‹ La chanson de ma vieChapitre 26 sur 80 · NS · texte numérisé non relu

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énorme, personne ne les gagne à Paris. » — « Alors, acceptez-la, ma petite. Croyez-vous qu’un succès qui s'éteint doive se payer le même prix qu’un... » — « Madame, un succès qui s'éteint ne doit pas se payer du tout. » — « Oh! si, mademoiselle, fit-elle, parce que, enfin. vous avez peut-être encore. enfin, voyons, acceptez-vous 900? »

— «Non, madame, je vous ai dit 600, ce sera 600. »

Deux heures après, elle acceptait mes conditions ét un contrat de trois ans me liait à la Scala. Quatre mois chaque année, par série de deux mois, afin que je pûsse faire les grands voyages que je rêvais, et la permission de me produire l'été deux mois aux Champs-Elysées. Mais quelle bêtise, toute cette ruse, hein ?

Je débutai donc à la Scala. J'y fis «salle comble » de 1892 à 1895, c’est-à-dire pendant tout ce premier contrat de trois ans, Le T'out-Paris accourut. Pourtant, le dernier jour, le tout dernier jour de mes représentations, Marchand (le gendre de Mlle Allemand qui était le véritable directeur de la Scala) ne vint pas me faire ses adieux, ce qu'il faisait toujours à chaque fin de mes séries, et comme je n'avais reçu aucune lettre me demandant de renouveler mon contrat, j'en conclus que « c'était ma dernière soirée à la Scala ». J'étais froissée de cette façon de me traiter, « je n’ai jamais pu me familiariser avec les manières de ces gens-là ». On faisait donc mes paquets, quand arriva Paulus, le chanteur, vers 11 heures et demie. Ce fut la première, l’unique fois qu’il vint me voir. Je le reçus très gentiment, il me dit : « Alors ? on

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parti? Le contrat n’est pas renouvelé, hein ? » — « Non, le contrat n’est pas renouvelé. »

— «Oui... je sais, Marchand s’est plaint à moi que vos recettes baissaient, Yvette, oh ! dame ! votre cachet est lourd... » — « Prenez ma suite, Paulus, on ne peut ici se passer de vedette. » Il me regarda tout étonné de ma suggestion et répliqua : « Marchand ne m'a fait aucune proposition. il ne veut plus payer d'étoile votre prix, puisqu'il y perd de l’argent.. Vous gagnez combien, Yvette ? 700 francs par jour. Ah! C’est cher... on ne m'a jamais payé ce prix-là, moi... c’est très cher! — « C’est très cher, monsieur Paulus. » On se serra la main, puis il partit. Et ma femme de chambre débarrassa entièrement ma logette.

Je rentrai chez moi très tranquillement. Je:te dis sans fausse modestie, ni hypocrisie, le talent m'étant plus précieux que le succès ; je savais ma vie assurée, si non à Paris, ailleurs ! Mais j'avais sur le cœur « le coup de Marchand », car j'étais certaine que Paulus m'avait été expédié par lui.

Pourquoi ? puisque six jours après M. Marchand arrivait chez moi. A cette minute, je pris une décision en coup de vent. « Eh bien, ma chère Yvette, vous revenez avec moi la saison prochaine, n'est-ce pas ? » dit Marchand. — « Non, cher ami. » — « Comment non ? » — « Paulus m’a dit que vous aviez perdu de l’argent avec moi, cette dernière année, et je ne veux pas vous faire perdre d’argent. » — « Mais !... » — « Maïs quoi ? Paulus a été votre confident: à cet égard. Pour que vous en arriviez à confier à Paulus une pareille chose, c’est

que vos pertes furent grosses ? Vous n'êtes ni

bête, ni méchant !.… On ne met pas dans la bouche d’un Paulus la possibilité de répéter à tout Paris que « votre » vedette vous ruine, si ce n’est pas vrai! Non, Marchand, je ne résigne pas. Je le regrette, croyez-le bien, cher ami, tant pis pour moi ! » — « Que voulez-vous, dit Marchand, les affaires furent moins bonnes que je l’espérais ; diminuez votre cachet, Yvette, je vous offre 500 au lieu de 700 par soirée... »

— Non, lui dis-je, non, mon talent n’a rien à faire avec vos recettes. C’est mon talent que je vends, or il est de même valeur. » Marchand sortit tout penaud. La semaine suivante, il revint me voir.

