COMMENT JEHANNE REVOIT SON PERE ET SON ONCLE
Le père Darc, ayant ouï nouvelle Du Roi de France et de sa fille belle, Etait parti, longeant plaines et bois, Avec son vieux bâton d'érable aux doigts.
Durand-Laxart, du seuil de sa demeure :
— Où t'en vas-tu, Jacques, de tant bonne heure?
— Je vais à Reims où notre sainte enfant Fera sacrer le Dauphin triomphant.
— Je t'y suivrai, sur ma parole franche.
Lors, ayant mis sa biaude du dimanche, Le cœur battant et le gousset nanti, Le tant brave oncle était aussi parti ; Et voici que, perdus dans l'assemblée, Ils ont pu voir sous la bannière ailée Leur Jehannette à côté du Dauphin.
Seuls maintenant, ils reposent enfin Sur un lit dur, dans une pauvre auberge, Non sans avoir fait prière à la Vierge De bien veiller sur l'enfant au grand coeur . Pierre et Jehan accourent, l'air vainqueur, Gomme au festin accourt joyeux convive :
— Jehanne est là, père, la sœur arrive !
Elle entre ainsi qu'un grand papillon blanc ;
Et sanglotant, se lamentant, roulant
Ses bras au cou des bons êtres qu'elle aime :
— Père, j'attends votre pardon suprême l Messire Dieu fait ce qu'il veut de nous.
Quand je quittai notre foyer si doux, Nos agnelets et ma blanche houlette,
342 LA CHANSOy
C'est que j'avais peine lourd* et secrète, L'ange envolé dans les hêtres feuillus Voulant toujours, lorsque je n'osais plus.
Et je vous suis cependant fille bonne.
Le père a dit :
— Enfant, je te pardonne!
Et, la prenant sur ses genoux, les yeux
Dans ses yeux doux comme une étoile aux cieux.
Tout souriant, l'air d'un heureux bonhomme,
La caressant, la berçant quasi, comme
Quand elle était une enfançonne encor,
Jouant avec la huque aux franges d'or.
Tout à l'entour de la hanche qui plie :
— Par tous les saints, que te voilà jolie Sous ce capel si fol et tant charmant !
Mais tu n'as donc effroi de rien, vraiment ?
Car tu ne crains ni lance ni bombarde.
L'oncle répond pour elle :
— Dieu la garde.
DE JEHANNE DARG 34^
L'aurais-je, moi, menée à Vaucouleurs, Au mois de mai, lorsque naissent les fleurs, Si j'avais su que les lames cruelles La faucheraient un jour comme une d'elles ?
Le père a dit sur un ton doux et lent :
— Tu m'auras fait, quand je serai tout blanc, Une vieillesse entre toute sacrée;
Le nid sauvé, la France délivrée, Cela sera comme un soleil sur nous, Et je devrais tomber à tes genoux.
— Ne parlez point ainsi, mon tendre père !
— Songer, alas ! qu'en un temps moins prospère J'ai quelquefois été pour toi bourru!
Mais aussi bien quel pacaut aurait cru ?
Ores je sens tout mon vieux cœur se fendre.
— Ne parlez point ainsi, mon père tendre !
— Da! c'est que moi, pauvret ! je n'avais point Vu saint Michel voler, le glaive au poing,
Ni dans les bois ouï les petits anges Mêler leur chant à celui des mésanges.
Dieu m'a pourtant béni ; car nous allons Revenir tous en nos calmes vallons, Dans la bonté du ciel et de l'aurore.
— Vous, père; moi, peut-être pas encore.
La lame veut sortir et le sang bout.
Tant qu'un damné félon reste debout.
Or, j'ai dicté lettre au duc de Bourgogne, L'admonestant et lui faisant vergogne...
L'oncle se lève, il est tout rayonnant :
— C'est qu'elle écrit aux princes maintenant!
— Et j'ai dicté tout ce qu'i.1 fallait dire ! J'ai dit au duc : « De par Jésus, mon Sire, <c Faites avec le Roi, sans nuls détours,
« La sainte paix qui durera toujours, <c Tant pour le bien des chefs que pour le nôtre, « Et pardonnez de bon cœur l'un à l'autre, « Gomme chrétiens le doivent, quand il faut.
« Puis, s'il vous sied d'aller, le glaive haut,
« Tout revêtus de l'éclatante armure,
a Quérir bataille et bruyante aventure,
« En beaux soudards qui sont féaux voisins,
« Tirez le fer contre les Sarrasins !
« Quand les François s'égorgent le sang crie.
« Je vous requiers, vous supplie et vous prie,
« Tant humblement que je puis vous prier :
« Ne faites plus besogne de guerrier
« Chez nous, dans le saint Royaume de France.
