‹ La Chanson de Geste de Garin Le Loherain mise en proseChapitre 1 sur 4 · MUR. M RIE HENRI LECLERC · texte numérisé non relu

MUR. M RIE HENRI LECLERC

219, RUE SAixT-Hoxoliii, 219 et 16, rue d'Alger

MDCCCCI

Le manuscrit dont on donne ici quelques extraits est bien connu de tous ceux qui s'occupent de notre ancienne littérature.

Il contient la translation de rime en prose de la « Chronique du Loherain Guerin ».

Cette traduction, écrite en 1515, est l'oeuvre de Philippe de VigneuUes, marchand drapier de Metz.

Après avoir appartenu à Paul Ferry, ministre de la R. P. F»., dont la famille était apparentée avec celle de Philippe de Vigneulles, il fit partie de la bibliothèque du comte Emmery. A la vente de cette collection, le manuscrit fut acquis par le comte d'Hunolstein.

Il est encore conservé précieusement dans cette famille et c'est à M. le comte d'Hunolstein qu'on en doit la communication.

Ce manuscrit est la mise au net de la traduction des Loherains. La bibliothèque municipale de Metz possède, sous le numéro 847, la première rédaction, beaucoup moins soignée. On en trouvera la description dans le catalogue des manuscrits de la ville de Metz par M. Auguste Prost.

Philippe de Vigneulles, en se mettant à sa traduction, n'a pas cru faire une œuvre littéraire, mais bien sauver de l'oubli ce qu'il appelait une très ancienne chronique. A son avis, la versification romane était devenue inintelligible pour la plupart de ses contemporains. C'est ce qui l'a décidé à traduire en son rude messin, toute la geste des Loherains.

Avant de parler de cette traduction, il convient de dire quelques mots sur celui dont le labeur patient a conduit à bonne fin une telle besogne.

Philippe Gérard, dit de Vigneulles, marchand drapier de Metz, demeurait rue des Bons-Enfants, derrière Saint-Sauveur. Il était d'une famille de paysans et, devenu citain de Metz, il fut peut-être séduit de voir la vieille geste lorraine associer dans un commun éloge « Cens de mestier qui laborent toz dis », « les bons bourgeois signoris » et « les paysans qui tant font à loer ».

Epris surtout du passé glorieux de Metz, la « noble cit », c'est à la ville de Metz qu'il consacre sa tâche de laborieux traducteur, et non pas aux ducs de Lorraine, prétendus héritiers de Garin le Loherain. Il n'avait d'ailleurs pas été heureux dans ses rapports avec les descendants des preux, avec les ducs de Lorraine et leur chevalerie. Son journal traite assez mal, et non sans raison, Jean de Harcourt, capitaine de Chauvency, pour le duc de Lorraine, René II (1).

Ce qui l'intéresse dans la geste Lorraine, c'est Metz, et Metz seulement.

Bien différent en cela des Lorrains ducaux, il ne s'occupe nullement des traditions, qui peuvent rattacher à la Geste les ducs de Lorraine et de Bar. Bien au contraire, dans sa chronique, en parlant du coup de main tenté contre la ville de Metz par le duc de Lorraine Nicolas d'Anjou, il n'hésite pas à mettre ce prince au dernier rang des traîtres, avec Fromond et Ganelon ; Fromond, l'ennemi des Loherains, Ganelon, le traître de Roncevaux.

(1) Ce seigneur retint, pendant de longs mois, dans une dure prison, Philippe de Vigneulles et le maire Gérard, son père.

C'est à la noble cité de Metz que Vigneulles ramène toute la geste de Garin. Il nous montre le tombeau où le héros « gist encore tout entier et tout éperonné, au grand moustier. »

Il sait fort bien où se trouve le jardin où la belle Béatrix prenait ses ébats, quand de méchantes gens vinrent l'enlever.

Il connaît la sépulture du duc Hervi et celle de la belle Béatrix, toutes deux, dans la vieille abbaye de Sainl-Arnould.

Mais que ne sait-il pas? Il a compulsé toutes les vieilles chroniques de Metz. Il en fait des volumes très vénérables. Il faut le croire.

