‹ La chanson de Jehanne DarcChapitre 31 sur 34 · COMMENT JEHANNE RENCONTRE A CHALONS DES GENS DE DOMRÉMY · texte numérisé non relu

COMMENT JEHANNE RENCONTRE A CHALONS DES GENS DE DOMRÉMY

Dès que le jour au* bas du ciel rougeoie, Le Roi de France a fait venir Montjoie, Lequel est son très fidèle héraut :

— Va dire à ceux de Ghâlons qu'il nous faut Clés de la ville et promptes repentances ; Sans quoi, je leur cueille pour les potences Corde jolie emmi les chanvres blonds .

Montjoie arrive aux portes de Ghâlons :

— Nobles, soudards, clercs et gens de roture.

Soumettez-vous sur Theure, sans murmure,

Et baillez-nous les clés de la cité ;

Sinon mon Sire, aisément irrité,

Demandera pour vous corde jolie

Aux chanvres blonds que le vent léger plie.

Ceux de Châlons ont alors répondu :

— Octroyez-nous, comme ce nous est dû,

Bon réconfort, joie et miséricorde.

Point n'est besoin de tisser chanvre en corde ;

Car les gibets où blanchiraient nos os

Font peur aux gens tout ainsi qu'aux oiseaux.

Do plus, très las et demandant asile,

Sont arrivés en notre pauvre ville

Force pacauts qui virent autrefois

Votre Jehanne errer dans les grands bois,

Au temps où Dieu fleurissait sa houlette ;

Tous l'ont connue enfançonne ou fillette ;

Tous l'ont des yeux suivie en Orléans ;

Et pas un d'eux qui ne voulût céans

La saluer d'une manière accorte.

Adonc venez, entrez à pleine porte :

Voici les clés sur le plateau doré.

DE JEHANNE DARG

Or, quand le Roi dans la ville est entré, Jêhanne Darc, tout devers lui penchée, A fait gaillarde et belle chevauchée.

— Par^aint Michel ! mais c'est tout Domrémj

Kt, se mêlant aux bonnes gens, emmi Les bras levés à l'entour de ses hanches, Leste et volant comme une oiselle aux branche Là belle nomme un chacun par son nom.

— Jehan Morel i^i?

— Da ! pourquoi non ?

Au joli bruit des cloches dans la nue, Ne suis-je plus celui qui t'a tenue Devant l'autel, sur les fonts baptismaux ?

— J'ai dû quitter le chêne aux verts rameaux Pour m'en aller besogner dans la guerre; Mais Jehanne est ce qu'elle était naguère.

Et je n'ai point, priant ou chevauchant.

Oublié ceux du village ou du champ.

Celui surtout qui, pour m'offrir aux anges, Me souleva dans la blancheur des langes, La cloche ayant chanté dans le ciel bleu.

— Qui m'aurait dit alors, fille de Dieu, Qu'un jour ton bras sauverait douce France ?

— C'est Dieu tout seul qui nous vaut délivrance Si saint Michel, nous refusant secours.

N'eût point fauché les remparts et les tours, Qu'aurait donc fait la tant pauvre Jehanne ?

Puis, se tournant vers un qui se pavane Comme seigneur escorté d'un pennon :

— Quoi! vous aussi, compère bourguignon?

Vous me fêtant, tel qu'en ma belle enfance ?

Ah! Gérardin, gardez-vous souvenance

De mon propos quasiment imprudent, Lorsque je vous contais, baguenaudant Comme une abeille à l'entour d'une rose, Que je pourrais vous dire quelque chose ?

— Moi, perdre ainsi souvenance, nenni!

DE JEHANNE DARG 327

J'entrais chez nous, mon dur labeur fini :

Tu me parlas, ayant malin sourire.

J'ai su depuis ce que tu voulais dire;

Car ta bannière a flotté pour le Roi.

Et cependant, si j'accours devers toi,

Ce ne n*est point, da! que je fasse besogne

Contre les miens qui sont gens de Bourgogne.

Bardés de fer, de vaillance et d'honneur,

Vous défendez votre gentil seigneur ;

Nous défendons loyalement le nôtre.

Vu qu'il faudrait, pour servir l'un et l'autre.

Que nous eussions glaive à triple tranchant.

^- Ah! Bourguignon, que vous êtes méchant!

' — Le sont bien plus ceux qui veulent t'occire.

Reviens-nous donc et laisse là ton Sire.

Plus de bouquets ! l'autel est quasi nu ;

Et toutefois autour du Bois-Chenu

Les grands lys blancs tremblent comme des larmes.

Ne crains-tu pas de tomber sous les armes.

Sans plus revoir ta mère et ta maison ?

— Je ne redoute, alas ! que trahison.

Jehanne, avant de. remonter en selle, Baille au parrain, en souvenance d*elle, Fort belle huque et filial baiser.