« Son gentil Roi, qui mérite fiance,
ce Est prêt à vous bailler baiser de paix.
« Que si demain, hors des fourrés épais,
« Vous vous jetez sur nous, dans un bruit d'armes,
« Ce vous sera flot de sang et de larmes.
<v Je vous supplie encor, joignant les mains,
« De repartir par les anciens chemins
a Comme oiselets fuyant à tire- d'aile ;
a Car batailler contre la France belle,
« C'est guerroyer, sans profit pour l'honneur,
« Contre Jésus, mon droiturier seigneur,
a Lequel défend les monts et la vallée. »
Le père alors, la prunelle étoilée. Comme s'il fût au seuil du paradis :
346 LÀ CHANSOir
— Mais où vas-tu chercher ce que tu dis ?
— Les angelets parlent : je les écoute* Ils nous gardaient, ils ont frayé la route ; Mais la nuit tombe, alas ! et rien n'est sur. Tant que Paris n'a point livré son mur.
Si Dieu le veut, il faudra que j'y coure.
Dût l'agnelet ne plus voir sapastour^.
— Quoi ! tant aimer la guerre ?
— Je la hais !
Da! je souhaite, emmi mes francs souhaits.
Qu'un chacun s'en revienne sous le chaume, Ayant ôté la cuirasse et le heaume ; Car il ne plaît point à Messire Dieu Que nous fassions sous son joli ciel bleu De la fumée avec les couleuvrines.
Et toutefois il barde nos poitrines D'un triple airain qui chante sous les coups. Si nous luttons, ayant le droit pour nous.
Quand tout là-bas, en un matin de fête, Vous me rendrez ma chère quenouillette,
Mes bœufs blançhets qui me reconnaîtront Et le vieux hêtre où l'on dansait en rond, C'est que l'Anglais, prélat ou capitaine, Ne pourra plus nous dérober la laine.
Chacun chez soi, la poule sur ses œufs î Les étions-nous allés quérir chez eux, Tout au travers de la mer océane, Ceux qui saignaient l'agnelet de Jehanne ?
Pour les chasser de la terre et des eaux.
J'ai pris un bout de branche où les oiseau^ Se becquetaient dans l'aube, en grande joie ; Puis, je l'ai fait orner d'un bout de soie.
Par les cités, au ras des bois feuillus, Gela n'a fait qu'un étendard de plus, Dans une main tant petite et si frêle !
Mais c'était Dieu qui lui prêtait une aile, Et j'ai battu Talbot, rien qu'en levant Ce pauvre bout d'étoffe dans le vent.
J'étais pourtant, je suis encore ceinte De ton épée, ô Catherine sainte !
Sans que mon bras cessât d'être innocent.
J'aurais pu la tremper d'un affreux sang; Mais la pitié me sanglotait dans l'âme.
Je n'étais plus qu'une dolente femme,
Je pleurais^tous ces fiers épis fauchés, Quand je voyais les morts pâles, couchés Dans la lueur qui tombait de la nue.
Pourquoi, d'ailleurs, tirer la lame nue Gomme un cruel et stupide soudard, S'il me suffit de hausser^ Tétendard Pour que le loup regagne son repaire ?
Et, se penchant à Toreille du père
Gomme un bel ange emmi les clairs sommets
— Père, je n'ai jamais tué, jamais !
L'heure a coulé, chantonnante et rieuse Gomme une source au pied vert de l'yeuse ; Ghaque matin, dans la gloire du ciel, La gente vierge au tant joli capel Est retournée à l'humble hôtellerie Vivre son rêve et causer comme on prie.
Et puis, il a fallu se dire adieu ; Gar les bonheurs, hélas ! durent si peu Qu'un papillon les prendrait pour des roses.
Adonc le Roi, sans s'attarder aux gloses, .
DE JEHANNE DÂRC 349
A libéré d'impôts, en bon ami,
Les gens de Greux et ceux de Domrémy :
C'est Jacques Darc, père de la Pucelle,
Qui portera la joyeuse nouvelle,
Après avoir baisé la main du Roi ;
Et l'on a mis le sceau, pour faire foi
A ceux d'épée pu de race servile.
De plus, voici que le Conseil de Ville,
Le père et l'oncle étant tous deux présents,
A payé de ses beaux deniers luisants
DameRaulin, patronne de l'auberge..
Deux mois après, cependant que la vierge
Ramène l'ost au combat meurtrier,
La ville baille au père un destrier
Qui, tout luisant des sabots à la selle.
Bondit au loin comme une sauterelle.
— Ça ! t'en viens-tu, Jehanne ?
— Que ntnni!
Je voudrais bien, sous notre toit béni.
