‹ La chanson de ma vieChapitre 22 sur 80 · AU CALE · texte numérisé non relu

AU CALE

AT et LE MOULIN ROUGE | 85

tour de chant » terminé au Moulin-Kouge, je sauterais dans un fiacre toute habillée et serais chez lui à 9 heures et demie.

Adorable souvenir que ce Divan Japonais!

T'en souviens-tu, Maurice Donnay ? Et vous Auriol ? écrivain farceur, et toi Henri Dumont, rapin charmant... et toi Xanrof, qui demeurais à . côté. Et vous aussi du haut du ciel : Alphonse Allais ? et Toulouse-Lautrec ? Ah! les amusants souvenirs |.

LE DIVAN JAPONAIS (En 1890)

Imaginez, en haut de la rue des Martyrs, passé le boulevard Rochechouart, imaginez une petite salle de café de province, basse de plafond, et pouvant contenir, en les tassant, cent cinquante à deux cents personnes. On y chantait.

Une estrade plantée au fond de la salle à 1 m. 50 du sol, ce qui m'obligeait à faire attention de ne point lever les bras sans besoin absolu, car alors mes mains se cognaient au plafond, ce plafond où la chaleur de « la rampe » à gaz montait si forte qu’elle nous mettait la tête dans une fournaise suffocante ! ù

Les chanteurs n’y séjournant que cinq à dix minutes s’en tiraient, mais moi, c'était cinquante à soixante minutes qu'il me fallait endurer ce supplice, lequel, terminé, m’obligeait « à me sécher » une demi-heure, avant d’oser affronter l’air froid de la rue, collée que j'étais, dans ma robe, les cheveux ruisselants de sueur. Chaque soir, je risquais la mort ; mais tout cela était compensé par une joie d'artiste qui entrevoyait sa libération de la”misère.

J’arrivais au Divan (c'était en mai ou juin 1891) descendant d’un fiacre découvert qui m’apportait du Moulin-Rouge toute habilléè, toute maquillée. Quelques fidèles du Moulin suivaient mon fiacre, pour venir au Divan m'écouter dans un tout autre répertoire, car au Moulin, entre huit et neuf, c'était une clientèle de petits commis du quartier, et je n'osais pas risquer ces mêmes couplets que j'offrais à la clientèle artiste des peintres, sculpteurs, écrivains qui se réunissaient chez Jehan Sarrazin, dit le « poète aux Olives » Au Moulin, je chantais sans joie pour commencer... cela vint après. Au Divan, je chantais avec plaisir tout de suite en raison du public. Sarrazin me .payait vingt francs par soir. Je gagnais donc quarante francs par jour (avec le Moulin) ; pour moi encore si pauvre, c'était la fortune !

Le milieu, là, était nouveau pour moi, et je m'y sentais pourtant à l’aise comme si jy étais née! Bohème étincelante : Willette, Pill, Léandre, Forain, Desboutins, Toulouse-Lautrec, Bac, Raffaelli, Duez, Alexandre Bloch, Henri Dumont, Roybet, Rochegrosse, Detaille, Steinlein, etc., etc. ; c'est à Montmartre que je dois de vous avoir connue ! Maurice Donnay, Émile Goudeau, Mac- Nab, Bruant, Xanrof ! Et vous, grandes vedettes du journalisme d’alors, vous y vîntes me découvrir... Vieil ami Chincholle.. et Georges Montorgueil, et Catulle Mendès et Jacques Saincère, et Auguste Vitu, et Émile Blavet, et Grosclaude, et Raoul Toché, et Périvier, directeur du Figaro, et Arthur Meyer, directeur du Gaulois, et Maizeroy du Gil Blas, et vous « terribles » critiques, Francisque Sarcey,

HAN OONE a au LR LAURE KE AU no à

Henri Bauer, Bisson, et vous Adolphe Bellot, auteur de ce roman : La Bouche de Madame X..., que les femmes lisaient en cachette !.. Et vous, truculent Armand Silvestre ! Quelle chance d’avoir chanté devant vous et d’avoir, par vous, conquis mes galons |