« Philippe de Vigneulles est le premier qui ait rédigé toute l'histoire de « Metz. Son ouvrage est en trois volumes in-folio. Il commence à l'an du (( monde 2659, et finit à l'an de Jésus-Christ 1525. On ne doit le consulter « que pour l'histoire de son siècle, c'est-à-dire depuis 1400. Philippe de « Vigneulles fut enlevé avec son père en 1490, et conduit à Chavency le « Château, où il fut détenu pendant plus d'un an. Il nous a laissé dans sa « chronique l'histoire de sa captivité. On a encore de lui un ouvrage « intitulé Cent nouvelles nouvelles, écrit dans le goût des Nouvelles de la <( Reine de Navarre. M. Emmcry possède ce précieux manuscrit ».

C'est ainsi que dans le Templum Metcnsibus sacrum, le savant dom Bernardon Pierron parle en 1779 de Philippe de Vigneulles. Cette note se rapporte à la strophe latine :

Vinolius patria; calamiim devovit, et acta Inclyta tciiiporibus liquit celcbranda futuris. Ne tamcn austcris solum insudassc libcllis Vinolium credas ; etiani jocularia lusit. Si sit opus, docto stringit sale, pungit aceto.

On le voit, dom Pierron ne dit rien de la traduction du Loherain Guérin. Heureusement deux manuscrits de cette translation en prose existent encore. 11 n'en est pas de même pour les Cent nouvelles nouvelles.

« En celle dite année mil V^ et XV, je Philippe de Vigneulle, compon- « seur de ceste présente cronicque translatis et mis de ancienne rime en « prouse le livre de la belle Biautris et celui du Lourain Guerin et fis « paireillement et compousai ung livre contenant cent nouvelles ou contes

« joieulx, lesquels furent faits achevls en cest esté, en Tan dessusdit en la « fourme et manière, comme veoir les pourrez. ».

Hélas non, nous ne pouvons pas les voir. Les scrupules de la comtesse Emmery (1) nous ont privés de ces contes qu'elle trouvait trop « joieulx » et qui contenaient, dit-on, sur l'état des populations messines à cette époque des indications fort curieuses qu'on chercherait vainement dans de plus graves documents. D'ailleurs nous n'avons pas à faire ici la biographie de Philippe de Vigneulles, ni l'énumération de ses œuvres. M. Michelant dans son introduction au journal de Ph. de Vigneulles, a dit, malheureusement en allemand, tout ce qu'on peut savoir de cet écrivain français.

Mais comment ne pas admirer la confiance sereine avec laquelle Ph. de Vigneulles écarte d'un mot les doutes qu'on pourrait élever sur la vérité historique des Loherains ? De nos jours, dit-il, avec l'artillerie et ses ravages, nos guerres et « batailles » laissent loin derrière elles tout ce que la Geste nous conte de Garin. Pourquoi donc s'étonner? Rien de surprenant dans les faits et gestes de Garin le Loherain. Quant aux aventures de la belle Béatrix, qui fut « prinse et ravie » dans le beau jardin qui « touche à Saint-Pierre-aux-Araines », « ce n'estoit que chose toute commune pour celluy temps de ainsy faire ». Il cite maints exemples à l'appui de son dire ; il produit des textes de la plus haute antiquité, où de semblables aventures sont duement relatées.

Après quoi, il invoque un dernier et triomphant argument : les monuments qu'on voit encore à Metz, : les tombes d'Hervi(2) et Beatrix à S. Arnoul, de Garin « au Grand Moustier, où il gist encore tout entier et le peust on veoir. »

Il n'en fallait pas tant pour persuader un lecteur déjà tout convaincu. La Geste des Loherains était assimilée aux meilleures chroniques, aussi bien par les compilateurs qui ont précédé Philippe de Vigneulles, que par

(1) M. Michelant qui a publié dans VAustrasie une des nouvelles de Philippe de Vigneulles, avait, paraît-il, pris une copie du manuscrit fort incomplet de ces contes. Qu'est devenue cette copie ?

(2) Pour la tombe d'Hervi, Vigneulles est d'accord avec le petit cartulaire de Saint- Arnould.

ceux qui ont écrit après lui. La Chronique rimée, Symphorien Champier, Le Maire de Belges admettent sans discussion Tliistoire du duc Hervi de Metz et du Loherain Garin.

Aucun d'eux cependant n'avait été aussi affirmatif que Philippe de Vigneulles et n'avait appuyé d'un aussi formidable travail une aussi naïve croyance.

