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nette, qu’amusée, je leur dis : « Et vous savez,
je ne porte point de bijoux... ni de robe « de gommeuse » jusqu'aux genoux, moi, une longue robe toute unie et des gants noirs. C’est tout. » Il y eut de la consternation dans leurs yeux, dans ceux du chef d'orchestre, dans ceux des musiciens, et je sortis laissant tout le monde déconcerté et ahuri. Musleck, ce jour-là, ne me dit rien.
Le jour des débuts, dans l’après-midi, je vins installer ma loge, qui avait été celle de Thérésa, j y trouvai une épingle à cheveux de la célèbre chanteuse, que je gardai comme un fétiche. Très timidement, Musleck murmura : « Ah ! je suis bien curieux de vos débuts ce soir... je me demande si mon public du faubourg Saint-Denis... enfin, on verra... c'est un chouette public... des bons types. on verra, quoi... on verra... » Ah! qu'il était anxieux! On vit si bien, que, quatre semaines après, je reçus des offres de Mme Allemand, me demandant de venir à la Scala, prête à payer mon dédit, quel qu'il soit, et m'’offrant quatre cents francs par soirée. Je ne répondis pas à Mme Allemand, et, arrivant chez Musleck, je lui dis simplement que la foule envahissant son concert, il était juste qu’il m'augmentât... « Demain, c’est le jour de la répétition, dit Auguste, nous verrons. je verrai... ce soir, il y a un tel monde, que je ne puis rester à parler affaire... »
Le lendemain, vendredi, Musleck me pria de répéter d’abord, après on causerait. « Vous avez » des machines nouvelles à chanter ? —« Qui... » Auguste les écoutait nerveux. Tout à coup,
interrompant orchestre et chanteuse, il cria : « Quand on ne sait même pas chanter, ni faire de gestes comme tout le monde, on ne demande pas d'augmentation, mademoiselle ! Comment, je vous paie cent francs par jour, scanda-t-il, et vous restez là, les bras sur le ventre comme une grande andouille! Et puis des chansons, Ça SE CHANTE, Ça N’SE PARLE PAS ! » [ndignée, je lui criai : « Eh bien, je m'en vais, mon dédit vous sera payé » Et je descendis de scène. Il courut après moi et me rattrapa près de son bureau; il m’y fit entrer, m'expliquant de la meilleure foi du monde que je devais comprendre sa surprise : « Vous saisissez, ma p'tite, les premiers Jours... en vous écoutant. je m’suis dit... elle ne fait pas de gestes... mais ça va venir. et elle va certainement nous chanter des airs quoi. et pas des machines qu’elle parle à moitié... c’est pas du café-concert, ça, voyons !.…. est-ce que vos camarades chantent comme ça, voyons ?.. Vous dites des mots « rigolos » et vous ne riez pas ! Regardez, Mile Bonnaire, elle rigole, elle se trémousse, et puis, vous êtes purée avec votre robe sans un volant, sans un bijou. On vend du toc épatant.… si vous ne pouvez pas avoir « du vrai », achetez du toc.
Je ne bougeais pas, j'étais muette, et tout à coup, perdant mon contrôle, j’éclatais en larmes. Musleck se méprit sur le motif de mes pleurs et me crut « devenue raisonnable ». « Plus d’augmentation, hein ? dit-il tendrement. » — « Non, lui dis-je, je m'en vais! » — « Mais pourquoi, N. de D.! hurla-t-il. — « Parce que: vous êtes un ignorant et un gros sot, Mme Allemand vous paiera mon
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dédit. » Cette phrase fut un coup de couteau pour lui. Il n’en pouvait croire ses oreilles, et tout à coup, croyant que je « bluffais », il éclata de rire, et insolent, me bousculant : « Eh bien, qu’elle le paie |! »
Rentrée chez moi, je Comptai la scène à ma mère. Elle me dit : « Il est fâcheux de quitter cet homme qui, somme toute, est cause que La Scala t'offre ce spléndide contrat. Il faut lui faire signifier, par huissier, ton départ dans un mois, pour lui donner le temps de se débrouiller ; il verra par là que tu lui dis la vérité, et en même temps il aura la possibilité de réfléchir, et, qui sait, s’il ne te paiera pas, lui aussi, quatre cents francs par soirée ?. Donne-lui une chance. » — « Mais pense donc, mère, s’il me paie davantage, il deviendra plus despotique, m'imposera sés préférences, ses choix. je vais souffrir le martyre dans cette atmosphère... » Ma mère leva les bras au ciel... « Nous demanderons à un avocat de refaire ton contrat, et tu seras absolument libre de tes mouvements, etc., etc. » Bref, Musleck, après la réception du papier d’huissier arriva chez moi, bouleversé et « bonhomme »... son gros ventre collaborant à cette feinte bonhomie. » Eh bien, voyons, Yvette, on va lâcher Auguste ?.…. Auguste est un brave type, voyons un peu gueulard.. mais un brave cœur... Y n’veut pas d’vot’ dédit, mon enfant. avec quoi le paieriezvous ?.. car l’histoire de Mme Allemand et de la Scala, c’est d'la blague, je n’y coupe pas mais disons que je vous augmente de... ? de cornbien, Voyons ?.,» ”
— De 400 francs par jour, lui dis-je...