La huque est rouge, elle a senti peser Les doigts crispés au pommeau de la lame; Et c'est comme un joli lambeau de flamme Que saint Michel aurait en se penchant Coupé là-haut, dans le soleil couchant.

ou JEHANNE FAIT SACRER MESSIRE LE DAUPHIN

Jehanne Darc dit au Dauphin :

— Messire, C'est le moment de triompher sans ire, Comme le doit un prince aimé de Dieu.

Considérez qu'à tout heure, en tout tîeu, Vos soudards ont bien cogné de l'épée.

Si quelque ville est encore occupée, Nous la prendrons quand le voudront mes Voix. Les bois Feuillus auront vu cette fois Le loup s'enfuir devant la blanche agnelle ; Mon bel archange abrite de son aile Vos pauvres Lys qu'on voulait dédorer,

Et je n'ai plus qu*à vous mener sacrer.

Le Dauphin, prompt comme un trait d'arbalète.

Tout reluisant des talons à la tête,

En pourpoint court et serré sur les reins,

A chevauché vers la ville de Reims ;

Car la cité rebelle s'est soumise.

Prélat de guerre étant soudard d'église.

Le Chancelier, l'archevêque Regnauld,

Vient au-devant de Charles, le front haut,

La crosse droite et casqué de la mitre :

— Sire, je vous amène le chapitre.

Les bons bourgeois et les corps de métiers.

Dieu vous a fait marcher en des sentiers

Où belles fleurs poussent moins que broussailles ;

Mais nous avons reconquis le"s murailles

Et triomphé de l'abîme effrayant.

L'étendard blanc de la pastoure ayant

Volé vers nous et guidé notre marche :

Telle autrefois la colombe de l'arche.

Or maintenant, ainsi qu'il est prescrit,

Je vais, au nom de Sire Jésus-Christ,

Devant l'autel étoile d'espérance,

DE JEHANNE DARG 331

Vous sacrer haut et gentil Roi de France .

Adonc venez en toute sûreté ,

On est entré dans la noble cité.

Les artisans, groupés en confréries, ^

Portent emmi les bannières fleuries

Leurs saints patrons nimbés d'aube et de ciel .

La foule accourt, clamant : « Noël I No ël ! >

Dans les clochers l'airain bourdonne et vole.

Le Dauphin, rose et joyeux, caracole,

Cependant que, modeste et priant Dieu,

Jehanne a l'air de se cacher un peu.

Pâle, les yeux baignés de douces larmes,.

Toute fluette entre les hommes d'armes,

Sans se tourner vers les bras qu'on lui tend ;

Et c'est quasi violette abritant

Son humble front d'une forêt de piques.

Le lendemain, quand sur les saints portiques L'aube en naissant darde ses premiers rais.

L'amiral de Gulant, Gilles de Raiz, Les seigneurs de Boussac et de Graville Vont galopant au travers de la ville.

Bannière au poing et le sourcil hautain.

Tous les quatre ont blanc pourpoint de satin. Manteau noir et belle écharpe frangée.

Ce que voyant, la foule s'est rangée, Non sans avoir fait grands signes de croix ; Car, s'ils ont le blanc pourpoint aux plis droits. Le noir manteau, l'écharpe aux franges belles, C'est qu'ils s'en vont, en chevaliers fidèles, Quérir la Sainte-Ampoule au prieuré.

Or, les voici dans le matin doré, Faisant requête au prieur qui s'avance :

— Notre Dauphin, le proche Roi de France, Ayant mandé ses compagnons ici.

Attend du ciel et de votre merci Le vase auguste où dort l'huile sacrée.

Pour que tantôt vous fassiez noble entrée Sous les glands lourds du dais étincelant, Nous vous offrons ce destrier tout blanc; De plus, toujours selon les vieux usages, Nous nous offrons nous-mêmes en otages.

Ayant ployé la tète et les genoux.

Maintenant, bon prieur, apportez-nous L*huile épandue en le fin reliquaire;

Et que Jésus nous guide et nous éclaire ; Car il nous faut yigilance et vertu.

Le prieur a lentement revêtu

La lourde chape où Tor luit et ruisselle

Comme baiser du soleil sur une aile.

Puis, grave, ayant la Sainte-Ampoule au cou

Dans un sachet œuvré comme un bijou,

Il est parti sur sa blanche monture.

Les chevaliers, faisant belle figure,

Chacun ayant son fidèle écuyer.

Tout ainsi que s'ils allaient guerroyer,

Chevauchent, comme en joyeuse cadence,

Aux quatre coins du dais qui flotte et danse.

Sitôt qu'ils sont arrivés, dans le bruit Du peuple qui les acclamé et les suit, Les chevaliers, fiers de la bienvenue, Ont fait salut avec la lame nue, L*œil attendri sous le casque baissé.

Et l'archevêque alors, s'étant dressé Sur le parvis, devant la cathédrale.

Mitre, chape, sévère, quasi pâle, A reçu la relique en s'inclinant;

Après quoi, vers l'autel tout rayonnant Il Ta portée en grand honneur et gloire, Comme s'il eût porté le saint-ciboire.

