‹ La chanson de la croisade contre les Albigeois, commencéeChapitre 33 sur 303 · Cf. p. 13, note · texte numérisé non relu

Cf. p. 13, note

qui en eut mauvais loyer, car il fut prisonnier bien près d'un an entier \ On ne vit jamais plus preux abbé de son pouvoir. Tels sont ceux qui iront d'avance annoncer au pape [905] l'arrivée du comte Raimon, pour qu'il sache bien véritablement qu'il (le comte) n'y manquera pas *.

Le preux comte de Toulouse se prépare pour le grand et lointain voyage qu'il a l'intention de faire. D'abord il s'en ira en France parier avec [le roi] son cousin, [910] et puis il ira à l'empereur, s'il le peut trouver; après au pape ; tous il les veut sonder. L'abbé de Ctteaux lui dit qu'il n'a que faire d'y aller ; que, s'il l'en veut croire, il n'a pas besoin de se tant travailler, ni de se mettre en dépense pour ce voyage, [94 5] qu'il en peut faire tout autant, ici avec lui, que là bas; mais il (le comte) ne veut pas rester.

Je veux revenir au comte de M ont for t. Il tenait le vicomte prisonnier et voulait le bien garder et lui donner largement tout ce qui besoin lui était ; [920] mais ce qui doit arriver personne ne peut s'y soustraire : le mal de dyssenterie le prit alors, à ce que je crois, duquel il lui falut mourir ; mais avant il voulut communier. L'évêque de Garcassonne le fit bien administrer, et il mourut la nuit suivante vers le soir. [925]

i. Raimon Azemar, abbé de 8. Audart (8. Tkeodardi, dioc. de Montauban; voy.Gàll. Christ. XIII, 229).

2. Il n'est question nulle part ailleurs de l'envoi de ces messagers. Tout ce passage (y. 895-906) est môme omis dans la rédaction en prose.

Et le comte de Montfort se conduisit alors en homme courtois et franc : il le fit exposer publiquement, afin que les gens du pays l'alassent pleurer et honorer. Là vous auriez vu le peuple crier à haute voix. En grande procession il fit enterrer le corps. [930] Dieu pense à son âme, et lui soit miséricordieux, car ce fut un bien grand malheur !

XU.

Quand les croisés s'en furent retournés en leurs pays, 1^ comte de Montfort demeura fort en peine. U ne lui resta plus guère de compagnons . après leur départ1. [935] Il fit paix avec le comte de Foix* qui consentit à lui donner son fils en otage. Cet accord ne dura guère, car ils en violèrent par la suite toutes les conventions et se sont depuis lors fait guerre cuelle*. [940] Giraut de Pepieux ' s'est mal conduit à son égard après avoir fait paix et accord avec lui. Pour un mauvais cas ils se divisèrent ensuite : il est véritable qu'un Français lui tua son oncle, mais le comte de Montfort en eut un vif regret, [945] cqr il fit enterrer vif le meurtrier : en une fosse on le jeta. Onques homme,

1. P. de V.-C. parle aussi de l'abandon où fut laissé 8. de Montfort (ch. xxrv et xxxji), mais les renseignements les plus explicites sur les embarras où se trouva le chef de la croisade après la retraite des croisés, nous sont fournis par Simon lui-même dans sa lettre au pape (Jnnoc. ep. XII, cix).

2. Raimon Rogier, Art de vér. le* dates, II, 309. — Pour la paix dont il est ici question, cf. P. de V.-C. ch. xxv inftne.

3. Nous allons voir en effet le comte de Foix répondre à l'appel de Raimon VI, v. 1422 et 1575.

4. Pepieux, canton de Peyriac-Minervois, arr. de Garcassonne.

[4209] CEOISADK CONTEE LES ALBIGEOIS. 54

pour tel forfait, ne fut ainsi justicié1, et pourtant il était de France, et de haute parenté; cette vengeance eût dû suffire à Giraut. Pour ce cas il se brouilla avec le comte, [950] qui l'honorait fort et avait fait de lui son privé ; [il se brouilla à tel point] qu'il ne le défia ni ne prit de lui congé. Il lui brûla un riche château, mais s'il y avait été pris, dans mon opinion, il l'eût payé cher f .

Bouchart3 tenait Saissac qu'on lui avait donné. [955] Un jour, avec cinquante Français il s'arma; avec ceux de Cabaret il se rencontra ce jour-là , et ces derniers, qui étaient quatre-vingt-dix, tant à cheval qu'à pied, et quatorze archers, les ont environnés et durement frappés et poussés; [960] mais nos Français vont serrés, les cris et les menaces ne les épouvantent pas, tellement que de part et d'autre il y en eut beaucoup

1. Cependant en Béara le meurtrier était enterré sous le cadavre de sa victime; voy. Du Gange, scpeliri, et Fors de Béarn, éd. Mazure et Hatoulet, p. 121. La môme disposition existe dans la coutume de Gkmrdou.

2. La réd. en pr. ajoute ici : c Et parce qu'il ne s'était pas f contenté de la justice faite par le comte de MQntfort sur son • homme, le comte Raimon ne voulut pas le recevoir ni accueillir, c le laissant faire du mieux, car il ne voulait pas soutenir sa quec relie. » — P. de V.-C. (en. xxvu) ne dit rien du motif de la querelle, mais donne plus de détails sur la lutte qui s'en suivit et notamment sur la prise du château mentionné au v. 952, qui est Puisserguier (Podium Soriguer), canton de Gapestang, arr. de Béziers; cf. aussi le récit de Robert d'Auxerre, Bouquet, XVIII, 277.

3. Ge personnage, qui parait plusieurs fois dans Tune et l'autre partie du poème, mais dont le surnom n'est donné en aucun endroit, ne peut être que Bouchart de Marly, fils de Mathieu de Montmorency. Voy. le P. Anselme, m, 657. On le voit figurer parmi les témoins de plusieurs actes concernant Simon de Montfort (Molinier, Catalogue, n<* 45, 101, 105).

52 CRaiSADE CONTRE LES ALBIGEOIS. [4209]

de tués. A la fin, ils furent mis en déroute ceux qui étaient avec Bouchart ; et ce fut deuil et malheur ; [965] lui-même y fut pris, et on l'emmena. Quanta ceux qui y trouvèrent la mort on n'y pensa plus : Dieu reçoive leurs âmes, à la fin du monde, en son ciel glorieux ' !

Le comte de Montfort fut vivement affligé [970] de la capture de Bouchart et de ses compagnons. Tout cet hiver il alla en déclinant jusqu'en carême, au temps des feuilles8, que revint la croisade comme elle fait maintes fois. Le comte [de Toulouse] alla à Rome, comme dit la chanson, [975] ainsi que les consuls de Toulouse qui y firent de grandes dépenses8. D'abord il alla en France, où ils trouvèrent joyeux le riche roi Philippe4, mais plus tard il devint soucieux; à cause de l'empereur Othon il se montra ensuite cruel pour

4. P. de V.-G. (chap. xxvi) raconte cette affaire d'une façon un peu différente : selon lui les hommes de Cabaret se seraient mis en embuscade pour surprendre Bouchart et les siens.

Page 1