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— Quoi ? Vous demandez 500 francs par soirée ?
— Oui, Musleck, Mme Allemand m'en offre 400, A 500, je reste chez vous.
Il ricanait, remettant déjà son chapeau sur sa tête. Alors je lui exhibai la proposition écrite de Mme Allemand. Sidonie, qui l’accompagnaïit, dit simplement : « Tu vois. je te l’ai dit, cette fille-là est incapable de filouter.. elle à pas l’chic de ça. tu comprends pas son succès... mais quoi... elle l’a... Nous sommes peut-être pas à la hauteur. »
Musleck, suant terriblement, lisait et relisait l'offre écrite, et tranquillement il décida : « C’est bien, on déchirera le contrat présent. J’vous donne 500 francs c’'t’année 1892, 600 en 1893 et 700 en 1894, avec un dédit de 100.000 cette fois. »
On fit donc un contrat en règle, m'assurant toute liberté quant à mon choix de répertoire, costumes, etc. etc., et aussi la possibilité de paraître dans un théâtre, après mon travail au Concert (si j'étais appelée, dans une revue ou un autre spectacle), Donc, après vingt et un jours, mon contrat passa de 3.000 à 15.000 par mois, Ce furent les recettes qui installèrent « le respect » d’Auguste à mon égard. Il confia, un jour, à Oller, le directeur du Jardin de Paris, qui m’engageait l'été aux Champs-Elysées, qu’il m'avait « mis les menottes »… Il voulait faire fortune en deux saisons, et il la ferait, car sûrement, après cela, Yvette Guilbert perdrait de sa valeur. Personne n’en voudrait plus à des prix pareils !.. et il s’en débarrasserait. « Y a toujours des trucs, pour se débar-
rasser des gens », assurait Auguste. « Je lui donne trente mois, vous verrez, vous verrez... »
Mme Allemand reçut ma réponse l’informant que Musleck me donnant ce qu’elle m'offrait, je n'avais point de raison de le quitter pour aller à la Scala.
Elle me fit une réponse sèche, et trois mois après elle « lançaït » le chanteur Kam-Hill à l’Eldorado, qu'elle possédait aussi. CHANTEUR MONDAIN en habit rouge, disaient les affiches.
Kam-Hill était un garçon charmant, chantant très agréablement, et d’allures distinguées. Il eut beaucoup de succès. Son répertoire côtoyait le mien. Puis vinrent des chanteuses qui m'’imitaient, et que la Scala, l’Eldorado engageaient, faute d’Yvette.
Musleck avait la chance ! Musleck acheta en seize mois trois petits immeubles à Paris et une villa je ne sais plus où ; à chaque achat on fêtait l'événement par un déjeuner monstre au Concert Parisien! Je fis, à un de ces déjeuners, la connais- sance de Jean Lorrain, copain de baignade, disait Musleck, du bain de vapeur, faubourg Saint- Denis. Ces bains avaient, en ce temps-là, une réputation douteuse, qui faisait dire à Auguste qu'il y pourrait mener Sidonie toute nue sans danger... ces messieurs ne s'intéressant qu'à euxmêmes !.…
Jean Lorrain tutoyait Musleck, il le trouvait «une gouape pittoresque » et l’appelait Mufleleck.
