LA MORT DE RAPHAËL
Dans e grand cabinet, plein de livres épars Dont je faisais des forts, des soldats, des rempart* Pour des guerres sans nom, folles, désordonnées, Combien, ayant trois ans, j'ai passé de journées!
Mon père, quelquefois, m'enlevant dans ses bras : « Tous les livres qui sont à terre, tu pourras, Disait-il, en jouer; mais sois bien raisonnable, Et ne touchons jamais aux papiers sur ma table! » Alors, il me donnait un baiser sur le front, Me remettait à terre et sortait. — J'étais prompt, Lui dehors, à courir au cabinet d'étude...
i3î La Chanson de V enfant.
Ah! ce grand cabinet! l'étrange solitude ! Les livres empilés me le rendaient obscur. Une carte du monde était fixée au mur, Jaune, mystérieuse avec son cercle double, Et je n'ai jamais pu la regarder sans trouble : Quoi! ce monde, si grand à ce qu'on m'assurait, 11 était sur le mur! c'était là son portrait! Et vite, j'aimais mieux voir les hommes de plâtre Qui me semblaient, là-haut, faire comme un théâtre Sur le dernier rayon des livres défendus. J'aimais aussi beaucoup les cadres suspendus Où Molière riait, tout jeune, au vieux Corneille ; Mais les livres étaient la plus grande merveille. Volontiers, m'asseyant, je lisais à l'envers Plusieurs in-folio péniblement ouverts, Et là, suivant du doigt les noires longues lignes, Je rêvais au récit caché dans tous leurs signes... Sans doute ils renfermaient des contes merveilleux ; Mon père les comprend parce qu'il est plus vieux... Les livres!... Ils ont tous un nom dont on les nomme, Et sont un peu vivants, puisqu'ils parlent à l'homme ! Quand je pensais cela, — pris d'un certain effroi Je promenais des yeux furtifs autour de moi, Mais les vieux écornés de ma dernière guerre
Impressions d'enfants. 1 33
N avaient pas l'air terrible et ne m'effrayaient guère, Et nous en revenions ensemble au jeu permis. Tous alors semblaient prendre un bon regard d'amis, Quoique l'un d'eux, trop lourd, un géant solitaire, M'ait toujours regardé d'un air plein de my=tère... Je ne sais pas encor ce qu'il aurait voulu : Il est resté trop gros et je ne l'ai pas lu... Mais les autres étaient des êtres à ma taille; J'en faisais des soldats qui se livraient bataille, Des maisons, des chevaux, des villes, des canons, Mêlant ;ous les formats, confondant tous les noms, Et comme un vrai savant je vous jetais par terre Rousseau, tome par tome, à grands coups de Voltaire
C'est là quun jour, parmi cette odeur de combats, Je ramassai (quel vent l'avait jetée à bas?) Une image par terre; à terre, elle était mienne; Et quand mon père entra, sa gravure ancienne Etait en trois morceaux entre mes mains d'enfant, Et je me proclamais général triomphant ! Je l'avais lentement et très bien déchirée. Ah! quel regard me fit mon père à son entrée! Il ne me gronda pas, mais fronçant le sourcil : « Sais-tu ce que tu viens de faire, Jean? » dit-il;
Et des débris rejoints recomposant l'image :
« Vois-tu bien, me dit-il, ce jeune et beau visage?
Tu l'as détruit! Pourtant ton cœur n'est pas mauvais!
C'était un homme doux et fier. Si tu savais!
Il faisait des tableaux si beaux — que chacun l'aime
On y voyait la Vierge et le bon Dieu lui-même,
Des enfants endormis et des anges du ciel...
Et tu l'as déchiré 1 mon pauvre Raphaël! »
.Mon cœur, à chaque mot, se gonflait de tristesse; Bon Dieu! quel désespoir et quel malheur étaient-ce! J'éclatai, sanglotant, et pleurant à grand bruit Tous les pleurs de mes yeux sur Raphaël détruit ! Ce remords, quelque temps, m'a gâté toute joie : Il ne fera donc plus des tableaux où l'on voie Des enfants endormis et des anges du ciel !
Et je me reprochais la mort de Raphaël.
^^SF