‹ La chanson de l'enfantChapitre 55 sur 58 · LES TROIS ORPHELINS · texte numérisé non relu

LES TROIS ORPHELINS

Ils sont trois orphelins, puisque la mère est morte. Elle est morte, la mère, et voilà qu'on l'emporte. Les trois petits enfants, ne pouvant plus la voir. Se sont mis à pleurer du matin jusqu'au soir. « Qui me fera la soupe à présent? dit le père; Jamais une maison sans femme ne prospère. » Il dit et les enfants ont vu, pleurant plus bas, Son autre femme, — hélas ! —qu'ils ne connaissent pas Oh ! les pauvres petits ! La femme acariâtre Les battit suns sujet: c'était une marâtre.

2i6 La Chanson de l'enfant.

La mère a bien laissé, pour qu'ils n'aient jamais faim, Du pain blanc ; au grenier, du blé, — toujours du pain, — Et de l'huile à brûler dans la lampe de cuivre, Trois berceaux en osier, tout ce qu'il faut pour vivre, Des draps qu'elle a filés, et trois beaux coussins bleus Pour couvrir en hiver leurs petits pieds frileux.

Mais la marâtre, ayant gardé leur blé, les laisse Presque mourir de faim et tomber de faiblesse! Elle leur prend la lampe en cuivre— qui reluit, Et les laisse avoir peur, seuls dans l'ombre, la nuit; Elle a pris les draps blancs, et pris comme le reste Les trois beaux coussins bleus, — couleur d'azur céleste.

Ils couchent sur la paille; ils souffrent des grands froids ; Ils ont soif, ils ont faim; ils pleurent tous les trois. Or le plus jeune a dit un jour de sa voix douce : <( J'ai faim ! »

Alors la femme en colère le pousse ; Il tombe !... Le plus grand s'en vient le relever :

« Notre mère est partie, allons la retrouver, Dit-il, je sais l'endroit : c'est une grande pierre.

La Légende enfantine. 217

Allons voir tous les trois ma mère au cimetière : Elle nous donnera du pain. »

Les trois petits, Se tenant par la main, sont aussitôt partis.

Au milieu de la route, à leurs regards se montre Le bon Dieu Jésus-Christ qui vient à leur rencontre . Il est en blanc. Sa barbe et ses beaux cheveux longs Entourent son visage et sont si fins, si blo.ids , Si purs, qu'on les dirait faits de rayons d'aurore ; Mais les cils sont plus beaux et plus divins encore, A cause du regard qui rayonne au travers. Jésus sourit. Il vient aux enfants, bras ouverts.

1 Dites, où courez-vous tout seuls sur cette route, Mésanges, si petits? Parlez, Dieu vous écoute.

— Nous allons retrouver notre mère là-bas, Au cimetière.

— Eh bien, retournez sur vos pas, Je vais vous l'envoyer, mes anges, tout à l'heure. »

2i 8 La Chanson de V enfant.

Ils retournent alors, mais aucun d'eux ne pleure : Sûrs de revoir leur mère, ils sont déjà contents.

Jésus, au cimetière, a dit pendant ce temps :

« Va nourrir les enfants; relève-toi, Marie!

— A toute heure j'entends le plus jeune qui crie, Seigneur, mais je suis là sans pouvoir me lever! Et mes enfants ont faim!

— Va, cours les retrouver Je te donne sept ans de forces et de vie. »

La mère se redresse, étonnée et ravie; Elle va retrouver ses trois enfants joyeux; Elle essuie en pleurant les larmes de leurs yeux. Brosse leurs vêtements et lave leur visage. Les soigne tour à tour chacun suivant son âge, Et puis dit à l'aîné, sitôt qu'il n'a plus faim:

« Va me chercher ton père ! »

Et dit au père:

« Enfin,

La Légenic enfantine. 219

Me voici! Qui m'a fait revenir en ce monde ?

Le blé que j'ai laissé — dans tes greuiers abonde,

Le frjment du boa Dieu pour faire le pain blanc,

Et mes petits ont faim ! Et la nuit en tremblant

Us pleurent, seuls dans l'ombre, et leur voix me rappelle.

La lampe que j'avais laissée, où donc est-elle

Alors? .. Tu vas mentir quand tu me répondras !

Ils ont froid, mjs enfants ! et les berceaux, les draps,

Les coussins bleus? — Hélas ! ils n'ont plus rien ! en sorte,

.Malheureux, que leurs cris ont fait venir la morte!...

Ta femme et toi, partez! Rendez-nous la maison! »

L'homme ne répond rien, sachant qu'elle a raison. On n'a revu ni lui ni la femme méchante.

Et prés des trois enfants le soir, la mère chante. Ils dorment dans les draps qu'elle a filés pour eux; La lampe est allumée; ils ont leurs coussins bleus.

Mais sept ans sont bientôt finis. Le temps va vite.

Mère, pourquoi pleurer?

— Il faut que je vous quitte

— Non, ma mère, écoutez comme ce sera beau: Nous vous suivrons tous trois, l'un portant le flambeau. L'autre l'encensoir d'or comme en portent les anges, L'autre le livre ouvert pour lire les louanges, Et tous ensemble ainsi, vers Dieu qui nous attend, A travers le ciel bleu nous irons en chantant! »

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