Musleck avait une habitude exquise, qui ravissait Lorrain. Tous les soirs, le faubourg Saint- Denis avait, devant la porte du Concert, une file
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de quinze à vingt voitures, et les cochers en belle livrée s’appelaient tous par les noms de leurs maîtres. On entendait : « Eh! d’Uzès, viens-tu faire un Zanzibar, De Luynes va garder mes chevaux... » Et Musleck allait chez le troquet, leur payait à boire, et, rentrant au concert, disait : « J’viens d’gagner dix sous au zanzibar à c’miteux d’Larochefoucauld ! »
Pauvre Musleck, il était parfois si cocasse. Un vendredi, jour de la répétition, arrive dans la salle un aide de camp du grand-duc Alexis. Le grand-duc débarquait de Londres, à 6 heures, et avait télégraphié à Paris, à son aide de camp, d’aller retenir quatre loges au Parisien. Musleck, en bras de chemise dans la salle, se sentit gêné devant la personnalité très distinguée de l’aide de camp, et pour se flanquer de « l'allure » lui donnait de l’Altesse et de l’Altesse. L'aide de camp finit par lui dire : «Non, non... je ne suis point le grand-duc... vous vous trompez... Mais, à propos, veuillez, monsieur, éviter qu’on joue ce soir l'Hymne russe, n'est-ce pas ? son Altesse a horreur de cela », et Musleck, en chaussons, de lui répondre, grasseyant : « Entendu, m’sieu... à condition qu'on n’me joue pas La Marseillaise quand j'irai à Pétersbourg ! »
Le soir, après mon tour de chant, le grand-duc vint dans ma loge avec ses amis et l’on reparla de la boutade de Musleck. « Mais qu'est-ce que c’est que cet homme-là ? demanda le grand-duc, riant, «ilest très drôle... » — « Voulez-vous le voir ?... » — « Oh non ! oh non ! » Et tout à coup : « Par où donc allez-vous en scène, mademoiselle ? » J’ouvris la
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porte qui communiquait au long souterrain qu’il me fallait traverser. « Ah ! quelle horreur ! » fit le grand-duc. « Mais c’est l’image de nos prisons ! » =— « Alors, j'espère qu’elles sont vides, monseigneur, lui dis-je... » [1 ÿ eut un silence dans tout le groupe. Que c’est loin, tout cela.
Il y avait, au fond de la salle, un endroit peuplé de chaises et de petits guéridons mobiles, pour les amis de la maison. Ce coin-là s'appelait « Le Saloir » parce que, disait « Auguste », « les cochons dé mà connaissance s’y assolent. »
Tous les soirs, J'Y ai Vu, pendant de longs mois, la noire silhouette d’une grande femme à cheveux blancs, qui vénait là se chauffer et se distraire. C'était la célèbre danseuse de Mabille, Mogador, chantée par Nadaud ! Pomaré, Mogador et Clara, trois reines du chahut de l’Empire. Mogador mariée au comte de C..., véuve, misérable, d’une allure de reine en exil, me regardait passer avec des tas de conseils dans les yeux... Je comprenais tout ce qu’elle ne me disait pas. Musleck avait pitié d'elle, et une bonne boisson chaude l’attendait chaque soir d’hiver. Dufayel s’y asseyait deux ou trois fois par semaine, il avait trente ans et rêvait d’épouser sa richissime vieille patronne de soixante ans, ce qui faisait dire à Musleck : « Ah! c’qu'il est intelligent c’type-là ! Avec le magot, sa jeunesse et ses dons, s’il devient veuf, il épousera une Bragance | Je t'ai connu gamin, ouvrant les portières, hein... et quand tu louais des chevaux, hein, mon gros. » disait-il à Dufayel, qui, gonflé, astiqué, sentant la vie lui sourire, et la fortune le combler, venait donner à Auguste des « tuyaux » de bourse
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ou d’affaires à réaliser. Un soir, Dufayel se fâcha, Auguste ayant trop bien dîné, lui criait : « C’est à ta belle petite gueugueule que tu dois d’être riche, hein, vieux frère, tu les connais les femmes. les jeunes et les vieilles ! Sans ta belle petite gueugueule et tes épaules... »et Auguste, follement gris, l’embrassait, attendri. Dufayel, nerveux, tortillant sa canne, se réfugia dans ma loge pour échapper à son trop expansif ami...
Quelques années plus tard, arrivé à ses fins, riche, influent dans la politique et les affaires, j'eus à le voir dans son bureau des « magasins Dufayel », pour une matinée de bienfaisance. Il me reçut avec une aisance de grand seigneur, dans une atmosphère de luxe «faubourg Saint-Antoine », lourde d’acajou et de bronze faits « en série ». Toute son ignorance esthétique, toute « sa vérité » éclata dans l'ordonnance du style et de la décoration effarante de ce palais qu'il fit construire avenue des Champs-Élysées et qui a été démoli depuis peu.
Musleck et Dufayel restèrent intimes longtemps, et je crois bien que Dufayel l’aida dans sa misère finale, après la chute du Concert Parisien.
