‹ La chanson de ma vieChapitre 12 sur 80 · MON AUDITION. — L'ELDORADO · texte numérisé non relu

MON AUDITION. — L'ELDORADO

La tournée Baron se termina fin août 1889.

C'était par un jour de septembre... Un soleil magnifique inondait Paris, je me dis qu’une telle glorieuse journée devait me porter bonheur.

J'allai donc me présenter à l'Eldorado, le grand « Concert de Paris ». La Comédie-Française de la Chanson.

La directrice me fit auditionner. Je lui chantai un air du Gamin de Paris, opérette créée par Jeanne Granier.

Elle m’écouta, la directrice, fit la moue et se mit à parler bas avec deux hommes noirs, deux jumeaux célèbres à Paris, deux chanteurs remarquables : les frères Lionnet!

Je les voyais gesticuler, la persuader... Elle hochaït la tête... haussait les épaules et je l’entendis qui disait :

— Eh bien, vous verrez, je vais l’engager….

mais elle ne fera rien... rien.

— Pardon! répliquaient les frères Lionnet, elle chante avec originalité, en bonne comédienne, comme on doit chanter ; elle manque d’habitude, mais vous verréz, vous verrez... Elle vient « du

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théâtre », où l’on chante autrement qu'au caféconcert ; mais il y a quelque chose dans cette petite.

Pendant que se discutait « ma vie » entre ces trois personnes, je regardais, effarée, Mme Allemand, « la directrice » de l’Eldorado. Je ne pouvais détacher mes yeux de son visage âgé déjà, maquillé de rose et de mauve, de sa bouche violette sur ses dents jaunies, de ses cheveux frisés, frisés. Elle portait, surmontant tout cela, un chapeau étonnant, un chapeau fantastiquement « corbillard emplumé » et des diamants aux oreilles, des turquoises aux doigts, des chaînes d’or au cou, des bracelets aux poignets, et, malgré cet accoutrement de mauvais goût, gardait une espèce d’allure des anciens temps de sa beauté, car la dame fut belle, si belle, disait-on, qu’un de ses puissants admirateurs, M. de M... gros bonnet du Conseil municipal de Marseille il y a soixante ans (et plus peut-être), lui avait facilité l'achat d’une belle brasserie sur la Cannebière. La belle limonadière, comme on l’appelait alors, sa fortune faite, vint à Paris. En même temps qu’elle achetait l’Eldorado café-chantant elle achetait le café attenant au concert, le café de l’Eldorado, et l’on y voyait M. Allemand, un petit bonhomme effacé, neutre, lourd, qui surveillait l'office et les cuisines et les achats liquides, en laissant à sa femme, l’ancienne belle limonadière de Marseille, la tâche de mener la Comédie-Française de la chanson.

Toutes les sommités de la chanson défilèrent

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