Mais tous ceux-là sont des savants; leurs dires sont dès lors moins probants pour ce qui touche aux données légendaires ; apanage du peuple, de ceux qui ne savent ni a ni b. Laissant de côté les lettrés et leurs recherches, d'autres témoignages, bien plus précieux, nous font constater, chez le peuple lorrain, la tradition vivante de son épopée.

C'est d'abord la broche garnie de ses trois pluviers qui figure, dès les premières années du XlIIe siècle, sur les sceaux des ducs de Lorraine, dans leur blason à la bande de gueules, telle que le duc Bègue, surpris dans ses fonctions de maître-queux du roi Pépin, la brandissait en courant sus aux Fromonds et la rapportait couverte du sang des ennemis du roi.

Li Franccs s'arment dès que li rois lor dist Li dus avoit un grant hasticr saisi.

Plain de plovicrs qui chaut sunt et rosti...

(Garin le Loherain, éd. P. Paris, t. II, 19). Puis le duc Raoul,

Le vaillant duc de Loheraine Qui niult fut noble capitaine,

avant sa mort glorieuse dans la plaine de Crécy, fonde l'anniversaire « du « Loherain Guerin qui fut li un des chiés de nostre lignaigc. »

Il veut que cet anniversaire soit célébré dans la chapelle Saint-Georges de Nancy, tout ainsi qu on l'observe au grand moustier de Metz. De plus il ordonne que ce jour-là (10 février) une distribution de pain soit faite au peuple, ainsi qu'il convient pour rappeler en même temps, et la gloire du héros et l'humilité de son origine.

En 1425, la tradition de la chevalerie lorraine, de ceux qui avaient assuré la couronne de Lorraine à l'héritier légitime (1), paraît dans la déclaration

des nobles lorrains qui tous affirment que leur duc ne laissant pas d'hoirs mâles, le duché doit passer à la ligne féminine et que de toute notoriété cela s'est fait ainsi, quand le cas s'est présenté. Or c'est dans Hervi seulement qu'on voit le duché passer du duc de Pierre au fds de sa fdle, Hervi de Metz. Aucun exemple historique ne peut être cité en dehors de la donnée épique. Cette date est solennelle; la déclaration des nobles assurait le duché au chef du parti Armagnac en Lorraine, René d'Anjou, comte titulaire de Guise ; c'est cette année-là même (1425) que Jeanne d'Arc eut ses premières visions.

En 4470, au mois de septembre, Philippe de Savoie, frère de la reine de France, vient à Metz. Ce qu'on lui montre tout d'abord, « à la grant esglise », c'est la grosse cloche communale et la tombe du héros messin : « et fut veoir Meute (2) et le Lorain Gairin. » (Journal de Jehan Aubrion, p. p. Lorédan Larchey, p. 41).

Nous arrivons enfin à Philippe de Vigneulles ; avec lui la croyance s'affirme si nettement, qu'il n'est plus nécessaire de recourir au laconisme des textes cités plus haut. Garin le Loherain gist encore tout entier dans la cathédrale de Metz « et le peut on veoir ». Aucun document antérieur au journal de Jehan Aubrion ne fait mention de ce tombeau. Après Philippe de Vigneulles, il n'en est plus parlé. Rabelais allait venir à Metz, et malgré la robuste crédulité de « la noble cit », la tombe du Loherain Guérin ne pouvait pas résister aux sarcasmes du joyeux curé de Meudon.

Au reste, le temps des traditions épiques était passé. Le rôle des ducs de Lorraine avait cessé d'être chevaleresque et légendaire. Il était devenu monarchique et centralisateur. Le duc René II « venu au-dessus de ses ennemis », dans la plaine de Nancy, avait inscrit autour de son blason, autour des pluviers du duc Bègue, les mots : « fecit potentiam ex brachio suo. » Il avait légué cette devise à ses héritiers. C'en était fait de la camaraderie lorraine, des temps où prince, chevaliers et peuple vivaient ensemble et partageaient la robuste simplicité du paysan. Un pouvoir monarchique

(1) Pépin a, pendant tout le moyen-âge, été considéré comme l'héritier légitime de la couroane de France, après Charles Martel son père.