Dans le « Saloir » venaient aussi des artistes, des peintres, des dessinateurs de talent. Sinet, qui fit ma première affiche. Bac, qui en fit plusieurs. Toulouse-Lautrec, Steinlein, Jules Roques, le directeur du Courrier Français, traînant ses célèbres collaborateurs à sa suite; Willette, Heïdbrienk, Wiedhoff, Léandre, Ibels, les chansonniers du Café-Concert, Jules Jouy, Delormel, Daleroy, Byrec, Poncin, etc., etc. Journalistes, dessinateurs, poètes chansonniers arrivaient à
l'heure où je chantais, entraient me serrer la main, un article en tête, une caricature en poche, une chanson inspirée d’un geste.
Il y avait quatorze mois que je chantais au Parisien, quand je fus invitée à paraître dans une revue que Xanrof écrivit pour le théâtre des Nouveautés, situé sur les grands boulevards. Mon contrat avec Musleck m'y autorisait. Or, libre à 11 heures un quart au Parisien, je signai un engagement avec les Nouveautés et je parus à 11 h: 45 dans la Revue de Xanroïf. À ma grande surprise, Musleck m’assigna en paiement des 100.000 francs de dédit. Gros procès, ragots dans les journaux, insinuations perfides, mon talent fini... les recettes nulles au Parisien. Je ne valais plus rien. L’avocat déclarait que Mlle Guilbert avait ruiné M. Musleck en allant porter ailleurs le peu d'attraction qui lui restait sur un public fatigué d'elle, alors qu’elle recevait 500 francs par soirée, etc., etc. Un jour, je dus recourir au préfet de police pour obtenir qu’un agent ne me quittât plus, ayant été menacée par Musleck d’avoir «mon affaire faite » dans le souterrain conduisant de ma loge à la scène ! On me donna un agent de la brigade de fer! et je fus escortée chaque soir jusque sur la scène par l'agent Picoury, qui s’aperçut vite que mes craintes étaient fondées. Deux fois le lourd rideau frôla ma tête; sans mon agilité à me garer, j'étais assommée ! Un soir, la salle fut houleuse, on trépignait, on criait pour que, mon programme fini, je rechantasse encore, et le rideau tombé sur mon dernier couplet ne se relevait pas. J’avais beau dire au machiniste : « Rideau ! rideau ! » il
LE CONCERT PARISIEN Li
me regardait, rouge, mais immobile. Je compris le truc d’Auguste, et rejoignant ma loge par le souterrain, j'entrai brusquement dans la salle, parmi les spectateurs, et leur criai la vérité. Musleck, qui n’avait pas prévu cela, en était pâle et défait. |
— Mesdames, Messieurs, dis-je, vous lisez tous les jours dans les journaux les phases de mon procès en cours avec M. Musleck ; ce soir, je vous prends à témoin qu'il a voulu m'empêcher de revenir chanter pour faire constater par le commissaire de police, ici présent, que je me refusais à mon service. Le machiniste au rideau avait l’ordre de ne point le relever...
Toute la salle éclata en bravos!
Musleck perdit son procès, naturellement, et je fus libérée de lui.
En 1892, il y avait, rue Saint-Lazare, une salle d'exposition de peintures ; un jour elle devint : « Le Théâtre d’Application » M. Bodinier eut l’idée de créer une scène d’essais pour les étudiants d’art dramatique que le Conservatoire dédaignait d’aider à mettre le pied dans l’étrier. Ces sortes de petites entreprises n’eurent jamais de succès à Paris, les mécènes de nos scènes étant des gens, en général, disposés à ne bénéficier du théâtre que comme d’un harem; le reste les laisse indifférents. Donc, une scène d’application fut créée par Charles Bodinier, qui, si ma mémoire est bonne, avait été longtemps employé à la Comédie-Française, ou il remplissait, je le crois bien, les fonctions de lecteur.
Les professeurs du Conservatoire, acteurs de la Comédie, lui envoyèrent des débutants et une scène fut construite au fond de la longue galerie qui se terminait par des salles carrées permettant l'installation de fauteuils, d’un balcon, de huit loges. M. Bodinier était un homme charmant, bien élevé, érudit, de tout à fait bonne compagnie ;
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il recevait ses abonnés du théâtre d’application avec la distinction d'un homme du monde qui ouvre la porte d’un temple à des fidèles mystérieux et fervents. Professeurs, acteurs, auteurs, poêtes, écrivains, Journalistes, gens du monde, peintres, sculpteurs, fréquentaient ce milieu Bodinier, car la longue salle en boyau, précédant l'entrée de la nouvelle salle de spectacle, avait été conservée aux expositions de tableaux et de sculptures. |
La petite salle du théâtre contenait environ 900 places. Des lectures y étaient faites de pièces inédites, les auteurs les y venaient lire eux-mêmes, et les éditeurs des revues littéraires s’y réunissaient, afin d’y peut-être trouver le chef-d'œuvre à éditer.
