LA FORET
On entra dans le bois ; nous étions très nombreux En famille; et marchant et devisant entre eux. Les hommes avaient pris l'avance. (Je tiens compte De» détails, car la chose est comme je la conte.) Et moi, d'être avec eux. je pensais en chemin : ' Je suis homme! » Mon père avait quitté ma main; Et le sourd grondement de la forêt qui bouge, Les histoires de l'Ogre, et du Chaperon-Rouge Qui fit au fond du boi« la rencontre du Loup, Ne m'inquiétaient pas du tout, non, pas du tout.
Les taillis, clairsemés d'abord sur la lisière. Devinrent plus épais avec moins de lumière.
Mais en me retournant je pouvais voir encor, Entre les mille troncs des arbres, un trait d'or. C'est-à-dire le ciel, le soleil et la joie.
Sous l'oiseau qui s'envole une tige qui ploie;
La goutte d'eau qui tremble au bout d'un fin rameau
Et qui tombe, et que suit une autre goutte d'eau:
le velours si profond des libellules bleues;
De furtifs écureuils s'ombrageant de leurs queues,
Tout cela m'a distrait du chemin parcouru.
Et loin derrière nous le ciel a disparu.
Jetant de tous côtés les yeux, non sans bravoure.
Je m'aperçois alors que la forêt m'entoure...
Oh! la forêt! qui dit : Tu n'échapperas pas!
Géant aux mille pieds, aux millions de bras.
Qui rampe, qui se tord, se suspend sur vos têtes,
Et qui respire avec le souffle des tempêtes!
Or, ayant regardé longtemps autour de moi,
Le cœur gros et saisi par un étrange émoi,
J'éclatai brusquement en sanglots... — « L'enfant pleure !
Mot magique, auquel ceux qui riaient tout à l'heure,
Et les femmes surtout, s'attristent : « Qu'a l'enfant? »
Moi je ne parlais pas, les larmes m'étouffant.
Et puis comment conter le trouble qui m'oppresse?
Impressions d'enfants. i3~
Que dire? Avais je peur? Non; l'entant qu'on caresse [.'entant qui tient la main du père n'a pas peur. Et mon père incliné me pressant sur son cœur : i Où soutfres-tu, dis-moi? Mon enfant est malade!... Parle, es-tu fatigué? Maudite promenade! » Quand mes sanglots calmés me rendirent la voix, Je dis : « C'est qu'il y a... trop d'arbres dans ce boi>!
On comprit; et voyant même rire une femme,
Je souris confiant, bien qu'attristé dans l'âme.
Vagues terreurs des bois, qui ne vous ressentit!
O Nature! on a beau cesser d'être petit,
Nous avons tous un jour, pâles, l'àme serrée,
Sous tes arbres plaintifs connu l'horreur sacrée :
Mais l'enfant après tout songe, se rassurant,
Que l'homme est là, non loin, puissant puisqu'il est grand.
Tandis que l'homme, lui, perdu dans ton mystère,
O Nature! se voit fragile et solitaire.