(2) La Mute.

allait remplacer celte république féodale et populaire. Si le duc invoquait pour sa dynastie naissante le psaume de l'humilité, il en dénaturait le sens ; il dissimulait mal l'orgueil de sa victoire ; il n'avait pu résister à la joie de porter, en suivant le deuil de son ennemi vaincu, la barbe d'or des triomphateurs. Dès lors il devenait semblable aux Fromond et aux Hardré, à tous les « orguilloux » ennemis de la geste lorraine.

Il n'y avait plus de place dans la grande Eglise de Metz pour la tombe du Lolierain Guérin.

La chevalerie qui, du paysan jusqu'au prmce avait été l'âme de la Lorraine, allait disparaître pour faire place à l'autorité d'un seul, le duc d'abord, et nécessairement ensuite le roi de France (1).

C'est avec regret que les plus savants admirateurs de la geste lorraine (2) sont arrivés de nos jours à cette conclusion, qu'il faut renoncer à trouver un élément historique dans les Loherains.

Ce beau poëme, disent-ils, malgré toute sa précision, ne repose sur aucun événement dont on retrouve la trace dans l'histoire. Ainsi posée, cette conclusion est exacte. Mais faut-il, parce que ces luttes féroces n'ont pas été consignées dans nos annales, conclure qu'elles n'ont pas eu lieu? Il semble qu'on doive être tenté de se ranger tout d'abord à cette opinion. Cependant en étudiant de plus près le poème, on est frappé de la ressemblance des principaux personnages de la geste, avec les rois, les reines et les grands du V1I« siècle. Ces évoques assassins, ces reines passionnées et fougueuses sont de l'époque mérovingienne. L'avènement de la race issue de Charles Martel établit dans notre histoire un contraste absolu entre les nouveaux rois et les derniers des Mérovingiens. Autant les nouveaux maîtres de la couronne donnent au pouvoir dont ils viennent de s'emparer toutes leurs forces, toute leur énergie ; autant les derniers héritiers de Clovis se contentent du titre royal, sans en ambitionner même l'autorité ; autant le

(1) Une tics causes qui ont le plus contribué à la concentration <lu pouvoir en Lorraine est la réunion par alliance des maisons de Lorraine, de Bar et de Vaudémont qui, toujours en lutte jusqu'à la seconde moitié du XV' siècle, s'étaient enfin confondues dans la personne du duc René IL

(2) Ferdinand Lot dans Etudes dédiées à Gabriel Monod, page 220.

— vin —

rôle de la femme est nul dans l'histoire des nouveaux rois, autant il est prépondérant sous le règne des chétifs héritiers de la première dynastie.

On ne connaît il est vrai, aucun duc Garin à Metz, au VII^ siècle. Cette constatation cependant ne doit pas être admise comme une preuve négative. Un fait est établi : il y avait à Metz des ducs que les sources historiques, si rares et si laconiques, ont à peu près négligés. Grégoire de Tours, sous l'an 585, parle de l'un d'eux sans même nous dire quel était son nom ; cela n'avait aucune importance : episcopo suo ac diici; et plus loin : adveniens quidam ducis Austrasiorum filins.

Est-ce le fils d'un duc de Metz? qui peut le savoir dans une époque si peu connue ? On ne sait rien d'Eleuthère qui paraît avoir été duc de Metz, où il fonde vers l'an 612 l'abbaye de Saint-Pierre, et qu'un titre de l'an 1417 rappelle avec un anachronisme précieux à relever, comme ayant été duc de Lorraine. Un duc de Garin ou Waning, vivant à Metz quelques années plus tard, vers le milieu du Vile siècle, n'a-t-il pas pu devenir, lui aussi Garin le Loherain, Garin duc de Lorraine ?

En dehors des maires du palais, de quelques évéques, c'est l'oubli pour tout ce qui n'a pas été roi, saint ou très grand criminel.

Le gouvernement régulier de l'Austrasie, sous les rois Mérovingiens comportait cependant tout un rouage administratif et judiciaire à la tête duquel se trouvait le maire du palais. Ce haut personnage absorbait tout le pouvoir, et son nom est le seul que les chroniqueurs veulent bien nous faire connaître. Mais, au-dessous de lui, d'autres « viri illustres », les ducs, les comtes, formaient dans chaque cité de l'ancienne Gaule Romaine un personnel administratif, hiérarchiquement organisé. Or si, vers l'an 650, il y avait eu à Metz, quidam Waningus vir inlusier, à quel document, à quel chroniqueur demander la preuve d'un fait d'aussi mince importance ?