Mon grand ami, le beau tragédien Sylvain, de la Comédie-Française, y venait fumer sa pipe et amenait « des jeunes », ses élèves, s'inspirer de ma diction ; Capiello venait composer une adorable statuette de moi, aussi Lalou, qui sculpta la statue charmante que l’on montre dans la sallé des banquets de l'Hôtel de Ville, inspirée de la gracile jeune fille au cou de cygne que le directeur de la manufacture de Sèvres, M. Champfleury, déclarait être « un cou rare », lorsqu'il écrivait à Eugèné Baiïllet, le vieux poète, que si Mlie Yvette Guilbert consentait à venir poser à Sèvres, on immortaliserait « ce cou unique en ses proportions et sa forme ». Mais Mlle Guilbert était trop jeune, à cette époque... elle ignorait tout de ChampfleurY, et se fichait pas mal d’être fixée en terre cuite! Bête que je fus! Aujourd’hui que Monsieur Le Temps a supprimé jusqu’au souvenir de cette petite joliesse que, paraît-il, je possédais, je regrette mon refus et j'ai honte de moi quand je pense que le divin Burne Jones me pria d’être son modèle et que je l’ai envoyé promener !... Ignorance, oui... ignorance. C’est en allant, un jour, à Londres, visiter une galerie d’art, où on exposait les œuvres du grand peintre anglais, mort, que je compris ma bêtise |

Au Divan Japonais, pour fêter ma venue,

Jehan Sarrazin faisait deux soirées : une, de 8 à 10, avec ses artistes ; une autre, de 10 à 11, soirée d’Yvette. C’est au Divan que J'ai créé une chanson qui me causa d’amusants ennuis avec la censure : Les Vierges! Mon air calme, ma diction lente, ma froideur dans les mots burlesques, en faisait un triomphe ; je la chantais, certains soirs, jusqu’à trois fois ! Jé fus dénoncée, me dit plus tard Adrien Bernheim, mon cher vieil ami, le censeur, par un camarade jaloux et la chanson, qui avait été visée pourtant, me fut défendue ou presque.

Je fus à la censure avec mes couplets et comme je disais aux censeurs, dont Bernheïim : « Mais enfin, : vous l’avez autorisée, cette chanson! Je Ia chante telle que son visa m’autorise à le faire !... »— « On s’est plaint... dit Bernheim, et on nous à écrit. » Et déjà il allait rayer, de son crayon, le visa obtenu, quand je criais : « Ah! non! non! mon succès, c'est mon gagne-pain, Si Vous me supprimez mon succès, vous me supprimez mon pain. Revoyons la chanson, lisons-la :

L’âme candide, et ie front pur, Elles vont les yeux vers l’azur Les Vierges Ce sont des abricots pas mûrs, Elles ont peu d’charmes mais ils sont durs (Parlé) « Pour sûr »!

Les Vierges !

Ainsi que l'herbe dans les champs, Ga pousse, incult’s, et rapid ment .. Le Vierges

Ell's sont maussad’s, général’ment

Els ont mêm’ quèqu’ chos”’ de cassant . (Parlé) «4 Oh maman ! »

Les Vierges !

Pâl’s comm’ des cierg’s en leur espect, On les regarde avec respect Les Vierges Ga port’ bonheur, dis’nt les pinc’-bec, C’est peut-être pour jouer avec ?

(Parlé) « Cinq sec »

Les Vierges !

Ell's vont ainsi l’esprit distrait, . De l’amour ignorant l’secret Les Vierges A quoi rêv'nt-ell’s, nul ne le sait, De fruits, de fleurs ou de navets ?

(Parlé) 4 Qui sait »!

Les Vierges |

Vous, Messieurs, qui religieus’ment Respectez cet état charmant Des Vierges Sachez qu’il en est cependant Qui restent jusqu’à soixante ans (Parlé) « Méchants »

Des vierges !

La chanson lue et relue par les trois censeurs, Bernheim, Défossés, Desforges, il y eut un silence... Tout à coup, Bernheim, qui était le plus intelligent des trois, se mit à rire, et, les yeux farceurs, crut m'empêcher de chanter la chanson en disant :

« Voilà, où nous supprimons la chanson défi-

nitivement, ou vous la chantez sans les mots « parlés » qui sont à la fin de chaque couplet. Ils sont vraiment un peu raides. »

C'était, paraît-il, sur les mots parlés que la lettre anonyme tapait... « Eh bien, dis-je à Bernheim, supprimons les mots, à l’exception du dernier pourtant, qui termine la chanson. »

— Non, non, insista Bernheim, aucun !

