson de Bele Aelis

Bartsch a publié dans son recueil des Romances et pastourelles (I, 71) une pièce de Baude de la Quarière. de sens obscur et de structure singulière. M. G. Schlager l'a particulièrement étudiée en son intéressant mémoire Sur la musique et la construction strophique des romances françaises Forschungen ~ur romanischen Philologie, Festgabefiïr Hermann Suchier, Halle, 1900 . Il a tenté d'en décrire la forme métrique, mais sans arriver, semble-t-il, à la solution vraie. La difficulté, qui a fait échouer les commentateurs, est que les différents couplets de la chanson ne sont pas construits pareillement: seuls les commencements des couplets et quelques parties à l'intérieur offrent une structure homogène. La variabilité des autres parties fait naître la supposition que nous avons là des refrains, comme nous en trouvons par exemple dans un assez grand nombre de pastourelles, dont chaque couplet finit par un autre refrain de structure variable.

C'est, en réalité, l'examen des refrains qui nous fournira la solution définitive. On sait que les poètes lyriques du xiii" siècle ont fréquemment adapté à leurs chansons, pastourelles, motets, motets entés, rondeaux, de courts morceaux empruntés à d'autres chansons et plus ou moins traditionnels: soit qu'ils répètent le même morceau d'emprunt à la fin de chaque strophe, soit qu'ils varient ces morceaux de strophe en strophe, soit qu'ils les insèrent dans l'intérieur de la strophe, on est convenu d'appeler refrains tous les vers de leurs chansons qui se révèlent comme des pièces rapportées.

Or, on l'a plus d'une fois remarqué, la pièce de Baude de la Quarière abonde en vers que l'on retrouve en d'autres contextes. C'est, comme l'a écrit G. Paris (Mélange Wahlund. p. 3), « un pot pourri de refrains ». Pour retrouver la construction métrique de notre pièce, il suint de reconnaître quels sont les refrains et comment le poète les distribue.

Si personne n'a tenté jusqu'ici cette détermination, c'est qu'elle est presque impossible à faire pour qui ne possède pas une collection à peu

près complète des refrains dispersés dans l'ancienne poésie lyrique française. Bartsch avait jadis annoncé qu'il donnerait ce corpus, et, depuis, les critiques ont, à l'envi, réclamé l'exécution de l'entreprise par lui abandonnée. L'auteur de la présente étude est heureux d'annoncer qu'il publiera bientôt ce recueil si souvent réclamé. Ses dépouillements, qui comptent environ 2.100 fiches, sont presque achevés, et c'est grâce à cette collection qu'il peut faire, dans la pièce de Baude de la Quarière, le départ des éléments empruntés. On verra que ces éléments empruntés n'appartiennent qu'aux parties variables de la chanson. Voici ce départ :

Strophe I : * Loial amor ai trovee

Ne m'en partira riens née.

Ce refrain se retrouve dans VArchiv de Herrig, XLII, 243.

* Bien doit quellir violete Qui par amor s aime.

Il y a un assez grand nombre de refrains ressemblants, par exemple:

Ainsi doit aler qui aime Par amours joliement.

(Romani a, X, 524.)

Strophe II : * Nus ne sent les maus s'il n'aime

U s'il n'aamé.

Ce refrain se retrouve jusqu'à six fois dans l'ancienne poésie lyrique française : Raynaud, Motets, I, 176; II, 54, 76, 88. Baudouin de Condé, La Prison d'amours, 32; Jeanroy, Repue des langues romanes, 1902, 195. Cf. aussi Adalbert von Keller, Rompart, 3o3.

Nus ne set les maus d'amors S'il ne les a ensaiés.

(Thomas Heriers.)

Raynaud, Motets, I, 126 :

Nus ne set les biens d'amors S'il n'en a senti dolours.

P. Meyer, Saints d'amors, Bibl. de V Ecole des chartes, 1867, 16, 1 :

Nus ne set qu'est douce dolors S'il n'a amé par amors.

* Je le sent,

La dolour sovent.

Ce refrain se retrouve sous une forme, sinon identique, du moins analogue, dans les Motets publics par M. Raynaud, II, 54 :

Je les senc, les très dous maus d'amer. II, 88:

Je les senc, les 1res dous maus d'amer.

Cf. le n° 452 de la Bibliographie des chansonniers français de G. Raynaud :

Je les sent, Dex, je les sent, Les maus d'amer doucement.

* Amors ai a ma volenté, Si m'en tien cointe.

Ce refrain se retrouve assez souvent : Roman de la Poire, v. 27q3 ■ manuscrit (encore inédit) de Wolfenbïittel, f° 3i*; Guillaume de Dole v. 543o; Motets, I, 196.

Strophe III : Ne vos repentes mie

De loiaument amer.

Ce refrain se retrouve dans Bartsch, Roman-en und Pastourellen, III, 33; dans Guillaume de Dole, v. 23<5i, 2364, 2365 ; dans La Cour de Paradis, 270 ; dans la chanson publiée par Dinaux, Trouvères, III, 142 (le n° 839 de la Bibliographie de Raynaud). Cf. des refrains analogues dans le Roman de la Violete, p. 9, et Motets, II, 60 :

Ne vos mariez mie, Tenez vous ensi.