Plus tard, quand les documents se font plus nombreux, et que le pouvoir des ducs commence à s'affirmer, dès le VIII^ siècle, l'oubli serait moins explicable, au Vile siècle, il n'a rien de surprenant.

Mais, dans les personnages principaux de la Geste Lorraine, il faut chercher aussi la race ennemie, les Fromond. C'est là qu'on peut espérer

soulever le voile, et, grâce à Fromondin de Lens, suivre peut-être la trace de Garin de Metz.

Au Xlle siècle, quand fut rédigée la plus ancienne version écrite des Loherains, on trouve, dans le Nord de la France, un fief dont l'étendue et la situation géographique concordent à merveille avec le domaine féodal des ennemis de Garin : l'Amiénois, une partie de l'Artois sont enclavés dans ce grand fief, le « feodum Frondini de Hersino ». Cet immense domaine des moines de Corbie leur avait été donné, suivant les titres de l'abbaye, par les fondateurs eux-mêmes vers l'an 662.

Par l'inféodation que les moines en avaient faite à des hommes capables de le défendre et d'en faire le service, le feodum Frondini constituait un des fiefs les plus importants de la région. Les d'Amiens, et avec eux tous les plus grands noms de la Picardie et de l'Artois, en sont au Xll^ siècle les possesseurs.

Or, au Xlle siècle, le possesseur du fief était l'héritier, le représentant direct de celui dont il continuait la personne, comme s'il existait encore. Il est donc tout naturel que le rédacteur de la geste ait fait entrer, comme comparses, pour donner à l'action l'intérêt de l'actualité, et pour flatter la vanité de ses riches auditeurs, ceux qui détenaient le fief de Frondin. Il leur adjoint les autres barons également feudataires de l'abbé de Corbie, sans doute parce que celui-ci étant le premier héritier de Frondin, les fiefs se trouvaient confondus dans les vastes domaines de l'abbaye.

C'est ainsi que les d'Amiens et les de Boves (1) deviennent parents de Froment.

Mais qu'était ce Frondin de Hersin, dont l'abbaye de Corbie était l'héritière? Comment portait-il ce nom de Hersin, terre située près de Lens?

Au VII'- siècle il n'y avait pas de noms de famille.

C'est ici qu'interviennent déjà les transformations qu'ont subies les héros de la geste.

(1) La barounic de Uoves était l'une des douze pairies de l'abbaye de Corbie. Le rôle des fiefs mouvants de rabbc-comte de Corbie, écrit entre 1198 et 1201, ne mesure pas moins de neuf mètres de long.

« Frondinus de Ursino, dato pretio, comparavit. » Tel est le texte exact du document primitif. Cela signifie simplement que Frondin a acheté de Ursin. Comme les domaines de ce Frondin s'étendaient jusque dans l'Artois, la croyance s'établit avec les noms de fief, c'est-à-dire au XJe siècle, que ce puissant seigneur avait porté le nom de Frondinus de Ursino, Frondin de Hersin.

Mais Hersin n'était qu'un petit fief mouvant très anciennement de la terre de Lens. Il fallait une dénomination plus illustre pour un aussi puissant seigneur; et c'est ainsi, peut-être, que se serait formé le personnage épique de Frondin ou Fromondin de Lens.

En réalité ce seigneur pourrait plutôt être appelé Frondin de la forêt de Vicogne : Scripia et munimenta ecclesiœ testantur quod Viconia foresia erat de feodo Frodini. C'est dans le bois de Vicogne, dans les alleux de Saint- Bertin, que se déroule un des plus tragiques épisodes de la geste. Les abbayes de Saint-Bertin et de Corbie portaient toutes deux au moment de leur fondation et portèrent pendant longtemps encore le nom de Saint- Pierre. Le rédacteur trouvant, dans la donnée historique qu'il développait, la mention précise de la forêt de Vicogne, dans les alleux de Saint-Pierre, aura confondu les deux forêts, et cela d'autant plus facilement que la forêt de Vicogne appartenant à l'abbaye de Saint-Pierre de Corbie (1) était depuis longtemps, en grande partie défrichée et avait perdu son ancien nom, tandis que la « Silva famosissima » de Vicogne, près Valenciennes, était encore, au douzième siècle, célèbre par son étendue et par les grands crimes qui s'accomplissaient sous ses dangereux ombrages. Cette confusion, qui gêne évidemment (2) le développement normal de l'action, n'est pas un des moindres arguments en faveur d'une donnée historique maladroitement interprétée. La version primitive devait porter que Frondin tua dans sa forêt de Vicogne, l'imprudent qui y était venu chasser.