— Mais, le mot méchant n’a rien qui puisse choquer, voyons ?

Bref, on m’accorda que le mot méchant resterait au texte, et l’on écrivit sur la chanson : Les mots parlés sont à supprimer, à l'exception du seul mot «méchant », et le tout fut timbré à la date du jour ! « Et vous savez, dit Bernheïim, j'irai vous entendre, gare à vous si vous trichez! »

Je dégringolais, joyeuse, les quatre étages du Palais de la rue de Valois, car, en une seconde, j'avais vu que la chanson par la suppression des mots parlés allait devenir, de par ce que j'allais en faire, dix fois plus amusante.

Le soir même, à mon entrée sur l’estrade du Divan Japonais, je vis Bernheim assis au premier rang... cela m’intimida d’abord... puis, amusée de la blague que j'allais lui faire, j'annonçai, le regardant farceuse : Les Vierges! A l'avance je devinais quelle serait sa stupeur. J’allais tout simplement tousser de façons très farces et très différentes (selon le sens des couplets) les fameux mots défendus, et la chanson en deviendrait dix fois plus grivoise |! Ah! l’effarement de Bernheim. Brave et charmant ami, que de fois nous reparlâmes de cette soirée au Divan ! Vous n’avez jamais su,

LE ane, PAGE CNET NE A GE, SP 2 ES PU E2 RTS UE, OPERA ICETAN ER TR SES RE CS RENTE 2 PER PETER Cr Pa Ce 0e TANT RCE “e ae tes 6 ré Vs À ES Me Hot VE Hoi HE CT RE a and SRE VAUT da Farc CODE NUE HÉS PA TE MMNNTES £ En Pa Re CAS CR NA AAA PLAN PONS D PUS ANSE ECTS MST ER ME R ;

cher ami, que moyennant cent sous, un garçon de bureau me passait votre terrible tampon de censeur, et que je me donnais dés visas moimême ! O farce !

Et je l’ai chantée cette chanson des Vierges, de longues saisons, toujours « toussant » les fameux passages, et quand d’autres chanteuses arrivaient vers Bernheim défendre aussi leurs couplets, mis en péril par la censure, Bernheim leur disait : «Et ne me racontez pas que vous allez les « tousser » comme Yvette! la toux d’Yvette est exceptionnelle!

Jehan Sarazin, le tenancier du Divan, était poète. Il récitait ses vers, un petit tonneau d’olives sous le bras, douze « olives pour cinq sous », criait Sarazin, et il les servait sur une feuille de ses poésies ! Mme Sarrazin, à la caïsse, débitait les consommations « fines ». Ses lunettes sur le nez, elle surveillait la salle, et le garçon qui aidait son mari réglait la sortie des pochards, faisant office de sergent de ville.

Ah ! que toute cette jeunesse était turbulente et bon enfant !... Comment oublier le silence admirable qu'obtenait, certains soirs, Sarazin, quand il criait : Le chahut est prié de cesser ! Mie Yvette Guilbert va nous dire quelques chansons. et, comme par enchantement, on aurait entendu voler une mouche.

Ah! Xanrof, je chantais tes premiers couplets! Ton père et toi, vous habitiez rue Tholozé, à côté du Divan, tu avais l’air d’un clergyman, avec ton petit bout de faux col qui dépassait ton gilet boutonné jusqu'à la cravate! Te souviens-tu des soirs où mon petit fiacre, me ramenant chez moi (rue Saint-Lazare), une foule de cinquante à

soixante personnes me reconduisait, obligeant le cheval à marcher au pas... On descendait toute la rue des Martyrs, et là l’escorte se dispersait avec des : « Bonsoir, Yvette ! à demain, Yvette | bravo, Yvette l... » tout cela crié si gentiment... On aurait dit qu'on voulait me faire oublier toute -ma jeunesse miséreuse, toutes mes larmes et qu'on tentait de me rassurer sur l’avenir. Je sentis, à cette époque-là, quelque chose de très tendre dans le succès que l’on me fit. Souvent Jules Roques, le directeur du Courrier Français, blaguait l'émotion de ma gratitude, maïs je reste encore persuadée aujourd'hui par tout ce que me répètent les gens de ma jeunesse, les suiveurs de ma carrière, qu'il se méêlait une affectueuse sympathie à lindulgence des bravos..

