LE JOUET DE GEANT
En Alsace, le burg Nideck fut habité Jadis par des géants, à ce qu'on m'a conté: .Mais ce temps est fort loin. La montagne est déserte Qui jadis s'élevait de leur château couverte, Près de la chute d'eau qui va roulant vers 1*111. Quand j'y passai : « Le burg Nideck, où donc est-il? » Disais-je, et nul ne put répondre à ma demande...
Or ces géants formaient la race la plus grande.
2o8 La Chanson de V enfant.
Toute petite encor, leur fillette, une fois, Descendit la colline et, traversant le bois, En quelques pas gagna le vallon, pour connaître Comment tout le pays de là-bas pouvait être ; Et, sautant par-dessus des arbres élevés, Arriva près d'Haslach dans les champs cultivés.
Allant, venant, creusant les sillons avec peine,
Charrue, hommes, chevaux travaillaient dans la plaine,
Et l'enfant s'inclinait bien bas pour les voir mieux,
Jamais pareil objet n'ayant frappé ses yeux.
Tout lui semblait nouveau, même le paysage.
Elle considérait l'effort de l'attelage,
Les plus menus détails de l'étrange appareil,
Surtout le soc poli qui luisait au soleil.
Quel jouet! Et l'enfant, s'étant agenouillée,
Soudain : « Je me le prends ! » dit-elle émerveillée.
Et passant aussitôt la main sur le sillon,
Comme un de nos enfants qui pourchasse un grillon,
Elle prit à la fois chevaux, charrue, et, leste,
Mit dans son tablier les hommes et le reste.
La fillette courut alors vers sa maison.
A l'endroit où le pic qui ferme l'horion
Est si droit qu'un marcheur le plus hardi s'arrête,
La Légende enfantine. 200
Flic ne fit qu'un pas qui la mit sur la crête
Elle trouva son père à table, qui buvait;
Le bon vieux demanda d'abord ce qu'elle avait :
c Que m'apportes-tu donc? D'où nous vient cette joie?
Comme tu ris ! >» — Alors, pour que son père voie,
Elle entrouvre à demi son tablier bouffant;
Et le vieux, qui veut voir, se penche vers l'enfant :
« Je ne distingue rien. Qu'as-tu là qui frétille ?
— Ah! père, qu^l jouet ! dit la petite fille,
Je n'en ai jamais eu d'aussi beau! tu verras! »
Et dans le tablier plongeant son petit bras,
Elle en tira les gens, les chevaux, la charrue.
Sa joie à les revoir était encore accrue,
Et, sur la table, aux yeux de son père surpris,
Quand tout fut mis debout, l'enfant, avec des cris,
Battit des mains, sautant comme on fait à son âge,
Tout autour de la table où courait l'attelage.
Mais le père était grave. Il dit : » Ecoute un peu ;
Le paysan n'est pas pour qu'on en fasse un jeu.
Un jeu! celui qui fait le pain et qui le sème !
Rapporte où tu l'as pris l'objet à l'instant même,
Et bien vite! » L'enfant pleura, mais le vieillard
Poursuivit, lui jetant un sévère regard :
<( Obéis sans un mot... Tout géants que nous sommes, Que deviendrions-nous sans le travail des hommes? Le paysan n'est pas pour notre amusement. La souche des plus fiers sort des champs de froment, h
DOULA D0UL1TCH
Ou s'attarde Doula Doulitch, mon cher Doula, Et pourquoi mon enfant chéri n'est-il pas là?... > — <i Comme le fruit, il faut, mère, que l'enfant croisse Et se détache... » — Inna, le cœur saisi d'angoisse, Se jette sur le sol et tord ses blanches mains.
Lui pourtant s'en allait bravement par chemins; Il va vers la forêl avec un grand courage ; Il marche hardiment et, comme il sait son âge, 11 se dit : « J'ai trois ans déjà, trois ans, ma foi !
Pourquoi jouer toujours comme un enfant? pourquo Rester à la maison près de ma mère? En route ! On dit la terre grande et je veux la vt>ir toute, Et même voir encor ce qu'on trouve au delà! »
Il sortit de Mourom, lui l'enfant, lui Doula. Tout le long de l'Oka. voyez comme il va vite Dans la sombre forêt de trembles qui s'agite.
11 va dans la forêt de Mourom, lui l'enfant,
Et 1 j, voyant un ours, jette un cri triomphant ;
Il jette un cri de joie ! « Eh ! toi, je vais te prendre,
L'ourson, pour compagnon de jeux.Tu peux m'attendre :
Mon compagnon de jeux, ta le seras, mon cher! »
Uni il l'atteint. Deux ! trois! le prend, le lance en l'air
A dix aunes, peut-être à des hauteurs plus hautes!
Le petit ours tombant se rompit plusieurs côtes ;
Mais, se levant agile, il lécha les deux mains,
Les deux pieds de l'enfant qu'il suivit par chemins.
Puis loin parut un loup. Il fit un cri de joie, L'enfant! un cri joyeux: « Eh! toi, loup, qu'on te voie! Je t'aurai! Tu seras mon compagnon de jeux. » Un! il l'atteint. Deux! trois! l'attrape, et, courageux.
La Légende enfantine. 2i3
Fourre son petit poing dans la gueule sanglante,
Jusqu'au fond! Il cria d*une façon dolente,
Le loup ; le jeune loup se plaignit comme il faut ;
Ses yeux montrant le blanc se tournèrent en haut.
Et sur son museau gris des larmes en coulèrent.
Sur le bras de l'enfant les larmes ruisselèrent;
Le louveteau plaintif râlait en étouffant,
Mais il ne mourut pas, car le petit enfant
l'étirant son poing, lui, le loup, reprit haleine;
Puis il lécha le poing de l'enfant, et sans peine
Il le suivit et fut son compagnon de jeux. .
Plus loin parut un aigle. Il fit un cri joyeux.
L'enfant! un cri de joie! « Eh! toi, tu peux m'attendre !
Pour compagnon de jeux, l'aigle, )e vais te prendre. n
Un! il le mit à bas de l'arbre; deux! saisit
Sa queue, et trois! sur l'aigle, à son aise, il s'assit;
Bien plus! il voulut prendre avec lui sur la bête
Ses deux autres amis, et, la chose étant faite,
A son aigle inquiet voici comme il parla ;
Il dit ces mots à l'aigle effrayé, lui, Doula:
a Eh! toi, l'aigle! à présent, par-dessus les nuages Emporte-nous tous trois, monte toujours, toujours, Par-dessus les cités, les clochers et les tours;
214 La Chanson de V enfant.
Fais-nous voir de là-haut beaucoup de blancs villages.
a Monte, plane au-dessus de beaucoup d'arbres verts, De fleuves et de lacs, de beaucoup de mers bleues; Va jusqu'au bout du monde et plus loin de cent lieues! A la lune et plus loin, plus loin que l'univers!
« Monte jusqu'au soleil et plus loin que l'aurore, Jusqu'aux astres du ciel qui s'en vont le matin, Et lorsque tu seras au ciel le plus lointain, Aigle, il faudra monter mille verstes encore ! »