(1) La forêt de Vicogne commençait à l'Etoile sur la Somme, et s'étendait jusqu'à l'Âuthie depuis Outrebois jusqu'aux sources de cette rivière qu'elle traversait pour atteindre, en Artois, Pas, Bucquoy et Bapaume.

(2) L'auteur de la rédaction rimée est obligé de placer cet épisode aux environs de Cambrai, c'est-à-dire fort loin de Lens, et de conduire de forêt en forêt le duc Bègue de Belin, jusqu'à ce que cette longue poursuite l'amène sur les terres de Fromont.

Malheureusement le laconisme des sources historiques au VIIc siècle, ne fournil aucun Garin, « vir illusler », qui eût pu être l'ennemi de Frondin. Cependant le nom de Genivaux, conservé jusqu'à nos jours par le site charmant où Garin trouva la mort, paraît être une indication historique, négligée bien à tort par le versificateur du XII<= siècle qui n'en comprenait plus l'étymologie. Au VIIc siècle, en effet, et à ce qu'il me semble, au Vile siècle seulement, les prénoms de Waning et Warin sont identiques. G est une simple variante d'orthographe. Genivaux est le val où Waning a été traîtreusement assassiné. C'est le seul et bien faible indice de l'existence et de la mort du puissant ennemi de Frondin de la forêt de Vicogne.

Si les éléments historiques semblent reculer jusque vers le milieu du Vile siècle les luttes sanglantes dont la geste lorraine serait le lointain écho, le poète ne s'est pas soucié de placer les péripéties du drame à une époque si négligée de son temps, si peu goûtée de ses nobles et généreux auditeurs. Il a choisi naturellement Charles Martel et Pépin, les deux grands princes, issus de Saint-Arnoul de Metz, ceux qui ont fondé en France la puissance austrasienne, pour en faire les rois et empereurs autour desquels se déroule la geste des Loherains. Il paraît cependant avoir respecté quant à l'esprit général, aux caractères des principaux personnages, quelque donnée épique, soit orale, soit écrite, quelque cantilène, sans doute, qui célébrait la lutte féroce de Frondin de la forêt de Vicogne et de son ennemi Waning. Celte hypothèse ne s'applique, bien entendu, qu'à la geste proprement dite de Garin. Mais, plus tard, quand le goût ou la manie des classifications s'introduisit dans nos chansons de geste, les continuateurs des Loherains paraissent avoir voulu faire entrer leur poème dans la geste de Pépin. C'est du moins ce qu'on peut supposer pour les interminables suites où les générations se succèdent à l'infini, sans cependant sortir du règne de Pépin. Cette intention paraît plus manifestement encore dans les manuscrits de la rédaction la plus récente, contenant Hervi remanié. Ici le poème est visiblement altéré pour y introduire la scène de « Pépin et de l'ange », c'est-à-dire qu'un ange vient révéler à Charles Martel qu'il va avoir un fils du nom de Pépin, et que les ennemis seront chassés du royaume. De

même les textes de cette version remaniée annoncent, sans conduire jusque-là l'action de leur poème, que Gerin, neveu du duc Garin, sera tué à Roncevaux avec Roland. Mais* il ne leur est pas permis d'en dire plus, obligés qu'ils sont de rester dans le cadre qu'ils se sont imposés, le régne de Pépin.

Or chanterons hui mais del roi Pépin.

(B. N., ms. fr. 19160, cclxxxix, c. 2).

En faisant périr avec Roland Gérin duc de Lorraine, le pseudo Turpin s'est peut-être fait l'écho d'une donnée épique suivant laquelle Gérin, der- -nier survivant de la geste lorraine aurait, en effet, été l'un des douze pairs qui moururent à Roncevaux.

La chanson de Roland dit simplement Gerin ; suivant certains textes de la geste lorraine, il s'agirait du neveu de Garin, du fds de Bègue.