Et deux par deux, les quatre chevalfers, Ayant franchi le seuil et les piliers.

L'ont escorté de très noble manière.

Les reins cambrés, le poing dans la crinière Des destriers majestueux et beaux Dont on- entend résonneries sabots.

Le Roi se tait comme un juge qui siège.

Autour de lui ses vêtements de neige, Entr'ouverts du côté de l'onction.

Flottent ainsi qu'une aile d'alcyon.

Tout près de lui, sans humilité fausse, Jehanne tient sa bannière et l'exhausse Gomme une épée au-dessus des fronts nus.

Les jours qu'elle a rêvés étant venus ; Et l'on croit \oir ses anges lui sourire.

L'archevêque a dit au Dauphin :

— Mes sire.

Jurez d'abord que vous respecterez

DE JEHANNB DARG 335

L*Eglise ayant privilèges sacrés,

Que vous serez avec les peuples contre

L'exaction, sip«u qu'elle se montré,

Et que toujours, à toute heure, en tout lieu.

Vous régnerez selon l'esprit de Dieu,

Dans la justice et la miséricorde ;

Car, en merci des biens qu'il nous accorde.

Le Seigneur veut qu'on soit juste et clément.

Le Roi se lève, il a prêté serment,

La voix tremblante et la main déjà lasse.

Charles d'Albret tient l'épée, à la place De Richemont qu'on n'a point appelé, Son sang illustre ayant en vain coulé.

Le très féal duc d'Alençon s'approche

Du Roi, comme il sied aux gens sans repioche

Que rien n'a fait tant seulement plier ;

Et, l'accolant, il le fait chevalier.

Tout aussitôt, sur un signe s'avance Sire Berri, le roi d'armes de France, - Lequel appelle, ayant levé le front,

Les douze pairs du trône qui devront Prêter office au roi Charles, leur maître.

Plus d'un étant sujet rebelle ou traître, Les douze pairs n'ont pas tous répondu.

D'Alençon dit :

— Sire, j'ai défendu Votre bon droit et celui du Royaume; Laval, Maillé, La Trémouille, Vendôme, Guillaume de Ghampeaux, prélat et duc.

Le très pieux Jehan de Sarrebruck, D'autres encor, gens d'armés ou d'église.

Vous ont aidé bellement, sans traîtrise, A redorer vos antiques fleurons.

Adonc, étant ici, nous vous serons Féaux servants, à défaut des rebelles.

La trahison hante leurs citadelles.

Faux nids d'aiglons d'où l'honneur s'envola»

Or le duc de Bourgogne est de ceux-là, Sans que la honte ait empourpré sa face ; Mon sang bouillonne, il veut que je remplace Le vil félon dans sa faute endurci;

DE JEHÂNNE DARC 337

Et c'est pourquoi, Messire, me voici Debout, armé, prêt à la tâche grande.

Le duc a dit, on fait ce qu'il demande ; Mais l'archevêque, ayant baisé l'autel :

— Sire Berri, recommencez l'appel !

Le chevalier, la dextre sur sa lance,

Jette ce nom qu'accueille un grand silence :

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.

Et toi pourtant, Jehanne, tu rêvais !

Berri poursuit et, pendant qu'on l'écoute.

Le prélat verse, en tremblant, une goutte

De l'huile sainte en la patenne d'or :

Tel un avare adorant son trésor.

Puis, chantonnant d'une voix lente et douce.

Une lueur de perle autour du pouce,

Il oint le front où naît la volonté,

Au nom de la céleste Trinité.

Gomme si Dieu lui parlait dans les nues,

II oint aussi les deux épaules nues,

Afin que pourpre éclatante et velours

iSe leur soient pas manteaux gênants et lourds,

La race étant penchante et défleurie ;

Il oint encore, en un geste qui prie.

Au chant de l'orgue épandant son sanglot,

La poitrine où là fleur de vie éclôt

Et les deux bras entre chaque jointure,

Afin qu'ils aient fermeté sous l'armure,

Quand les pennons voleront dans le vent.

Un haut prélat, se muant en servant, A refermé la blanche camisole Avec un fin lacet qui tremble et vole Comme un fil de la Vierge entre ses doigts.

Les douze pairs, se dressant à la fois, Dominent tout de leur fière stature ; Et, soulevant la couronne, à mesure Qu'elle descend devers le front royal.

Chacun a fait serment d'homme féal.

— Noël ! Noël ! clame encore la foule.

Et. tandis que ce flot humain s'écou'e

DE JEHiLNNE DAliC 339

Vers la cité, dans le soleil riant.

Le Roi surgit à son tour, appuyant

Sa frêle dextre au lourd pommeau du glaive,

Le diadème au front, comme en un rêve

Où flotteraient des chants lointains et doux.

Jehanne alors, tombant à ses genoux Qu'elle a frôlés des lèvres et du geste :

— Ores est fait plaisir du Roi céleste,

Puisqu'il voulait Orléans délivré *

Et que dans Reims le Dauphin fût sacré •

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