‹ La chanson de Bele AelisChapitre 2 sur 8 · TEXTE · texte numérisé non relu

TEXTE

Main se leva la bien faite Aelis. Vos ne savés que li loursegnols dit,

II dist c'amours par faus amans perist.

Voir se dist li lousegnols, Mais je di que cil est fols Qui d'amor se veut partir.

Fine amours loiaus Est boene a maintenir.

Loial amor ai trovee, Ne m'en partira riens née.

Et pour cou que j'ai bone amor Keudrai la violete au jour Sour la raime.

Bien doit quellir violete Qui par amours aime.

Bel se para et plus bel se vesti.

Vos avés bien le rousegnol oï, Se bien n'amés, amors avés traï.

Mal ait ki le traira!

Ki les dous maus sentira Bien li en guerredoné.

Nus ne sent les maus s'il n'aime, U s'il n'a amé.

Je le sent,

La dolour sovent !

Et pour çou que j'ai bien amé Amie ai a ma volenté, Bêle et jointe.

Amors ai a ma volenté ', Si m'en tien cointe.

Si prist de l'aiguë en un doré bacin; Li rousegnols nos dit en son latin :

Amant amés, joie ares a tous dis.

Ki bien aime joie atent, Et ki d'amer se repent Ne poet joie recouvrer.

Ne vos repentes mie De loiaument amer.

Dehait d'amer ne baiera Et ki ne se renvoisera !

Tant me plaist li déduis d'amor C'oubliee en ai la dolour

Et contraire.

Tant ai de joie a mon talent Que je n'en sai que faire.

Ses oex lava et sa bouche et son vis.

Buer fut cil nés ki est lqiaus amis :

Li rousegnols l'en pramet paradis.

De ce sui liés et joians

C'ainc ne fui las ne restans

De souffrir douce dolours.

Il pert bien a men viaire Que j'aim par amors.

Vos ki d 'amors vives, Paradis vos atent.

Se Diu plaist, jou i serai mis, Car ja mais plus loiaus amis

Ne vivra.

Cascuns dit c amours l'ocist, Mais je sui ki garira.

Si s'en entra la bêle en un gardin.

Li rousegnols un sonet li a dit :

Pucele, amés, joie ares et délit.

La pucele bien l'entent Et molt debonairement Li respont et sans orguel.

Sans amour ne sui je mie, Ce tesmoignent mi oel.

Boen jour ait ki mon cuer a, N'est pas od moi.

Pleùst Dieu ki aine ne menti Que li miens amis fust or ci A séjour !

Se j'avoie une nuit s * amour \ Bien vauroie morir au jour.

Noie:,. — I, 6 qui de boene amor. — II, 6 « bien » manque. — III, 10 après a renvoisera » le ms. porte : « ci amouretes mar vos vi. » — IV, i lava sa bouche et ses œxet son vis. — IV, 6 la douce dolor. — V, i Si s'en entre (correction proposée par G.Paris, Mélanges Ivahlund,i8g6,p.3). —V, 12 ore.— V, 14 se javoir.

essai d'interprétation

Par l'étude qui précède, la structure métrique de la chanson de Baude est expliquée, mais non pas la chanson elle-même. Chacune de ces phrases est claire et jolie, et ces phrases claires, mises bout à bout, sont obscures. C'est « une fatrasserie », dit Paulin Paris [Histoire littéraire, t. XXIII, p. 53o); « un pot pourri », dit Gaston Paris; un « quodlibet », dit M. Schlàger.

Il convient, croyons-nous, d'y reconnaître une chanson à danser, comme l'indique suffisamment l'emploi du couplet de Bêle Aelis, qui n'a jamais servi qu'à accompagner la danse1.

Or, si l'on observe que chaque strophe débute par trois vers qui sont les seuls décasyllabes de la pièce, et que ces décasyllabes. sont assonances, tandis que le reste de la pièce est rimé, ce changement de technique autorise l'hypothèse que ces quinze décasyllabes formeraient une ancienne chanson, reprise et développée par Baude de la Quarière. M. G. Schlàger a déjà émis cette supposition, qu'il fonde en outre sur certaines considérations musicales. Par malheur, si, l'admettant, on isole ces quinze vers, on n'obtient pas un sens plus satisfaisant qu'auparavant, et M. G. Schlàger a renoncé à toute tentative d'interprétation.