Filer la laine à côté de ma mère ; Je voudrais bien muer ma peine araère En songerie au milieu des halliers
Et revoir la Fontaine-aux-groseillers ; Mais c'est ailleurs que Sire Dieu m'appelle,
— Et vous, les fils?
— N ous restons avec elle ; Car le péril n'est point encor passé.
On s'est alors temdrement embrassé :
— Revenez-nous, avant que je ne meure!
Et tandis que le père songe et pleure, Jehanne, Pierre et Jehan sont partis.
Ah ! que le nid est noir, sans les petits !
où JEHANNE EST SACREE A SON TOUIl
Liserons bleus, tremblantes campanules, Sonnez, sonnez dans les blonds crépuscules Votre hosanna de mystère et d'amour ; Car voici l'heure où Jehanne, à son tour, Sera sacrée adorablement reine !
Aucun apprêt, point de manteau qui traîne Sur les tapis, derrière ses talons.
Dans la splendeur des plis raides et longs ; '^ul chevalier, tout casqué de lumière, N'a réclamé pour la noble guerrièrfe La Sainte-Ampoule au prieur vigilant ; Et tel que si montait un lys tremblant,.
L'encens n'a point fumé devers les voûtes ; Mais les pacauts sont venus par les routes, Ils ont pillé les églantiers des bois, Et tous, chantant et pleurant à la fois, Ont fait sacrer Jehanne par les roses Qui souriaient comme bouches décloses.
O piété du bon peuple innocent!
Tous ont désir de frôler en passant
Les franges d'or de l'étendard qui penche;
Les pauvres gens lui baisent sa main blanche,
Sa blanche main tant terrible aux Anglais,
Tout comme s'ils étaient des oiselets
Et que ses doigts fussent plumes d'oiselle;
Des mères ont déjà tendu vers elle
Les enfançons remuant leurs pieds nus.
Beaux écuyers, pastoureaux ingénus,
Pucelles, durs soudards, dolentes veuves
Lui font toucher leurs patenôtres neuyes ;
Mais, souriante et les yeux indulgents :
— Touchez-les donc vous-mêmes, bonnes gens !
Sur les autels, non loin des saints qu'on prie,
On a dressé son image chérie.
Elle reçoit et rend riche cadeau,
Voire une bague où comme goutte d'eau
La perle luit d'une ombre ensoleillée,
Dans un reflet de ciel et de feuillée.
Quand Héliote, ayant choisi mari,
L'épousera devant l'autel fleuri,
Les Tourangeaux, voulant honorer celle
Qui fut compagne à la tendre Pucelie,
Lui bailleront le vin et le froment. .
Quiconque soufi're et saigne injustement
Tend les bras vers Jehanne et la supplie.
Elle sait à présent qu'elle est jolie ;
Mais si la vierge a riche mantelet.
C'est seulement parce qu'elle se plaît
A le voir luire et flotter sur ses hanches
Ainsi que rais du couchant dans les branches.
Les chevaliers, imitateurs galants,
Ont arboré de beaux étendards blancs
Où Sire Dieu savoure les louanges.
Tout entouré de ses plus gentils anges,
Et c'est quasi, sous les changeants soleils,
Un vol de grands papillons tout pareils.
Celle qui fut tant pauvrette naguère
A maintenant quinze chevaux de guerre, Tout harnachés comme coursiers du Roi, Et vingt archers suivent son palefroi .
Déjà son nom, fertile en saints délires, Chante et voltige aux cordes d*or des lyres ;- Déjà le fier et doux Alain Ghartier Clame sa gloire à l'univers entier, Comme le doit poète à qui princesses Font, quand il dort, innocentes caresses.
Christine de Pisan, le geste beau, Debout au seuil du cloître et du tombeau.
Lève les mains dans l'ombre et la salue :
Tel Siméon devant la Mère élue, Quand il parla comme prêtre et devin.
Bientôt François Villon, le gueux divin, Étoilera la ballade sereine Du souvenir de la bonne Lorraine.
Plus vite encore et choisissant les mots Ainsi qu'un fruit doré dans les rameaux, Le peuple a dit légendes mirifiques :
Les chevaliers du ciel armés de piques, Caracolant sur des chevaux ailés ; Papillons blancs pêle-mêle envolés Autour de la bannière émerveillée ;
Et plus d'un conte en la longue veillée, Parce qu'il croit le savoir ou le sait, Qu'à l'heure sainte où la vierge naissait, Deux angelets sonnèrent la campane.
Mais, dans le temps qu'on sacre ainsi Jehanne, Le bûcher pousse emmi les verts taillis ; Et ce sont fleurs aux calices jolis, .
Feuillages roux découpés en dentelles.
Chênes heureux du tremblement des ailes, Saules penchés au bord fuyant des eaux, Dans la chansoa du vent et des oiseaux.