L'Isle-en-Jourdain, Gers, arr. de Lombes
4. L'auteur compte les quatre jours du surlendemain de la mort de Simon de Montfort, qui fut tué le lundi 25 juin (« in crastino Beati Joannis Baptiste * , P. de V.-C. Bouq. p. 112 a); le dimanche suivant était donc le 1er juillet.
[J 24 S] C10I8ADB GOlfTU LES ALBIGEOIS. 425
l'oeuvre : ils chargent sur les charrettes les sarments, le feu, le bois, les torches ardentes, [8560] et conduisent en courant les charrettes vers la ville : on s'arrête au fossé, la paille est allumée et le feu s'étend. Les sentinelles poussent de tels cris d'angoisse, que l'alarme se répand par toute la ville : [8565] tous courent aux armes; il ne reste fils, ni père, ni homme en état de combattre, ni chevalier, ni comte, ni cousin, ni parent; tous franchissent les portes par centaines et par milliers, et occupent la place et les attenances. [8570] Les dames et les femmes et les gracieuses jeunes filles portent l'eau et la pierre, disant : c Sainte c Marie Dame, en ce jour secourez-nous ! » Les conducteurs des charrettes s'en retournèrent fuyant ; mais les Toulousains trouvèrent en armes et de pied ferme [8575] assiégeants et Français. Entre les deux partis la lutte s'engagea : de lances et d'épées, de lames tranchantes, de dards, de pierres, de moellons, ils se frappent et se combattent de loin et de près, [8580] et carreaux et flèches volent aussi serrés qu'une pluie fine. A Montoulieu est le péril, l'action, la bataille, la lutte sans trêve. La fumée, la flamme, la poussière, poussées par le vent, [8585] pénètrent confondues parmi toutes les défenses1.
Cependant, d'un commun accord, les assiégeants s'arment, montent à cheval, et s'avancent sur l'esplanade menaçants et audacieux, [8590] criant leur cri de guerre et aussi Montfort ! Ils crient à pleine voix :
I. Ici et au y. 8623 j'entends batalhas au sens de défenses, retranchements, non indiqué an vocabulaire.
426 CKOISADE CONTRE LES ALNGBO». [J 24 8]
Soissons1 ! et Bretagne ! Ceux: de la ville sont tellement déterminés que la lutte les passionne et redouble leur hardiesse; pas un ne bouge, mais ils tiennent bon, [8595] observant et attendant de pied ferme les lignes qui accourent vers eux. Ils crient : « Toulouse ! la rest tauratrice et la victorieuse! Comminges! pour lecomte c preux et vaillant, Gasnac ! Greixell ! Villemur le bon « combattant! [8600] car son enseigne* leur est sur € les dents. » Mais l'éclat des heaumes, l'or fin, l'argent, le blanc et le rouge, les couleurs, le vernis [des boucliers], les enseignes de soie brillantes et flottantes, les clairons retentissants, les trompettes éclatantes, [8605] excitent l'ardeur et raffermissent les courages. Là où ils se rencontrèrent il y eut carnage : de faucilles, de haches, de piques aiguës, de guisarmes, de flèches, de carreaux pointus, d'écus beaux à voir, de couteaux luisants, [861 0] ils se frappent et se combattent si fièrement qu'ils tranchent et taillent dans la chair et dans les armures. Il y a de tels amas de pieds, de jambes, de bras; sur le sol il y a tant de sang et de cervelles, que les chemins et l'esplanade sont rouges et sanglants. [8615] Si féroce est la lutte, que, les deux partis subissant des pertes, on se heurte avec les armes, on se prend avec les dents. Tant de la part des assiégés que de celle des assaillants, il n'y a corps ni membre qui ne souffre. [8620] Pourtant ceux de la ville, ayant le dessus, le fer à la
1. Saisunha t Saxe t, Fauriel; mais cette interprétation paraît ici bien peu vraisemblable.
2. Celle d'Amant de Villemur, dont le cri vient d'être mentionné.
[4248] caoïsiDB contre lis albigeois. 427
main, mènent battant leurs adversaires par toutes les voies. Ils détruisent les retranchements et les approches de telle façon que la défense [des assiégés] se concentre à l'entrée même du siège. [8625] La lutte et le carnage durèrent jusqu'à la nuit obscure, qui sépara les combattants affaiblis. Jamais, depuis que Dieu reçut martyre, on ne vit bataille aussi acharnée entre troupes si peu nombreuses. Au partir de la mêlée, [8630] les uns se retirent pleins de tristesse, les autres pleins de joie. Alors vous eussiez entendu gémir les blessés, réclamer les médecins, chercher les onguents, et crier c Dieu aide ! » à cause des cuisantes douleurs.
Puis les deux partis demeurèrent de longs jours en paix [8635] sans s'attaquer l'un l'autre1. Ensuite le cardinal de Rome, l'évêque prisé et les autres personnages se réunirent en conseil secret. Là Gui de Montfort parle et leur dit à huis-clos : [8640] c Seigneurs t barons, ce siège n'est que perte, et cette façon de € faire nos affaires ne me plaît pas, car nous perdons c nos personnes, nos parents, nos chevaux, et mainc tenant que mon frère est mort, qui les tenait dans
i. Ni P. de V.-C. ni Guill. de Puylaurens ne font mention de la sortie qui vient d'être contée avec tant de détails, et le premier de œ» historiens dit expressément que le siège fat levé peu après la mort de Simon (Boaq. 412 i, 113 ▲) : t Postpaucos autem dies,
• videns cornes novus quod non posset diutius in Tolosa obsidio-
• nem tenere... dolens plurimum et invitus ab obsidione recessit. * Put paucos dûs est bien court, ' si le siège fut levé le 25 juillet, un mois après la mort de Simon, comme le relate le poëme (v. 8673). Il ne faut pas perdre de vue que la fin du récit de P. de V.-C, à partir de l'endroit où s'arrête le plus ancien ms. (fiouq. 110 e), est très-écourtée.
la crainte, si nous ne quittons le siège, nous sommes fous. — [8645] Seigneurs, > dit Amauri [de
Mont fort], c ayez égard à ma position : vous m'avez fait comte tout nouvellement, et si je quitte le siège d'une façon aussi honteuse, l'Église y perdra et je serai annihilé; et par le pays on dira que je me suis rendu tout vif [8650] et que la mort de mon père m'est sortie de l'esprit. — Amauri , »
dit Alain, € votre savoir vous fait défaut. Pour tous vos barons, il est évident que plus vous tiendrez le siège et plus vous accroîtrez votre honte. Et vous pouvez bien connaître que celui qui est vaincu vainc, [8655] car jamais on n'a vu une ville gagner alors qu'elle perd, et chaque jour ils fontdes dépenses de blé, de froment, de viande, de bois, ce qui les maintient dispos et d'attaque, tandis que de notre côté croissent le dépit, le péril, le tourment. Et je ne crois pas que vous soyez assez riche [8660] pour pouvoir tenir le siège et rester longtemps ici. — Seigneurs, » dit l'évèque1, c je suis si affligé que de ma vie je ne pourrai recouvrer la joie. » Et
le cardinal répond avec colère et dépit : c Seigneurs, levons le siège, et je vous promets bien [8665] que par le monde entier ira la prédication, si bien qu'à la Pentecôte, viendra, je vous le dis en vérité, le fils du roi de France ; et nous aurons tant de monde que les fruits et les feuilles, les herbes qui poussent * et l'eau de la Garonne leur paraîtra du
piment. [8670] Nous détruirons la ville, et ses