C'est qu'il est impossible d'en essayer aucune, si l'on se représente les danses du moyen âge comme aussi simples qu'on le croit d'ordinaire : comme des rondes ou des branles où le conducteur de la carole chante avant, c'est-à-dire entonne un couplet, dont certains vers sont répétés en manière de refrains par les autres danseurs. Les chants ne se partageaient pas toujours aussi simplement entre un soliste et le chœur. Rappelons-nous, entre autres descriptions de caroles, ces vers, souvent cités, du Roman de la Rose :

764 : Deus damoiseles moût mignotes, Qui estoient en pures cotes Et trecies a une tresse, Faisoient Déduit par noblesse En mi la carole baler; Mais de ce ne fait a parler Com el baloient cointement :

1. Il semble que G. Paris ait exprimé la même opinion, car il écrit (Journal des Savants, 1891, p. 682) : « En quelques chansons à personnages, le poète prend une part plus ou moins indirecte à l'action. Il est clair que dans cette intervention indispensable du poète, il y a une convention, une formule technique. » Et à la note : « Les nos 22-2G, 27-32, 52, 66, 71 du recueil des Pastourelles de Bartsch,qui ne la présentent pas, sont en réalité de simples chansons à danser. » Mais les n09 2700 >', 52, 66 la présentent, et il est impossible que G. Paris ait considéré aucune de ces pièces comme une chanson à danser. Il s'est donc produit ici une confusion parmi ses notes, et nous ne sommes pas sûr qu'il ait voulu exprimer sur le n° 71 la même hypothèse que nous présentons au lecteur.

L'une venoit tout bêlement Contre l'autre, si s'entregetoient Les bouches, qu'il vous fust avis Que s'entrebaisassent ou vis.

Bien se savoientdesbrisier.

Qu'est-ce à dire ? C'est que la balerie est une sorte de scène mimée et chantée qui s'exécute à deux ou trois personnages en mi la carole, au milieu de la ronde, tandis que danseurs et danseuses tournent à l'entour. Nous consacrerons bientôt une étude d'ensemble aux danses du xme siècle : on y verra qu'elles consistaient souvent en des ballets assez compliqués, qui se jouaient parfois avec des « accessoires » ; qu'on peut reconstituer une dizaine de scénarios de ces danses ; que les personnages de ces ballets se bornaient parfois à échanger des propos d'amour en quelques vers ; qu'il est par suite inexact de supposer que tous les « refrains » qui nous sont parvenus sont des débris de chansons perdues; et, par exemple, le couplet, mystérieux jusqu'ici, deBeleAelis, qui, s'étant levée matin, bien parée et mieux vêtue, descend au jardin, n'est pas le début d'une chanson mutilée; le chœur des danseurs chantait ces quelques vers traditionnels, qui se suffisent à eux-mêmes, destinés qu'ils sont à encadrer diverses scènes de balerie : car, devant eux, au milieu de la ronde, une danseuse figurait Bêle Aelis, et c'était Bêle Aelis elle-même qui se chargeait, par sa pantomime et par ses chansons, d'achever son aventure. Nous nous réservons de l'expliquer ailleurs plus clairement, et nous revenons à nos quinze décasyllabes.

Nous nous représentons ici deux personnages de ballet qui dansent et qui dialoguent, tandis qu'autour d'eux se meut une ronde. La fiction est que Bêle Aelis, venue au jardin, y a rencontré son ami, et tous deux écoutent le chant du rossignol, qui les invite à aimer. La pièce se lirait ainsi :

Le chœur : Main se leva la bien faite Aelis...

Elle : « Vous ne savés que li loursegnols dist ? Il dist c'amours par faus amans perist.

Le chœur : Bel sépara et plus bel se vesti...