Philippe Mousket, en présence de ces contradictions, prend son parti de faire mourir deux fois Garin duc de Lorraine : en Lorraine d'abord, à Roncevaux ensuite.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas sans intérêt de relever ce passage qui montre bien nettement l'intention de faire passer dans la geste de Pépin lesLoherains tout entiers. Ce résultat fut obtenu sans doute car on ne saurait expliquer autrement comment aucune des classifications connues ne donne place à la geste la plus populaire et la plus vulgarisée de notre épopée.

Il n'y a qu'un intérêt bien moindre à étudier, pour y chercher un élément historique, les branches additionnelles de la geste lorraine. Si le roman d'Hervi est précieux pour la peinture saisissante qu'il nous donne de la vie des Messins et des autres LoiTains, au début du XlIIe siècle, la fantaisie y occupe une place qui le tient d'un bout à l'autre à l'écart du domaine de l'histoire. D'ailleurs la geste lorraine a été étudiée et résumée dans son ensemble de façon magistrale. Après de tels travaux, il ne reste qu'à glaner.

Cependant ne faut-il pas remarquer encore combien la seconde rédaction de la mort de Garin, porte le caractère d'une hagiographie? Ce bras coupé qu'on emporte comme une relique n'est-il pas encore la preuve d'un emprunt maladroit aux traditions du Vile siècle, à Saint Garin, frère de Saint Léger ; tous deux, si l'on en croit leurs biographies, hautement

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alliés en Austrasie. C'est aussi, à ce qu'il semble, la vie de Saint Léger qui a fourni l'épisode de Fromondin, moine défroqué qui médite d'assassiner Girbert.

Il ressemble singulièrement à Ebroin le falsiis monachus, fallaciter agens, ut solebat, qui fit cruellement mettre à mort Garin, frère de Saint Léger; « magisiro iniquitalis Ebroino qui monachali hahitu deposito... crudeliiate pessima... fecit..., decollari ». C'est en ces termes que Mathieu de Paris commente à sa façon le martyre des deux frères Saint Léger et Saint Garin, victimes de la haine féroce d'Ebroin. Il faut aussi remarquer que les ennemis de Garin sont les mêmes qui par trahison tuent son allié Leudesius père d'Athic d'Alsace ; et que, tout comme dans la geste lorraine, «cu/n Ausirasiis, quos aliquando habnerai adversarios, se sociavit, ut amicis (Acta sanctorum ord. S. Ben. sœc. II, p. 701] ».

Mais si ces épisodes, empruntés également au VII'' siècle, ont été intercalés dans la geste lorraine , ils ne figurent pas dans la partie la plus ancienne, dans le Garin proprement dit.

C'est au contraire dans cette partie que se trouvent les indications relatives à la forêt de Vicogne, à Garlain qui paraît identique avec le comte de Corbie, Gollandus ou Golhlandus (1).

Comme la donation du comté de Corbie que possédait Golland a précédé dans les libéralités faites à l'abbaye celle du fief de Frondin, Gallain est également à un degré supérieur dans la généalogie.

Il n'est pas jusqu'à la haine contre le nom lorrain dont on ne retrouve la trace dans les documents de Corbie : « homines mali et pessimi qui

« dicuntur Loherenc, Emmon et Godardus et hi duo simul fucrunt

« comités de Corbeia. » Comment ces deux méchants Lorrains venaient-ils au Xe siècle réclamer le comté de Corbie ? Serait-ce par suite de quelque alliance entre les Loherains et les descendants de Golland et de Frondin ? Alliances néfastes dont la fin de la geste lorraine relate les sanglantes et tragiques conséquences. Ou bien, le domaine de Corbie aurait-il appartenu à quelque ancêtre des Loherains , qui , devenu austrasien en aurait été

(1) Le fief de Golland commençait à TEtoile, et, passant devant Amiens, allait atteindre Corbie, puis remontait jusqu'à Bazcntin, près Encre.

dépouillé en faveur des Fromond? La geste nous donne bien une indication de ce genre, mais il s'agit de Soissons et non de Corbie.