Séverine m'a souvent dit : « Yvette, vous avez été la femme la plus aimée de Paris ». Ga me fait plaisir de le croire... En tout cas, ce fut du Divan Japonais que partit ma consécration artistique. Et Montmartre a gardé mon cœur. J’ai chanté au Divan les chansons de Xanrof, de Bruant, c'était pour « le public » une révélation, car, pour la première fois, elles sortaient de leur enceinte : le Chat Noir, et allaient, de par moi, se populariser à travers le monde...

Et pourtant Zidler, qui était mon éternel « conseil », me disait que le succès de « Montmartre » resterait celui d’une petite chapelle artiste, c’est vrai... mais qu'une réputation devait se faire de par la masse, qu’il fallait donc surveiller les possibilités de « descendre » en bas « DANS PARIS ». (La difficulté alors en était grande pour les débu-

tants !) « Et tu sais, petite, quand en bas tu auras fait ton affaire, n'y piétine pas ! Deux ans au plus, et file, voyage. Une carrière, vois-tu, ce qu'on appelle une carrière, ça se fait dans l’univers entier, et pas dans une ville, fût-elle Paris. Tu verras! tu verras ! tu feras le tour du monde... c’est moi qui te le dis. »

Quel prophète.

BR TT OR A On CT Re 2e ET

Le Concert Parisien : La Boîte à Auguste, fut la dernière scène sur laquelle la Grande Thérésa devait paraître; trois jours après son départ, jy fis mes débuts (en 1892). Le directeur, Auguste Musleck, ancien maître nageur des bains de la Samaritaine (au Pont Henri-IV, si ma mémoire est bonne), avait, racontait-il, appris la natation « au fils de Napoléon III ».

Il était le vrai type des tenanciers d’assommoirs faubouriens ; ayant été « troquet », il voulut, un jour, joindre à la vente de l’absinthe et du tord-boyau, « un commerce d’art ». Il acheta donc le fonds du Concert Parisien, inexploité et fermé, et pria un « agent de concert » de lui former une troupe. Il fit de piteuses affaires, car, en homme qui veut lui-même défendre sa caisse, il décida de ne point s’en rapporter au seul goût de l’agent, et se mit à suivre ses impulsions propres. Ah ! le goût, le pauvre goût d’Auguste, comme l’appelait familièrement tout le quartier du faubourg Saint-Denis, il était si pitoyable, si « Quai de Javel », si arsouillard, disait Jean Lorrain, que

les petits commerçants du faubourg résistaient à ses invites. Il fut déclaré en faillite, quand il s’avisa de prier Thérésa, qui ne chantait plus, de revenir deux semaines sur une scène... Thérésa hésitait, racontait-il, puis, ayant accepté, les recettes montèrent un peu, mais pas assez pour sauver la situation. Alors, il décida de fermer la boîte à Auguste dès la fin de la saison et d'attendre les événements.

J'avais alors quelques centaines de francs d'économie. Apprenant par le père Zidler, que le « Parisien » allait fermer ses portes, j’eus l’idée d'aller trouver « Auguste » et de me « lancer » moi-même, puisque personne ne le faisait. J’arrivais faubourg Saint-Denis, chez lui, en son appartement rempli de bibelots horribles. Toute la gamme du goût « mufle » était là étalée.

Sidonie, sa femme, me reçut. Elle était jolie, grassouillette, caïllette et blonde, ayant l’affabilité minaudière d’une repasseuse qui jouerait « à la dame ».

— Voilà, dis-je à Musleck, sans aucun préambule : J’ai du talent, je vous apporte mille jranes, pour me faire des affiches inondant Paris. Vous m’annoncerez simplement avec la date de mes débuts à votre concert. Voici des notes, des articles vous prouvant la vérité de mes dires... J’ai, en ce moment, un gros succès au Divan Japonais, au Moulin-Rouge…. voyez.

constatez... lisez. |

Et comme il me regardait, surpris :

— Ne connaissez-vous pas mon nom ?.… Vous ne lisez donc pas les journaux ?.… |

SE dde

— Non, répondit Auguste. c'est d'la foutaise et. qu'est-ce que vous chantez ?.

— Le genre « chatnoiresque ».

— Ah! mince alors, répliqua Musleck, j'y suis allé une fois au Chat Noir et c'que je m'y suis 111 CO PPPA

J'étais glacée. Tout de même, je lui dis :

- C’est la cause de votre faillite.

