‹ La chanson de ma vieChapitre 13 sur 80 · MON AUDITION —— L'ELDORADO MF SO · texte numérisé non relu

MON AUDITION —— L'ELDORADO MF SO

là, devant un public composé de petits commerçants, de petits commis.

Et ce jour de septembre 1889 où je me présentai à l'Eldorado, c'était cette belle limonadière qui devait décider de mon sort... Bref, d’une voix molle et comme à contre-cœur, la grosse dame m'offrit un contrat de trois ans. Je parlai plus d’une heure pour obtenir « mes » 600 francs par mois la première année, 700 la seconde, 800 la troisième. Je devais débuter en novembre prochain.

— Travaillez, ma petite, me dirent les frères Lionnet, travaillez et vous ferez une gentille diseuse…

Je courus aux Variétés et obtins la résiliation de mon contrat ; mon directeur, M. Bertrand, ne fit aucune difficulté ; il me félicita de gagner 600 francs par mois.

— Le tout est de réussir, me dit-il, vous avez donc de la voix, Yvette ? Bonne chance |

Il me fallait trouver des chansons pour débuter en novembre. J'avais deux grands mois devant moi... Avant toute chose, je voulais connaître un peu l’atmosphère, l'esprit de ces « cafés-concerts » où jamais je n’allais.… Donc, pendant quinze jours, tous les soirs je fus partout pour me documenter. Dans les plus grands comme dans les plus petits, je constatais la bêtise, l’atroce bêtise des couplets; que c'était idiot tout cela, que c'était idiot! Et pourtant le public ravi s’amusait sincèrement, j'avais le cœur serré à l’idée qu'il me faudrait amuser une telle foule, si différente de celle du théâtre chic, ultra-élégant des Variétés ! Au bout de quinze jours, mon plan

SA

était tracé, il s'agissait de trouver absolument une note nouvelle. laquelle ? je ne savais pas... qui, tout en étant plus artistique, n'en eût Le surtout pas l'air... il ne fallait pas brusquer le goût, l'habitude de ce genre de public. J’allais voir tous les éditeurs, afin de trouver ce dont j'avais besoin pour « débuter ».

Donc, je cherchais des couplets gais, comme me l’avait recommandé la directrice de ce concert. J’arrivais chez l’éditeur Benoit, mon cher contrat en poche, pour avoir ma musique gratuitement, comme c'était l’usage, quand un monsieur entra.

-Ce monsieur était le directeur du Casino de Lyon (music-hall) ; il s'appelait Verdelet.

— Qu'il est donc difficile de trouver, au mois d'août ou de septembre, une artiste à Paris, disait-il, elles sont toutes dans les villes d'eaux, et je ne sais qui prendre pour faire la réouverture de ie: mon Casino... Je cherche une demi-étoile pas chère, jolie, élégante, venant d’un bon concert de Paris,

È et aucun agent n’a cela sous la main en ce moment.

En connaîtriez-vous une, monsieur Benoit ? dit-il à l'éditeur de musique.

— Ma foi non ! répondit Benoit.

Pendant ce dialogue, mon cœur battait Si je me proposais ? Seulement, voilà, il avait dit une « demi-étoile » jolie, et je me savais loin d’être belle, alors ?.. Tout de même j'’osai me lever et

| aller à cet homme.

“ — Monsieur, lui dis-je, j'entends que vous - cherchez une artiste... je ne suis pas jolie. maïs je viens des Variétés, un grand théâtre du boulevard, à et, de plus, voici mon contrat avec l’Eldorado.

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MON AUDITION — L'ELDORADO At

Et je sortis le contrat de ma poche.

L'homme le lut, et, voyant les appointements de 600 francs par mois, en conclut que, certainement, j'étais une bonne chanteuse.

— Quel genre chantez-vous, Mademoiselle ?

Le comique ou la romance sentimentale ?

— Le comique, Monsieur.

— Très bien... je ne vous connaïs pas... mais j'ai confiance en votre contrat... nous mettrons sur l'affiche :

VvETTE GUILBERT DU THÉATRE DES VARIÉTÉS DE PARIS

et 1l dessina tout de suite sur le dos d’un morceau de musique le schéma de son programme en m'attribuant « la Vedette », c’est-à-dire qu'il réservait aux lettres de mon nom une place spéciale et de dimension supérieure. Bref, il me posait en étoile aux yeux du public de Lyon. Pauvre homme!

Il m'engagea pour dix jours, à raison de quarante francs par jour, voyages payés, bien entendu. J'étais aux anges, heureuse, heureuse, car cela me donnait l’occasion inespérée de m'essayer comme chanteuse à Lyon, avant mes débuts à Paris, à l’'Eldorado : « De cette façon, me disais-je, tu sauras à quoi t’en tenir et tu seras plus d’aplomb pour revenir ici... »

Seigneur, qu'est-ce qui m’attendait ?

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