‹ La chanson de la croisade contre les Albigeois, commencéeChapitre 120 sur 303 · Les troupes mercenaires du comte de Toulouse · texte numérisé non relu

Les troupes mercenaires du comte de Toulouse

2. Aisso es lai reprens (3425) n'a aucun sens : reprens ne peut être un subst. comme je l'ai marqué à tort au vocab. Je corrige aissi (ou aicx) eis la i (pour la li) reprens. Le raisonnement de Folquet, raisonnement parfaitement logique, est celui-ci : c Donner à Simon de Montfort des terres en apparence très-considérables, en

rien, c'est néant. Mais livre-lui la terre tout entière à lui et à sa lignée, sans réserve. Et si tu ne la lui donnes pas toute en propriété, [3430] je demande * que partout passe glaive et feu dévorant. Si tu la lui enlèves à lui catholique, et la lui interdis à cause d'eux, moi ton évêque, je te jure en vérité que pas un d'eux n'est catholique ni ne tient son serment '. Et si tel est le motif pour lequel tu le condamnes, tu fais bien voir [3435] que tu ne veux pas de son alliance et que tu oublies toute discrétion. » L'archevêque d'Àuch 3 parle ainsi : c Cher et puissant seigneur [écoutez 4] ce que dit l'évêque qui est sage et savant. Si Simon perd la terre, ce sera une injustice et un désastre. » Plus de trois cents cardinaux et évéques [3440] disent au pape : c Sire, tu nous donnes à tous un démenti. Nous avons prêché et exposé au peuple que le comte Raimon est mauvais, que mauvaise est sa conduite, et que pour cela il ne conviendrait pas qu'il eût terre à gouverner. » L'archidiacre de Lyon sur le Rhône, qui se tenait assis, se lève [3445] et leur dit sévèrement : c Seigneurs , cette

en retranchant ce qui appartient aux vrais catholiques, c'est ne lui rien donner du tout, dès l'instant qu'on admet au nombre des catholiques le comte Raimon et les comtes de Foix et de Gomminges. C'est reprendre d'une main ce qu'on donne de l'autre. > — Fauriel n'a pas compris cette partie du discours de Folquet.

4. M. à m. « je veux », mais ici comme bien souvent en anc. fr. et en prov. c vouloir » exprime le désir plutôt que la volonté.

2. Ces derniers mots paraissent faire allusion aux professions de foi qu'on avait exigées de ces personnages. Voy. ci-dessus, p. 166, n. 2.

3. Garsias II (Gall. Ckr. I, 990), le successeur de celui qui est mentionné au v. 226.

4. Il paraît manquer ici un vers, voy. la note sur le v. 3436.

accusation ne pialt point à Dieu, car le comte Raimon a pris la croix tout d'abord, a défendu l'Eglise et exécuté ses ordres; et si l'Eglise l'accuse, elle qui devrait le protéger, [3450] elle en aura la faute, et notre crédit baissera. Et vous, sire évéque, vous êtes si mauvais et si plein de fiel, que, par l'effet de votre prédication et de vos dures paroles qui nous compromettent tous, et vous plus que personne, plus de cinq cent mille personnes1 ont été réduites à une vie misérable, [3455] l'esprit dans l'affliction et le corps saignant. Et alors même que nous* serions tous liés par serment prêté sur reliques, nous et tous ces autres qui font tant pour nuire au comte Raimon, pourvu seulement que le seigneur pape se montre équitable et clément, le fils honoré du comte est de si haute race [3460] qu'il ne sera pas longtemps déshérité sans revendication. — Seigneurs, > dit le pape, c vos cruels sentiments, vos prédications pressantes et brûlantes, auxquelles vous vous livrez contre mon gré, je ne sais rien de tout cela; et je ne dois pas consentir à vos désirs ; [3465] car jamais, par la foi que je vous dois, il ne m'est sorti de la bouche que le comte Raimon dût être condamné ni ruiné. Seigneurs, l'Eglise reçoit les pécheurs pénitents; et s'il est accusé par les sots et les ignorants, si jamais il a fait chose qui soit déplaisante à Dieu, [3470] il s'est rendu à moi, soupirant et gémissant, pour accomplir nos décisions

1. Le môme chiffre, assurément exagéré, que plus haut v. 3323.

2. Dans le texte c vos o aviam », « si nous vous vous avions juré » ; mais on obtient un meilleur sens en corrigeant nos, c si nous avions juré ».

c et mes ordres. » Vient ensuite l'archevêque de Narbonne, disant : € Sire, puissant et digne père, le sens

« abonde en vous ; jugez et gouvernez sans crainte,

« [3475] et que ni la peur ni l'argent1 ne vous éloi-

€ gnent de Dieu'! — Barons, » dit le pape, c la cause

« est jugée : le comte est catholique et se comporte

c loyalement, mais que Simon tienne la terre !

c Que Simon tienne la terre , si c'est la volonté de Dieu ! [3480] et nous, jugeons selon le droit, comme c nous avons commencé8. » — Et il prononce et juge, de façon que tous l'ont écouté : c Barons, je dis que le c comte est un vrai catholique. Et si le corps est < pécheur et sous le coup d'aucune faute , mais que c l'esprit en soit contrit, en fasse l'aveu et s'en c repente, [3485] la faute retombe sur le corps, et le t pénitent doit être sauvé4. C'est pour moi grande

4. 11 l'engage à ne pas se laisser corrompre par des présents.