Dans sa version en prose, Philippe de Vigneulles ne cherche pas plus à efîacer les défauts du langage messin qu'à rien changer au texte de sa (( chronique ». Son style est, avant tout, celui d'un traducteur sincère ; de temps en temps cependant, il ne réussit pas à dissimuler derrière le grave compilateur, le joyeux conteur qu'il fut à ses moments perdus. Les scènes les plus dramatiquement sanglantes sont pour lui : « le grant tribollis (livre III, ch. XIV). » Pour peindre une déroute, il ne craint pas de dire : « en tournant le dos se mettent à juer de l'espée à deux pieds (( (livre III, ch. XIV). » La perfidie de Fromondin cachant sous son habit d'ermite l'épée qu'il s'apprête à plonger dans le corps du trop confiant Girbert, ne lui suggère que ces mots : « il faisoit bien du pappelart. » Mais ces moments d'oubli sont heureusement fort rares dans le vaste travail qu'il sut mener à bonne fin. A part ces rares exceptions, Vigneulles reste sur un ton plus en rapport avec l'admiration qu'il professe pour le sujet par lui traité.

En terminant cette courte étude, il reste, après le savant et regretté Auguste Prost, un mot à dire encore sur un épisode de la geste lorraine, la mort d'Hervi à Ancerville.

Vigneulles, dont M. Auguste Prost semble partager l'opinion, et trompé sans doute également par la lecture « l'eau de Mez » (1) au lieu « de l'eau de Niez », place sur la Moselle la jonction du duc Hervy et du roi Anseis. « Sont arrivés dessus Muzelle à IIII lieues près de la cité de Metz ». Puis, une fois réunis, dès l'aube du jour suivant, il leur fait « tenir le chemin à « ung lieu qui est environ à trois lieues de Mets, lequel on appelle Ancer- (( ville, car en cellui quartier, pour cellui temps estoient espandus iceulx cf Hongres et Wandres. » Poursuivant cette invraisemblable hypothèse, Vigneulles place à Ancerville même le combat où le duc Hervi trouve la mort.

(1) Les trois jambages du texte manuscrit, peuvent, en l'absence de toute ponctuation, se lire ni aussi bien que m.

« Et estoit l'herbe et le preis dessoubs Ancerville tout mouillés et taint « de sang, tant de mors comme de navrés ».

Tout d'abord « l'eau de Metz » est une expression totalement dénuée de la précision géographique qu'on remarque dans les Loherains. Comme l'ont signalé tous ceux qui ont décrit l'emplacement de la cité des Médiomatriciens, Metz est située sur deux rivières, la Moselle et la Seille. Le manuscrit des Loherains conservé à la bibliothèque de Turin porte également :

Mies fist fonder el pendant d'un lairis Entre II iaues que je nomerai chi :

Seille et Mouselle

Il parait donc très probable que, dans le ms. français de la B. N., 1582, le seul qui parle d'Ancerville, il faut lire « sor l'eve de Niez » (1).

De plus, si, dans ces temps reculés, deux armées conduites, l'une par le roi de Cologne, l'autre par le duc de Lorraine, veulent opérer leur jonction sans être gênées dans cette combinaison stratégique par une armée d'investissement rangée autour de Metz, elles n'ont pas de meilleur chemin à suivre que celui qui aboutit à Ancerville, point de réunion indiqué par un manuscrit de la geste, et situé, en effet, sur la Nied et à quatre lieues de Metz. Le roi de Cologne y arrive en remontant les vallées de la Sarre et de la Nied Française; le duc de Lorraine, en descendant la Seille, sans s'exposer à se heurter isolément aux assiégeants postés sur les deux rives de la Moselle et sur la Seille, autour de Metz. Ici donc, il faut une fois de plus constater la vraisemblance, déjà si souvent remarquée, des événements décrits par notre geste. En efTet, les deux armées se rencontrant à Ancerville, et opérant une conversion vers Metz, Hervy, qui vient du sud, se trouve à l'aile gauche. Or Je ms. fr. de la B. N., 1582, dit précisément :

Devers senestre vet Hcrvis assembler,

ce que Vignculles, qui semble ici suivre ce manuscrit, traduit par « le « noble duc se mist du costeit senestre et se fiert en la mellée. »

(1) La forme Niez est une des variantes orthographiques par lesquelles les documents messins désignent la rivière de Nied.

On s'étonnera peut-être de ce qui, dans un travail sommaire, semble une digression superflue. Mais il s'agit tout à la fois et du noble duc Hervey de Metz « non convoitant à l'avoir fors que à l'honneur », et de la Nied Française, des villages, autrefois heureux, qu'elle arrose de ses eaux paisibles, et, contre toute justice, en dépit du nom que de temps immémorial elle a toujours porté, la Nied Française est Allemande.

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