‹ La chanson de l'enfantChapitre 21 sur 58 · LES ENFANTS DES GRÈVES · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DES GRÈVES

Ils s'éveillent à l'heure où les blanches étoiles Plus pâles meurent peu à peu, Quand les femmes vont voir les triangles des voiles, Un par un, naître au lointain bleu.

Marchant seuls ou portés encore au bras des femmes

A peine rougit le levant Ils cherchent eux aussi les voiles et les flammes

Des barques qui penchent au vent.

Gomme ils ont vu parfois, pressés contre leur mère,

Périr des bateaux submergés,1 Ils ont bu dans leur lait et dans la brise amère

La force et l'oubli des dangers.

Ils vivent presque nus, habitant sur la grève

La maison qui touche les flots Et qui poursuit, ouverte à l'infini, son rêve

Plein d'un retour de matelots.

On les voit à quatre ans montrant leur chair dorée, Troussant avec soin des haillons,

S'avancer dans la mer subitement moirée Et se baigner dans des rayons.

Je les ai vus souvent, avec des cris, par groupes, Dans les roches d'un petit port,

Escalader le flanc de ces vieilles chaloupes

Qu'un mince anneau rattache au bord.

Filles, garçons, mêlés dans la barque penchante, Sur le sein tout ému des eaux,

Ils s'endorment au bruit de la vague qui chante. Et les barques sont leurs berceaux.

Figures d'enfants.

Le vent, qui vient chargé de sels marins, les mouille Sans même troubler leur sommeil ;

Sur la foi d'un anneau tout miné par la rouille, Ils dorment gaîment , u soleil.

Ils n'ont pour être heureux qu'a revoir dans leurs rêves Le bleu pur du ciel et des rlot&.

Uù des oiseaux si blancs vont annoncer aux grèves Le gai retour des matelots...

Mais tandis que leur somme enchanté &e prolonge,

Le bateau s'éloigne du bord, Le temps ayant rompu la chaîne que l'eau ronge...

Les voilà grands et loin du port !

Et, pendant qu'ils dormaient, vous qui fûtes reprise^

A vos futurs encor petits, Vous, ô filles, déjà vous calculez les brises,

En songeant aux mousses partis!

Ils deviendront patrons; vous devenez leurs femmes;

Les jeux paisibles sont passes.

Vos hommes sont en mer luttant contre les laine-

Qui tout enfants vous ont' bercés ;

Et vos enfants à vous habitent sur la grève La maison qui touche les flots,

Et qui poursuit, ouverte à l'infini, son rêve Plein d'un retour de matelots.

Querqueranne, 28 septembre 1875.

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