PREMIER EXIL
Oh! mon premier exil! que de fois j'y reviens! La vie avec ses maux ni l'art avec ses biens, Rien ne peut effacer du fond de ma mémoire Les plus humbles détails de cette simple histoire. Hélas! ce temps me fit tel que je suis resté : Un songeur qui revoit le pays regretté, Un enfant qui ne peut vivre seul, et qui pleure Loin du seuil interdit de la vieille demeure. Ah ! beaux petits amis grimpés sur mes genoux. Lorsque nous vous parions sans rire, écoutez-nous
i66 La Chanson de l'enfant.
Du même air attentif que vous savez bien prendre Pour le conte amusant qu'il vous plaît mieux d'entendre. Voyez- vous, chers petits, tout n'est qu'exils, adieux, Et départs. Les enfants voient s'en aller les vieux. Les mères leurs enfants, comme l'enfant sa mère. L'homme est toujours proscrit, de plus d'une manière C'est pourquoi s'il vous faut quitter votre maison, Faites-le sans pleurer, d'un effort de raison ; Puis, écoliers captifs des leçons et des grilles, Dites-vous, en songeant aux lointaines familles, Qu'on ne sait faire bien que ce que l'on apprend... Il faut savoir souffrir pour quand on sera grand.
Moi qui vous parle ainsi, je ne fus pas très brave Quand pour le professeur, qui parlait d'un ton grave, Pour le collège, hélas! que je nommais prison. J'eus laissé mon grand-père au loin et ma maison : « Avant de voir nos champs et nos collines bleues, « De ce côté là-bas il faut faire cent lieues! » Les jours de promenade et les jours de congé. Je me parlais ainsi dans mon cœur affligé, Car pour moi, fils du Sud, né sur de blancs rivages, Dans les pins murmurants et les figuiers sauvages, Les coteaux bourguignons étaient des champs de mon
Impressions d'enfants. 167
Et la Saône au ciel gris pour moi c'était le Nord.
Plein de chauds souvenirs, je regardais la pluie : Ainsi l'oiseau, venu de l'Orient, s'ennuie Sous ses barreaux, cherchant le rêve et le sommeil, Et frissonne, vêtu des couleurs du soleil.
Moi je cherchais en vain la Provence chérie;
Je regardais les toits, les arbres, la prairie,
Mais les toits se dressaient anguleux pour laisser
Plus aisément la neige et les frimas glisser.
Mais l'eau faisait tout noir le tronc blanc du platane,
Mais l'herbe était trop verte et la rive trop plane :
Il me manquait la plante ardente, le ciel clair,
Les toits plats au soleil, les monts hardis, la mer,
Et parmi tout cela, plus que les autres choses.
La maison paternelle entre les lauriers-roses.
J'y pensais, j'en rêvais du matin jusqu'au soir,
Et quand venait la nuit, dans le vaste dortoir
Dont les lits réguliers semblaient des tombes blanches
Hélas! moi qui n'avais ni jeudis ni dimanches,
Le front sur l'oreiller, les yeux tout grands ouverts.
Je revoyais l'enclos plein de citronniers verts,
Pierre, mon compagnon, parmi les chaumes grêles,
1 68 La Chanson de V enfant.
Conduisant un troupeau de maigres sauterelles, Pour houlette à la main tenant un long fétu, Et mon chien nous léchant quand je l'avais battu... Comme je regrettais alors — on peut en rire — L'affreuse cage à poule où j'apprenais à lire! Pour être près de ceux que je ne voyais plus, Dieu sait alors combien de livres j'aurais lus! Ah! comme je fondais en larmes! tristes veilles! Nuits telles que depuis je n'eus pas les pareilles ! Gros soupirs! longs sanglots étouffés sous les draps! Quelle femme m'eût vu sans me tendre les bras!
Et quand le lendemain je récitais Virgile. Où l'on voit sur les rocs bondir la chèvre agile Qui mord à belles dents les ébéniers en fleurs, J'y voyais la Provence et je versais des pleurs. Que de fois je troublai par mes larmes l'étude, Si bien qu'enfin le maître, indulgent d'habitude, Prenait sa voix sévère et me grondait un peu ! Il fallut à la fin me rendre mon ciel bleu, Mes figuiers odorants, mes pins sur la colline, Mes étés de cigale et ma terre saline. Je les revis!... « Voici la prairie et le bois, Les coteaux, les sentiers parcourus tant de fois...
Impressions d'enfants 169
Il semble que tout m'aime et vienne à ma rencontre ! Voici le pré, l'étang, puis le seuil qui se montre !... »
O mes petits amis, retenez bien cela :
Le jour où de nouveau mon aïeul me parla,
Où j'entendis sa voix me gronder, quoique tendre.
Certes je fus heureux (je crois encor l'entendre) ;
Mais depuis ce moment sont passés bien des jours,
Ft, trop souvent absent, j'ai fait bien des retours !
Or, j'ai vu que le cœur n'a pas de jouissance
Plus grande qu'un retour après la longue absence.
Et j'ai compris surtout que s'il fait bon revoir
Le pays, quelque temps quitté pour le devoir,
Et la maison natale où rien ne nous oublie.
C'est lorsqu'on peut songer : ma tâche est accomplie.
Apprenez à porter l'exil et s^s tourments;
Ne gaspillez jamais l'absence aux longs moments,
Car c'est elle qui fait les retours pleins de charmes.
La vie est un exil, faut-il la perdre en larmes?
Vivez en travaillant, si vous voulez qu'un jour
La mort même ait pour vous la douceur d'un retour.