* Dehait d'amer ne baiera, Et ki ne serenvoisera.

Le premier vers de ce refrain se retrouve dans Bartsch, Roman-en und Pastourellen, II, 5q, G4.

Strophe IV: Aucun vers n'en est attesté ailleurs.

Strophe V : * Sans amour ne sui je mie,

Ce tesmoignent mioel.

Il y a quelques refrains qui ressemblent au premier de ces deux vers. Roman-en und Pastourellen, III, 43 :

Sans amors ne sui je pas; Non ère je ja, n'onkes ne fui.

Comparez Laborde, La Musique, etc., II, 162 (le n° 806 de la Bibliographie de G . Raynaud) :

Sans ami ne sui je pas, Non seré je ja, N'onques ne fui.

* Bon jor ait qui mon cuer a, N'est pas o moi.

Ce refrain se retrouve souvent : Roman~xen und Pastourellen, II, 86;

Motets, I, i 5q, 160, 200; Roman delà Violete, p. 38; cf. Le Cheval dejust; Zsch.f. rom. Phil., X, 463 :

Et Motets, I, 59 :

Bon jour ait hui pour cui le dis ; Diex! trop demeure mes amis.

Sovent me fait souspirer, La bêle qui mon cuer a.

Observons qu'aucune des cinq strophes ne nous offre de refrains, ni dans les six premiers vers qui la composent, ni dans les trois vers qui précèdent les deux derniers. C'est là dans chaque strophe ce qu'on peut appeler le texte de la chanson, qui n'est pas variable, tandis que les autres parties de la strophe sont abandonnées aux refrains.

Il suit de là qu'on est autorisé à considérer comme des refrains les vers, même non attestés ailleurs, qui occupent dans telle strophe la même place qu'occupe un refrain dans une ou plusieurs autres strophes. Si nous ne retrouvons pas ces vers en d'autres chansons, ce doit être simplement que nous n'avons conservé que des débris de l'ancienne poésie lyrique. Par exemple, à la strophe I, nous considérons comme un refrain les vers :

Fine amors loiaus Est boene a maintenir,

puisque nous trouvons à la même place, dans la strophe II, ce refrain :

Nus ne sent les maus s'il n'aime Ou s'il n'a amé.

Et à la même place, dans la strophe III, cet autre refrain :

Ne vos repentes mie De loiaument amer.

Dès lors, il apparaît que chaque strophe de notre chanson se divise en trois groupes :

Le premier groupe comprend les vers i-3, décasyllabes coupés 4 + 6, qui assonnent entre eux.

Le deuxième groupe comprend les vers 4-10. Les trois premiers vers (4-6) de ce groupe sont des vers de sept syllabes, et font partie de ce que nous appelons le texte. Suivent deux refrains formant chacun une phrase de deux vers. Ces vers n'ont pas un nombre fixe de syllabes ; le deuxième rime avec le dernier vers (v. 6) du texte, tandis que les deux autres vers du texte (v. 4-3) riment entre eux.

Le troisième groupe comprend les vers ii-i5. Les trois premiers vers de ce groupe (1 1-1 3) font partie du texte. Ce sont d'abord deux octosyllabes qui riment entre eux, puis un vers de trois syllabes. Suit un refrain de deux vers dont le nombre des syllabes n'est pas

fixe ; le dernier vers de ce refrain rime toujours avec le vers de trois syllabes.

La parfaite régularité de cette construction strophique n'est compromise que par deux exceptions, qui peuvent être écartées.

D'abord le sixième vers de chaque strophe, qui devrait toujours compter sept syllabes, en a neuf à la strophe I (corriger : qui cTamor se veut partir, boene ayant pu être introduit dans ce vers sous l'influence du refrain suivant, qui contient ce mot); il n'a que six syllabes à la strophe II (corrigez: [bien] li ert guerredoné) ; il a huit syllabes à la strophe IV (corrigez de soffrir (ta) douce dolours) ; on comprend que le voisinage immédiat des refrains qui suivent ce vers l'ait plus d'une fois altéré. Enfin les mots ci amouretes mar vos vi, que l'on lit à la strophe III, semblent provenir d'une interpolation.

En résumé, la structure de la pièce peut être représentée ainsi, si nous appelons R les vers-refrains variables, et si nous désignons par x les vers-refrains sans rime :

I 10 a, 10 a, io a ;

II 7 b, 7 b, 7c; Rx, Rc ; Rx, Rx ; III 8d, 8d, 3e; Rx, Re.

Les résultats de cette étude métrique sont vérifiés par l'examen de la notation musicale, conservée dans le manuscrit; on arrive, en effet, facilement à prouver que les vers que nous attribuons au texte suivent dans tous les couplets les mêmes mélodies, pendant que les refrains variables ont des mélodies variables. Nous nous bornons à constater ce fait, en renvoyant pour les détails à l'étude musicale.

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