— Oh! par exemple, sursauta Auguste, expliquez-moi Ça... :

Et je lui fis toute une théorie sur le bon goût et le mauvais goût. Il m'écoutait, cessant d’essuyer ses gros yeux clairs, toujours coulants, puis tout à coup, il dit : |

— C'est vrai que je suis pas un homme instruit. J’ai quitté l’école à neuf ans... et j'ai toujours turbiné. J’ai fait des « tas d’hricoles »... ayant pas d'méêétier, j'm'ai mis dans l’théâtre pour monter en grade, quoi... mon copain Dufayel, qu'était groom chez la mère Crépin, y m'a mis dans ses écuries, pour diriger les voitures de livraison, mais quoi... fallait être là à 6 heures le matin... ah... m.., ! J’ai lâché le boulot !.. » et il éclatait de rire. et se tournant vers sa femme : « Il fallait laisser Sidonie seule dans le dodo ! »

Je le regardais, médusée... Il était gros, ventru, obèse terriblement, sa face rougie, réjouie, craquait de santé, ses yeux clignotants, éternellement pleins d’eau, si tendrement crapules, si cocassement « fripouillards » quand il était sincère, devenaient tout à coup honnêtes et largement ouverts, quand il avait à tromper quelqu'un, une main sur le cœur et son brûle-gueule dans l’autre!

RENE LA wi VE y UE HA ed DU Ne bites RU are a RTE

ASC

Sa bouche, sa grosse et large bouche, aux dents carrées bien saines, laissait passer le rire en fusées violentes ; il suçait tout le temps sa moustache humide de vermouth ou de pernod ou l’essuyait de ses mains énormes, restées gonflées de l’eau de la Seine depuis son premier métier. Il avait la poignée de main d’un escrimeur ganté. Je remarquais ses ongles, jaunis par l’eau mal séchée de «la verrerie » du soir, qu il lavait lui-même chaque jour, Sidonie régnant à à la caisse.

Comme mon visage exprimait, sans doute, une sorte de petit effroi... 1l ajouta : « Quoi... quoi. ayez pas peur, la petite... Si vous v’nez ici, et qu'vous.m'fassiez faire de la galette, j'vous considérerai comme ma fille... En attendant, j’vas me renseigner sur vous au Moulin-Rouge et au Divan Japonais, et revenez me voir après-demain ».

Il me reconduisit jusqu’au palier du petit escalier et j’aperçus ses pieds, étonnemment chaussés de pantoufles en tapisserie (de Sidonie), le pied gauche décoré d’un pot à tabac avec trois pipes blanches, le pied droit d’un jeu de cartes ouvert... des chaussettes très blanches, car le couple était extrêmement propre.

Deux jours après, je revins. Le père Zidler, très intelligent et brave homme, eut, ainsi que Jehan Sarazin (le directeur-poête du Divan Japonais), la même impression farce de Musleck.

Zidler, vieux gamin de Paris, disait de lui : CIl a dû faire dorer une ancienne paire de menottes, pour en faire la chaîne de montre qu’il porte sur le ventre! »

Quand j'arrivais chez « Auguste », il était tout

sourire, son attitude, sinon son langage était d’un autre homme.

IL avait « son affaire » en tête, bien claire, bien nette : Il s'agissait pour moi de lui faire faire fortune, pour lui de me lancer « sur le boulevard », puisque j'avais une sorte de naissante célébrité à Montmartre, et voilà ! À moi de travailler, à lui d’encaisser.

S'il y avait Paulus, qui régnait encore au Café- Concert, il n’y avait pas de femme d’équivalente « valeur commerciale » Et puis, si vraiment j'avais le talent qu’on disait, eh bien... il deviendrait un personnage ! car la réputation d’un directeur de théâtre ou de music-hall dépend de la qualité des artistes qu’il engage. Ils ne sont rien par eux-mêmes, en général. Donc, le tout était de s'entendre. Je donnerais mes mille francs à Musleck, puisqu'il n'avait que soixante-dix francs en caisse pour toute fortune, et il collerait vingt mille ‘«« papillons », c’est-à-dire des bandes de 40 centimètres dans tout Paris, avec cette inscription qu'il avait trouvée dans la nuit : «YVETTE GUILBERT, LA DISEUSE FIN DE SIÈCLE, le 5 octobre au Concert Parisien. »

Nous étions fin septembre 1892, il me proposa un contrat de trois ans : cent francs par soirée la première saison; deux cents francs la seconde; trois cents la troisième saison. Un dédit de dix mille francs fut stipulé dans le contrat pour celui qui manquerait à sa promesse.