2. Traduit conformément à la correction proposée an v. 3475. — Il n'est pas invraisemblable que l'archevêque Arnaut Amairic, autrefois le chef véritable de la croisade, ait parlé dans un sens peu favorable à Simon de Montfort. Il était alors en lutte avec lui au sujet de ses droits sur le duché de Narbonne, et la lutte dura jusqu'à la mort de celui-ci. Les pièces relatives à cette querelle sont analysées dans la nouvelle édition de l'Histoire de Languedoc, V, 1569-72.

3. Ou p.-é., c comme il (le droit) est fixé »; empres peut admettre cette interprétation.

4. Cette distinction un peu subtile fiait penser aux débats du corps et de rame si fréquents au moyen-âge ; sur lesquels on peut voir Th. Wright, Latin potms attributed to W. Mapes, p. 95 et ss. 321 sa., Du Méril, Poésies lot. ont. au XII* #0de(1843), p. 217; Germante III, 3% ss., etc. L'idée consiste à attribuer la faute au corps afin de décharger l'âme.

merveille que vous m'ayez mis en demeure d'assigner le pays au comte de Mont fort, car je ne vois pas de juste raison pour le faire. > Maître Thédise

parla ainsi : € Sire, la fidélité [3490] du comte de M ont fort, qui s'est acquis un si grand mérite en chassant les hérétiques et en défendant l'Eglise, lui devrait valoir la possession de la terre. — Maître, »

dit le pape, « il y a bien compensation, puisqu'il détruit les catholiques à l'égal des hérétiques1. [3495] Grande plainte et grandes réclamations m'en viennent chaque mois, tellement que le bien baisse tandis que le mal monte. » Par la cour se lèvent [les évé-

ques] par groupe de deux ou de trois ; tous vont au

pape et l'interrogent : € Sire, puissant pape, sais-tu où en sont les choses? [3500] Le comte de Montfort est resté en Garcassais pour détruire le mal et y introduire le bien, et chasser les hérétiques, les routiers, les Vaudois* et peupler [le pays] de catholiques, de Normands, de Français. Et puisque sous le signe de la croix il a conquis tout ce pays, [3505] Agenais et Quercy, Toulousain et Albigeois, Foix la ville forte, Toulouse et Montauban, qu'il a mis en la main de, la sainte Eglise , et que l'Eglise a pris ; puisqu'il a donné et reçu tant de coups, répandu

1. On lit dans les chroniques de 3. Aubin d'Angers, à Tannée 1240 : c Franci etalii innumeri populi cruce-signantur inpectore,

c contra Albigenses vadunt facientes immanissimam stragem

c nsereticorum et catholicorum quos non potuerunt discernere » (Chron. des églises d'Anjou, p. p. Marchegay et Mabille, p. 58).

2. Les Yaudois sont toujours distingués des hérétiques proprement dits ou Albigeois^ et considérés, selon les paroles de P. de V.- G. (ch. ii, Bouq. 6 e), comme < longe minus perversi » ; voy. la dissertation de P. Jas De VcUdensium secta ab Albigentibus bene distinguenda, Lugd. Batav. 1834, in-4°.

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tant de sang avec de mortels glaives, [351 0] que de tant de façons il s'est appliqué à cette œuvre, ce n'est point droit ni raison qu'on lui enlève maintenant la terre ; et on ne voit pas comment on pourrait la lui enlever ; et contre quiconque la lui enlèverait nous prendrions sa défense. — Barons, > dit le pape, je ne puis que m' affliger, [351 5] quand orgueil et malice ont pris place entre nous. Nous devrions gouverner toute chose par bon droit, et voilà que nous accueillons le mal et détruisons le bien. Et si le comte était condamné,- ce qu'il n'est pas, son fils pourquoi perdrait-il la terre et l'héritage? [3520] Jésus-Christ, roi et seigneur, a dit que le péchédu père ne retombe pas sur le fils1 ; et s'il a dit non, oseronsnous dire oui ? 11 n'y a cardinal ni prélat, pour tant qu'il puisse dire, qui ne soit convaincu d'erreur s'il condamne cette parole. [3525] Il y a encore un fait dont il ne vous souvient plus : c'est que lorsque les premiers croisés vinrent en Biterrois, pour ravager la terre, alors que Béziers fut pris, l'enfant était si jeune * et si innocent qu'il ne savait pas distinguer le mal du bien; [3530] il eût mieux aimé un oisillon, un arc ou un piège 8, que la terre d'un duc ou d'un marquis. Et qui d'entre vous oserait prétendre que, sans avoir péché, il doit perdre terre, rente ni cens ? Pour lui encore il a son lignage, [3535] du sang le plus élevé qui puisse être. Et puisqu'il y a en lui un esprit courtois, puisque écriture ni rien ne le

1. Je ne crois pas qu'il y ait rien de pareil dans aucun des quatre évangiles.

2. A l'époque du sac de Béziers (juillet 4209), le jeune Raimon accomplissait sa douzième année.

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