Bref, un milieu fort distingué. Un jour, je vis arriver chez moi M. Bodinier, mon voisin (car j'habitais au 30 de la rue Saint-Lazare, à cette époque) et l’École d'application était à 50 mètres de là.
— Mademoiselle, me dit-il, ne voudriez-vous point vous faire entendre chez moi, en des matinées spécialement organisées pour que les gens du monde, résistant au café-concert, aient la chance de vous applaudir ?
— Comment arrangeriez-vous cela, monsieur ?
— Un conférencier s’est offert de vous présenter à mon public; c’est une chose fort nouvelle que de joindre à une conférence l’audition d’une artiste, jamais encore cela ne se fit à Paris, vous seriez la première.
— Qui est ce conférencier ?
— Hugues le Roux.
Nous nous entendîmes pour que Le Roux vint avec Bodinier me parler de ce projet.
Je ne connaissais Hugues Le Roux que parce qu'il écrivait dans les journaux.
Il arriva chez moi, seul, sans Bodinier.
Il me fit une impression charmante. L'homme était très fin, très aristocratique, un visage mince, étroit, d’une taille qui, par son élégante sveltesse, le faisait paraître plus grand qu’il n’était en vérité. Il portait l’habit noir comme peu d’hommes le savent faire, il y avait en lui de l'Anglais et du Normand mêlés. Quant à son éloquence, elle était incroyable, Le Roux pouvait « improviser » un discours deux heures durant, sans que jamais une syllabe fût hésitante, qu’une image se fît attendre. Dans les dîners, dans les banquets, il était prodigieux ! mais dans l'intimité, il avait pris une telle habitude « de parler » que, quel que fut le temps de ses visites, personne autre que lui ne pouvait placer un mot. Il était devenu la terreur de ses amis. Tous ses souvenirs d’explorateur, tous ses grands voyages en Afrique et ailleurs étaient, 1l faut en convenir, d’amusants sujets de narration.
Comme conférencier, il fallait chaque fois que Bodinier le ramenât à la réalité, en le priant de raccourcir ses conférences, afin de laisser plus de temps à la CHANSON et à la chanteuse.
Je baptisais la maison de Bodinier la Bodinière dans un mouvement de vivacité, et le nom lui resta de très longues années, c’est-à-dire Jusqu'à sa fermeture. Les journaux mêmes annonçaient les spectacles : À LA BODINIÈRE. Je portais
bonheur à la Bodinière. Voyant la foule s’y précipiter, les équipages arrêter la circulation de la rue Saint-Lazare, le préfet de police du temps voulut que les voitures allassent « attendre » dans une rue à côté. Je fus trouver le préfet et j’obtins que les coupés bien rangés en file à l’arrivée pûssent reprendre leurs propriétaires de la même façon à la sortie. Chaque jeudi, de la Trinité à la Bodinière, une interminable lignée d’équipages se formait ! Alors, on fit deux matinées par semaine, puis trois ! Bodinier me paya d’abord 150 francs par matinée, Hugues Le Roux autant. Mais la seconde saison, Hugues Le Roux vint me déclarer que si nos cachets n'étaient point doublés, nous devions ne point rester à la Bodinière.
Bodinier, qui, s’il avait de bonnes manières, était très avare en affaires, poussa les hauts cris et me déclara qu'il était dans l'impossibilité de nous donner davantage. Alors Hugues Le Roux se fâcha et lui annonça qu'il n’avait plus à compter sur nous.
La saison arrivait à sa fin et Bodinier espérait qu'à la rentrée nous changerions d’avis. Mais Le Roux tint bon et enfin Bodinier me pria de les réconcilier.
Un projet de contrat fut préparé à raison de 300 francs pour Le Roux et autant pour moi (à signer à la rentrée de la saison et cela pour deux ans).
Bodinier fit une publicité énorme et des abonnements commencèrent à afiluer de telle sorte que je dus, pour protéger mes représentations du soir au Concert Parisien, où je chantais à l’époque, ne
donner qu’une matinée par semaine à la Bodinière |!
Là, pas de fumée, pas d’atmosphère « de beuglant », disaient les femmes du monde, une société ultra-mondaine, réunie deux heures, et qui finissait par se connaître comme dans un salon. Entre les spectateurs et moi, une espèce d'intimité s'était formée, et par exemple si les sœurs du Maître Gounod n'étaient point arrivées à la minute où l’on devait lever le rideau, nous les attendions !