Lui : « Vous avés bien le rousegnol oï. Se bien n'amés, amors avés traï.

Le chœur : Si prist de l'aiguë en un doré bacin...

Lui : « Li rousegnols nos dit en son latin : Amant, amés, joie ares a tous dis. »

Le chœur : Lava sa bouche et ses oex et son vis. . .

Lui : « Buer fu cil nés ki est loiaus amis !

Li rousegnols l'en pramet paradis. »

Les deux danseurs rentrent dans la ronde et chantent

avec le chœur : Si s 'en entra la bêle en un gardin.

Li rousegnols un sonet li a dit :

Pucele. amés, joie ares et délit.

Telle serait l'ancienne chanson. L'œuvre de Baude de la Quarière aurait consisté à la développer.

Après chaque couplet de l'un des danseurs, le chœur reprend en sept vers. Pareil au chœur d'une tragédie grecque, il s'associe aux sentiments des principaux acteurs. Il les excite à l'amour et leur rappelle en ces sept vers les principaux préceptes de l'amour courtois. Puis, dans les cinq derniers vers de la strophe, se joue une seconde scénette de balerie, chacun des petits danseurs chantant à son tour. Toute la pièce se lirait ainsi :

Le chœur : Main se leva la bien faite Aelis.

Elle : « Vous ne savés que li loursegnols dist ? Il dist c'amours par faus amans perist. »

Le chœur : Voir se dist li lonsegnols, Mais je di que cil est fols Qui de boene amor se veut partir.

Fine amors loiaus Est boene a maintenir .

Loial amor ai trovee, Ne m'en partira riens née.

Elle : « Et pour çou que j'ai bone amor, Keudrai la violete au jor

Soz la raime.

Bien doit quellir violete Qui par amours aime. »

Le chœur : Bel se para et plus bel se vesti.

Lui : « Vos avés bien le rousegnol oï : Se bien n'amés, amors avés traï.

Le chœur : Mal ait qui le traira!

Ki les dous maus sentira

Bien li ert guerredoné.

Nus ne sent les maus s'il n'aime,

U s'il na amé.

Je le sent,

La dolour savent !

Lui : « Et pour çou que j'ai bien amé, Amie ai a ma volenté,

Bêle et jointe; Amors ai a ma volenté, Si m'en tien cointe. »

Le chœur : Siprist de l'aiguë en un doré bacin.

Elle : « Li rousegnols nos dit en son latin : « Amant, amés, joie ares a tous dis. »

Le chœur : Ki bien aime joie atent, Et ki d'amer se repent Ne poet joie recouvrer.

Ne vos repentes mie De loiaument amer.

Déliait d'amer ne baiera, Et ki ne se renvoisera !

Elle

« Tant me plaist li déduis d'amor C'oubliee en ai la dolor

Et contraire.

Tant ai de joie a mon talent

Que je n'en sai que faire. »

Le chœur : Lava sa bouche et ses oex et son vis.

Lui : « Buer fu cil nés ki est loiaus amis ! Li rousegnols l'en pramet paradis. »

Le chœur : De ce sui liés et joians

C'ainc ne fui las ne restans De souffrir la douce dolour.

Il pert bien a mon viaire Que faim par amors.

Vos ki £ amors vives, Paradis vos atent.

Lui : « Se Diu plaist, jou i serai mis Car ja mais plus loiaus amis

Ne vivra.

Cascuns dit c'amours l'ocist, Mais jo sui ki garira. »

Les deux danseurs rentrent dans la ronde et chantent avec le chœur '.

Si s'en entra la bêle en un gardin.

Li rousegnols un sonet li a dit :

« Pucele, amés, joie ares et délit »

La pucele bien Tentent, Et molt debonairement Li respont et sans orguel :

« Sans amour ne sui je mie, Ce tesmoignent mi oel.

Bon jour ait ki mon cuer a, N'est pas od moi ! »

Pleust Dieu ki aine ne menti Que li miens amis fust or ci

A séjour!

Se j'avoie une nuit s'amour, Bien vauroie morir au jour!

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