Musleck fit le plus sérieusement du monde ce contrat ; il prenait une responsabilité qui n’avait aucune valeur, puisqu'il n’était pas solvable.

S'il ne faisait pas de recettes, il me lâchait, fermait boutique, et mon contrat de trois ans devenait un chiffon de papier... Mais si, au contraire, LUI faisait de l'argent, et que Mor je voulusse le quitter, alors j'étais poursuivie pour dommages et intérêts et devais payer mes dix mille francs de dédit.

Comme lui, je signais froidement son contrat, m'amusant de sa crapulerie. Depuis j'ai appris que chaque artiste court toute sa vie ce genre de risque. Quel que soit le contrat, quel que soit l'artiste, le directeur a toujours le moyen de se débarrasser des deux. On plaide ? Mais si nous avions affaire à d’honnêtes gens, aurions-nous besoin de plaider ? Pourquoi les «amuseurs publics » ont-ils perpétuellement ou presque affaire à une bande de fripouilles ? Pourquoi le théâtre est-il souvent un commerce honteux que l’art n'arrive pas à épurer ? Pourquoi les capitalistes « du théâtre » sont-ils éternellement disposés à être roulés ? Pourquoi les dupes sont-elles si nombreuses ? Pourquoi fallut-il que ma belle et saine vie de labeur ouvrier, que mon bel enthousiasme, mon honnête ardeur « artiste », mes dons du Bon Dieu, ma passion « de l'Esprit », vinssent, en une gerbe splendide, se déposer dans les mains de ce gros homme ignorant ? nul par lui-même... incapable de me comprendre, comme femme et comme artiste, dont la vulgarité tentera, pendant de longs mois de mon stage chez lui, de déplacer le but que je poursuis ? Ma sensibilité, mon intelligence, la « spécialité » de mon rire, la qualité de ma gaîté, l'élégance de mon interprétation, la

distinction que je m'efforce de mettre dans ma grivoiserie « de haute compagnie », jusqu'à mon art de dire, tout sera sujet « à sa critique », à ses conseils, oui, à ses conseils! Quel martyre que l'obligation, « pour faire bon ménage »

avec son employeur, d’avoir à rester calme, et puis j'étais jeune! et bien élevée, très bien élevée, et puis. j'avais ma vie à faire. Mais au fond... quelle prostitution de soi-même... oh ! être un jour « moi-même » et m'échapper de leurs mains, libre !

Cépendant, le choix de l’art que je voulais offrir ne s’achetait que dans ces concerts. On ne chantait que là. Il fallait donc avaler la pilule, jusqu’au jour où je pourrais avoir un concert à mot... et ne plus vendre mon talent à des Musleck (et j'en ai rencontré dans ma vie l)

Donc, mon premier contrat signé, je vins répéter le 1er octobre pour débuter le 5 (1892).

Jamais je n’ai oublié cette première répétition, devant « mon Musleck et sa Sidonie ». Plus tard, quand je voulais les taquiner, je leur rappelais cela. Donc, je montai en scène, passant mes feuillets de musique à l'orchestre de troisième ordre, éngagé par « Auguste ». Sidonie et Auguste, qui ne m’avaient Jamais entendu chanter, étaient venus voir et écouter : « La Poule aux œufs d’or » (surnom que me donna Sidonie par la suite).

Les 4 z’étudiants, Le Fiacre, l'Hôtel n° 3, enfin tout cé qui avait suscité l’amusement des artistes, journalistes, etc., etc., à mon passage à Montmartre.

Ils Se regardaient anxieux... désorientés... désappointés.. et je lus leur déception d’une façon si

Te te A EP TE 6 RS EE LAN NNER E QUNES | NES ES AT ef TS RUE POS Re UT TS ET AP AUOLT EneutT ANTERRS Vale ni ct AU te fe ASE ARE DE | NET SE RUE an OA SON EUR ATEN HE: 1 .

DRM TE ae Le ARE FE RAIN ART NET ENT NES PEAR DE A FPE AV PVO RS

© See « FIM AS ! û T4 FO ELU

Page 1