La première fois que Le Roux me présenta à ce public, il fut si éloquent qu'à mon entrée en scène les bravos me mirent de longues minutes dans l'impossibilité de parler.
Puis, les applaudissements cessèrent et le publie se mit à bavarder tout haut, les gens entre eux se faisaient des réflexions d’un rang de fauteuil à l’autre. Ce fut pour moi si long, si interminable, que soudain, très intimidée, je regardai Le Roux souriant de mon embarras, et. je sortis de scène ! Le public
comprit alors et trépigna. Je rentrai, et Hugues Le Roux me demandait tout haut : « Mais Yvette, pourquoi vous sauvez-Vous….. »
— C'est que, dis-je très timidement..., je ne savais plus que faire de moi... quand je ne chante pas... je ne sais plus que faire de moi...
Le public eut un grand rire. La glace était rompue.
C’est à une de ces matinées que les sœurs de Gounod me firent demander de la part du maître de le venir voir place Malesherbes, en son hôtel.
Aller chanter chez Gounod ? En voilà une idée, par exemple, me disais-je, mais il va se moquer
de moi... avec mes quatre notes! Mon cœur
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battait en montant le grand escalier décoré de peintures, de fresques ; enfin, j'entrai, introduite par les deux charmantes vieilles dames. D'abord, impressionnée par la personnalité du musicien, je le dévisage tellement qu’il s’écrie : « Eh bien, petite fille, est-ce que je ressemble à mes portraits 2... »
— Non, maître.
— Ah! Pourquoi ?.….
— Parce que sur vos portraits, vous avez les yeux « figés » comme par un ordre du photographe, et qu'ici vous avez des yeux... de velours !
Gounod passa, content, sa main sur sa belle barbe. Il s’en fut à son piano et me dit : « Voilà. Il faut me faire un grand plaisir. Il faut me chanter la Coupe du Roi de Thulé. »
— Seigneur | criai-je, mais je ne la sais pas... Je la sais comme toutes les jeunes filles savent Faust. et puis, je ne sais pas chanter, moi! Je ne vais pas la chanter en mesure... votre Coupe du Roi de Thulé…. Je la sais « d’oreille »… C’est tout, je ne l’ai jamais apprise….
— Eh bien, dit Gounod, amusé, chantez-lamoi « d'oreille » et je vous suivrai au piano.
M'inspirant du fait que Marguerite était au rouet en chantant la ballade, je chantais à mon idée la Coupe du Roi de Thulé!
— Eh bien, me dit le maître, me regardant et secouant la tête, eh bien, savez-vous ce que vous venez de faire ?..….
— Oui... une bêtise ?
— Une bêtise, mon enfant, une bêtise ? Mais vous m'avez chanté cela ad-mi-ra-ble-ment. Et il scandaït ses syllabes, « Oui, ad-mi-ra-ble-ment,
avec LA PENSÉE qui domine la légende, et surtout avec CE VAGUE voulu dans la diction, car, voyezvous, il faut chanter cela comme vous venez de le faire, comme en réalité une femme la chanterait EN FAISANT SON MÉNAGE ; mais Voilà Ce que mes cantatrices ne comprennent pas ! Aucune ! aucune ! dit-il, depuis Mme Miolan-Carvalho. Ah! mon enfant... Miolan-Carvalho, quelle artiste ! C’est elle qui me créa ma Marguerite. »
— Je l’ai connue, maître.
— Où ça ?
— Au « Printemps ».
— Qu'est-ce qu’elle faisait au « Printemps » ?
— Elle y achetait des robes. c'était mon rayon. et elle était « ma cliente ».
— Ah! Oh!
Il n’en revenait pas, ce grand Gounod ! lon affectueux, paternel, charmant, il me prit par le bras et dit :
— Je vous défends, vous entendez, je vous défends de prendre jamais une leçon de chant! aucun professeur, petite, aucun !
— Pourquoi, a ? j'en aurais tant besoin !
— Non, non! On vous fabriquera « une voix », un registre, et vous n’en pourrez plus sortir. Vous avez toutes les voix (sans en avoir aucune); au contraire, continuez de parler en chantant comme vous le faites, c’est là votre « merveille », ce chant parlé, ce rythme dans le verbe!
Je quittai Gounod toute fière de moi. Le lendemain les journaux racontérent cette entrevue avec tous ses détails, et les gens du monde commencèrent à venir me demander de chanter chez
eux. Mme eine m'envoya une dame qui me raconta que la parente du célèbre Henri Heine (le poète) voulait m'aider à me faire connaître dans les salons parisiens. Mais Mme « Henri Heiïine » s’alita, fort malade, et je n’entendis plus parler d’elle. Alors elle m’'envoya 500 francs pour m'acheter des fleurs, écrivit-elle sur sa carte.
