CCI1I
« Gela ne tardera guère, vous tous le verrez, [8075] que je reprendrai Toulouse et que vous l'occuperez, et vous protégerez également la richesse et la terre. 4 *• ~^, .• r *. - € Sire, » dit Amauri de Graon, c pas de plaisanteries, car il nous reste encore à raser le plus grand bout de la peau1. Qu'il ne vous déplaise si je vous demande comment vous reprendrez la ville? [8080] Us ne sont point en détresse, ne souffrent ni de la faim ni de la soif. Vous ne sauriez les attaquer si souvent en un même jour que vous ne les trouviez hors des lices, dans le champ ; et vous n'arriverez jamais à les enfermer dans la ville. > Le cardinal répond : c Tant que vous les défendrez, [8085] Amauri, c'est que vous n'aimerez ni la sainte Eglise ni la justice. Je vous donne pour pénitence de jeûner demain au pain et à l'eau. C'est l'amour que j'ai pour vous qui me fait vous prier de ne pécher plus; c'est Jésus-Christ qui vous mande, [8090] à vous et au comte de Soissons, de ne plus recommencer, de cesser de les défendre. — Sire, » dit Amauri, lisez et vous trouverez que vous ne devez pas m'imputer à faute ce que j'ai dit : l'Ecriture ne vous dit pas, la loi ne vous prescrit point de dépouiller à tort aucun prince temporel. [8095] Et si le comte Raimon perd actuellement son héritage, loyauté et
1. On disait autrefois dans un sens analogue : c A l'escorcher la queue est pire, » ou « en la queue est li encombriers souvent 1, Le Roux de Lincy, Livre des proverbes, I, 175, 198.
droit le lui rendront en autre temps. Et c'est grand merveille quand, par la déloyauté d'autrui, Parage est abaissé, mis en péril, brisé. Si j'avais su, en ma terre, que telle fût l'intention secrète, [8400] ni moi ni ma compagnie ne serions ici. — Amauiï, » dit le comte de Montfort, € vous aurez tort toutes les fois que vous disputerez avec le cardinal mon seigneur : ce n'est ni droit ni raison que vous le contrariiez en rien, et en lui obéissant vous ferez acte d'amour envers l'Eglise. > [81 05] Ils parlèrent ensemble jusqu'à la tombée de la nuit. A l'aube, quand e jour commence à poindre, le comte de Montfort donne ses ordres : c Mes amis, vous allez venir; et jamais vous ne m'aurez rendu ni ne me rendrez service plus à propos. Maintenant, mettez- vous à la chatte, et vous prendrez Toulouse, [8140] et détruirez mes ennemis et les vôtres. Et si vous prenez Toulouse vous honorerez Jésus-Christ et réparerez vos pertes et les miennes. » Alors sonnent les trompettes, les cors, les clairons, et ils se mettent à la chatte avec des cris et des sifflements. [84 1 5] Entre le mur et le château [Narbonnais] elle vint à petits sauts : mais, telle que l'épervier qui chasse les oiselets, la pierre vint tout droit, lancée par le trébuchet, et la frappa d'un tel coup, à l'étage supérieur, qu'elle trancha et brisa cuirs et courroies1. [84 20] Et le comte de Montfort s'écrie : « Jésus-Christ, qu'allez-vous
1. Il est bien possible que cette scène entre la chatte de Simon et le trébuchet des Toulousains ait donné lieu à la pièce de Raimon Escrivan où est racontée la lutte, entrecoupée de paroles de défi, d'une chatte et d'un trébuchet; Bartsch, Chrest.prav.^ 3e éd%, p. 345.
c faire ? Si pçu que me durent encore la douleur et ,c l'angoisse, vous aurez abattu moi, sainte Eglise et € la croix. > Et les barons lui répondent : c Sire, « calmez-vous; si vous déplacez la chatte, du coup c vous la garantirez. — [8125] Par Dieu! » dit le comte, c vous allez bien voir! » Et comme la chatte se tournait et faisait ses petits pas, le trébuchet ajuste et lance avec force, et frappe tel coup, pour la seconde fois, qu'il tranche et brise le fer et l'acier, les bois et les clous, [8130] la colle et la poix, laissant morts et froids nombre de ceux qui la conduisent. Tous s'enfuient et le comte reste seul. A haute voix il s'écrie : c Par Dieu ! vous resterez ici ; c vous conduirez la chatte ou tous vous y mourrez. > [8135] Et ils lui répondirent : c Ceux que vous y c mettrez, mieux leur vaudrait plaie, fièvre ou mac ladie! »
Cependant le comte de Toulouse et ses barons privés parlent avec le chapitre, comme vous allez entendre ; tous disent : c Jésus-Christ, [81 40] cette fois c nous avons grand besoin que vous nous inspiriez. > Le comte de Comminges dit : « Seigneurs, entendezc moi : s'il y a des gens qui perdent avec cette chatte, € pour vous, vous y gagnerez : elle vous sauve vos c vignes et vos blés, car tandis qu'ils veillent sur c elle, ils n'ont pas le loisir de les dévaster. [8145] c Cessez donc de vous affliger et de vous épouvanter, c car rien ne peut vous empêcher de la faire entrer c en ville avec vous. — Seigneurs, > dit Rogier Bernart, t n'ayez crainte, car ce n'est pas une chatte c qui jamais nous fera perdre la ville ; et s'ils l'amè- « nent ici, ici vous la détruirez; [8150] car entre
nous et eux sera tel le martelage des épées, des masses et des fers tranchants, que du sang et des cervelles nous aurons des gants aux doigts. » — ■ Bernart de Gasnac dit : c Seigneurs, voici ce que vous ferez, sans vous effrayer de rien que vous ~Wm- voyiez : [8155] voici que vient la chatte avec le château et tout son charroi : plus ils la pousseront près, et plus vous l'aurez belle de la leur enlever ; et si elle vient à la lice, vous la brûlerez et eux avec. » Estout de Linars1 dit : c Seigneurs, croyezm'en, et vous vous en trouverez bien. [8160] A l'intérieur de cette lice nous ferons de bonnes parois, grandes et hautes, avec de grands créneaux qui puissent battre d'en haut les fossés et les palissades. Ainsi de toutes parts vous vous défendrez contre eux et ne craindrez aucun engin qu'ils puissent imaginer; [8165] et s'ils vous viennent assaillir, vous les tuerez tous. » Dalmatz de Greixell dit : Vous vous en tiendrez à ce conseil, car il est bon et sage et ne vous trompera point, et il y a grande presse que vous vous mettiez tous à la besogne. » — Là-dessus les clairons et les cors font entendre plusieurs sonneries ; [81 70] ils courent aux cordes et tendent les trébuchets. Les membres du chapitre, portant de petits bâtons', distribuent les vivres, les dons, les largesses ; le peuple apporte des pics, des
1. « Astorg del Mas i, réd. en pr. ; voy. au 1. 1 la note sur le v. 8158 ; mais la leçon du poème parait assurée, au moins quant au surnom, par une seconde mention du môme personnage qui au v. 8338 est appelé c Escotz de Linars ». Il y a dans le Midi plusieurs lieux du nom de Linas.