Un jour, à la Bodinière, un monsieur insista pour être reçu dans les coulisses, ce que je ne faisais jamais. Je le priais de venir chez moi après la matinée, puisque je demeurais à côté. Il s'agissait, disait la carte du comte de Guy de Kerveguen, d’un conseil qu’il était urgent de me donner. Ce monsieur attendit la fin de la matinée et se précipita vers moi accompagné de sa sœur, une dame qui me dévisageait tellement que je ne savais où regarder pour échapper à ses prunelles.
Le comte Guy de Kerveguen était âgé d’environ quarante ans; sa sœur, il me sembla, était son aînée. Il était gros, portait des favoris de l’ancien temps, son allure très simple, très allante, me surprit. Il ne me paraissait pas « logique », en ma naïveté, qu'un « aristocrate » fût si accueillant. Cher Kerveguen ! Vous souvenez-vous de la soirée passée chez vous, rue Dumont-d’Urville, où vous m’apprîtes que : chaque fois que des « gens du monde » manquaient de simplicité ou de courtoisie, c’est qu'ils manquaient de VIEUX ancêtres.
Ce jour-là, Kerveguen venait tout simplement m'offrir de me présenter aux salons les plus fermés de la capitale, où jamais, me dit-il, une actrice n’était entrée !
— Et qu'est-ce que vous allez faire pour ça ?.….
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— D'abord, dit Kerveguen, ma sœur va parler à toutes les grandes dames d'organiser des soirées ; moi, je suis des quatre grands clubs de Paris, ce me sera facile de vous faire entendre partout, et surtout, mademoiselle, surtout, demandez le grand prix, ne chantez pas pour un prix modeste, demandez 500 francs par cachet!
— 900 francs |! mais on ne me les donnera pas, monsieur ?
— Mademoiselle, vous gagnerez mille francs par jour, si vous savez mener votre barque, et quand vous aurez un petit sac, lâchez le caféconcert, et refaites « du théâtre ».
Cinq ans plus tard, il me disait le contraire. Tous les salons de Paris s’ouvrirent grâce à lui.
Quel adorable ami il se montra pour moi, dans le courant des années ; il était devenu si attaché à ma carrière que je lui racontais tous mes petits ennuis et aussi tous mes espoirs.
— Voyons, Kerveguen, vous êtes sculpteur, feriez-vous tous les jours de votre vie la même statuette sans jamais vous lasser ? Est-il possible à une « artiste », je ne dis pas à une « chanteuse », je dis à une « artiste », de limiter La joie de son art et de considérer davantage son succès ? Voilà cinq ans que j'ai du succès avec ces chansons grivoises, cinq ans, ami, cinq ans que je joue le même rôle! le même personnage! chatouilleusement sexuel, j'en ai assez! Vos femmes du monde .même raffolent dans leurs salons de ce que je ne chanterais plus dans le mien. Vous avez su le petit incident survenu avant-hier chez votre amie la duchesse espagnole du 120 de l'avenue des
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Champs-Elysées, lorsqu'elle me pria pour divertir cette vieille croulante duchesse de Pomar, qui
arrivait en retard couverte de bijoux comme une
icone. de chanter Héloïse et Abélard.
— Non, madame, dis-je à la maîtresse de maison. Il me déplairait de manquer de tact dans votre maison, je vous prie d’excuser mon refus, mais il est formel...
La duchesse pinça le bec et s’en fut expliquer à ses invités que Me Guilbert ne trouvait pas convenable cette chanson pour un salon...
L'effet de ces mots fut si ironique, si significatif que, froissée, je lâchai lentement, froidement :
— Mesdames, Messieurs, je vous demande pardon du respect que je croyais vous devoir !.….
— Et alors, Yvette, dit Kerveguen, vous avez chanté Héloise et Abélard ?
— Moi! pas pour un empire !
Kerveguen était fou de joie, mes boutades audacieuses lui plaisaient, le Tout-Paris des Cercles les connaissait le même soir. Dans ces moments-là, Kerveguen criait de sa voix perchée et nasale : « Je vous adore, Yvette, je vous adore! » Ah! qu'il était amusant et comme il devinait tout de mon vrai caractère |
— Voyez-vous, ma chère, me disait-il, votre grand bonheur, c'est votre grand talent; vofre grand malheur, c’est « l'endroit » où vous devez le produire, et pas moyen d'y remédier.
« À vos débuts, je vous ai dit : ne restez pas «au beuglant »; votre place est au théâtre, car vous êtes comédienne plus que chanteuse. J'ai changé d'idée parce que. il faut bien vous l'avouer au
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risque de vous crever le cœur... parce que la foule, la masse, ce sont vos chansons, l’audace de leurs textes, qui la précipitent vers vous; vous l’amusez formidablement, mais transformez votre répertoire et vous verrez comme cette foule vous lâchera !
«Ce même répertoire chanté devant des «artistes » est applaudi pour de très différentes raisons ; là, c’est votre talent qu'’alors on y découvre, votre curieuse intelligence, vos facultés expressives qu’on y sent de premier ordre. Chantez devant des intellectuels et tous déploreront la piteuse valeur du texte que vous chantez... ils déploreront votre « talent » perdu à le manifester sous cette forme... Mais si vous essayez de retourner au théâtre à présent que la foule fait de vous l’Idole d’un genre d'art et que vous vouliez changer ce genre, vous ne la trouverez pas prête à vous le faciliter ! Public, presse, directeurs, tous vous seront hostiles. Vous êtes, de par votre étonnante carrière parisienne, victime marquée, emprisonnée, emmuraillée dans votre robe verte et vos gants noirs, vous en vivrez, vous en mourrez! C’est Paris, cela, ma chère! Vous avez la chance, reine de la grivoiserie, qu’on vous permette de vous en évader par-ci par-là, avec des couplets tragiques ou autres, mais n’en abusez pas. Le caïfé-concert n’a pas le public de la Comédie-Française, ma petite. Quand vous serez riche, bâtissez-vous un je ne sais quoi, où l’on puisse aller vous applaudir dans des choses qu'il vous plaira de faire, et vous trouverez toujours une élite que votre talent attirera ; pour l'instant, pas d’illusion, la masse ne court qu'à votre réper-
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toire (Votre façon de le chanter ne lui apparaît que secondairement) votre grand art lui échappe. Si vous insistez pour conquérir des hommages rendus à votre seul talent, alors changez de cadre, mais soyez résignée. et renoncez à la richesse. Voilà, Yvette. »
— Alors, Kerveguen, mon instinct est vraiment admirable ! car je suis si sûre que vous dites vrai que j'ai commencé, depuis dix-huit mois, une superbe collection de chefs-d’œuvre, sans l'intention de les interpréter plus tard; je crois que je pourrai un jour me libérer ainsi de ces succès trop faciles pour moi, et soumettre le public à mon talent cette fois!
— Bravo, fit-il.
Ah! il y avait des insuccès qui étaient plus hautains que mes succès ? Eh bien, j'irais vers ces insuccès et on verrait bien !
Ah! mon bel orgueil comme je vous salue!
Quel dommage qu'il soit mort ce délicieux ami avant d’avoir pu voir la réalisation de mon courageux et bel effort, et son triomphe depuis vingt-six ans-à travers le monde !
Changer de cadre, changer de répertoire, tout était là. Je le fis. Dix ans de répertoire boulevardier et graveleux, et vingt-six ans de beaux chants de France. Voilà mon bilan de ce jour. Cela me fut facilité, comme on le verra ailleurs, par les salles de concerts symphoniques. Mais je n’ai pu encore arriver à faire au Théâtre ce que je devais y réaliser, en raison de la collaboration obligatoire des directeurs, de toutes ces multiples barrières, par lesquelles il faut passer. Combinaisons
louches, rôles vénaux, mauvais goût, théâtres livrés à des locataires à la petite semaine, auteurs dévalisés pour faire recevoir leurs œuvres, directeurs partageant les droits des auteurs, combines modernes des trafiquants d'artistes ; acteurs, actrices, commanditaires, floués, dupés, art dramatique agonisant, interprètes médiocres, Sarah Bernhardt, Réjane, mortes, Coquelin, Guitry, Mounet morts. Les grands drames littéraires ou lyriques désertés du public, un goût du bruit, un amour du clinquant, des verroteries, des paillettes, le style enfin : arbre de Noël, manège de chevaux de bois, enguirlandé de pacotilles argentées, rutilances en toc pour éblouir l’œil enfantin, voilà le miroir aux alouettes de la masse, de celle qui n’emplit plus que les « music-halls .
Sans compter les cinémas en 1926 !
Non, vraiment, non il ne faut pas descendre à ces paillasseries, on n’est pas plus étranglé en se pendant à la branche la ‘plus haute d’un arbre qu’à se pendre à la plus basse, etau moins, là-haut, J’air est pur.