— « Allons, dit-il, je vous offre 600 au lieu de 700. » — « Je ne signerai qu’à 800 par soirée. » Trois heures il resta à maudire les artistes exigeants et les affaires difficiles. « Enfin, soupira-t-il nerveux, restons-en à vos 700, puisque vous êtes si dure... 700, est-ce dit ? »

« Non, dis-je, JE veux 800 ». Bref, il me les donna, à condition que le prix restât le même pour une nouvelle série de frois années! Ce contrat fut fait chez moi, 2, rue Portalis.

Quand je l’eus en mains, je le pliai lentement et je lui dis : « Vous venez de vous coûter 72.000 fr. bien bêtement, monsieur Marchand. Si vous étiez resté brave homme, sans ruse et sans Paulus, j’aurais signé au même prix de 700 le second contrat. Vraiment, cher ami, je ne mérite pas pareils pièges !.… Nos rapports furent toujours excellents. Alors ? Pourquoi ces procédés inélégants ? Vous faites beaucoup d’argent avec moi ? »

Marchand, un peu gêné, sourit et sortit. Un

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quart d'heure après je recevais une splendide corbeille de fleurs.

Du temps que jé chantais à la Scala, les Parisiens des boulevards voyaient défiler une procession d'hommes sandwichs portatit d'énormes annonces sur leur dos : « Tous les soirs, à 10 heures, Vvette GUILBERT à la Scala. »

Alors naquirent de grosses amertumes dans le pauvre cœur des artistes qui commençaient le programme, devant üne salle presque entièrement vide. Mais que pouvais-je y faire ? Toutefois, les rancœurs se cachaient, car envers moi ces camarades restaient charmants. Pendant toute ina carrière de «café-concert », jamais jé n’eus une querelle, jamäis je n’eus à me plaindre d'aucun. Le café-concert d’alors était uni endroit d’honnête traVail, rempli de très braves gens, l'atmosphère ÿ était précise, le public ne venait là que pour entendre des chansons — rien d’autre — et de 8 heures à 11 heures et demie, on chantait, chaque artiste peiñant de son mieux, car il était responsable de son succès. La monotonie n'existait pas, caf chaque chanteur avait son genre, présentait son personnage par un répertoire spécial, ou quelquefois un costume qui le différenciait des autres. Il ÿ avait le chanteur soldat, le pochärd, la gommeuse, le loqueteux, le gros bourgeois riche, le paÿsan, l’ouvrier, le ténor sentimental, le chanteur « à Voix », le chanteur à tyrolientie, le baryton dramatique, le monologuiste farce, l’imitateur des artistes en vogue, le chanteur « gambilleur » genre Paulus, des duettistes.

Pendant mon stage à la Scala, Polin, Maurel,

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Dranem, Reschal, Claudius, Marius Richard, Plebius y triomphèrent, et j’en oublie! Le côté femme avait moins de variété : Mealy, la grande gommeuse court vêtue, aux dessous froufroutants, énorme chapeau en tête. Anna Thibault, une diseuse fine et distinguée, Anna Held, belle! belle! Polaire, l'Égyptienne, à la taille de guêpe, sa ceinture pouvait lui servir de collier, Paulette Darty, la chanteuse de valse, et d’autres, et d’autres que j'ai oubliées !

Je chantais pendant quarante minutes environ, sans me presser, sortant de scène après chaque chanson qui durait quatre à cinq minutes. Je laissais aux applaudissements le temps de me rappeler « sincèrement ». J'étais si froissée, quand je voyais des artistes bondir dans Ja coulisse pour rebondir aussitôt sur la scène, cela me choquait toujours et me choque encore aujourd’hui !

La scène pour moi était un salon dans lequel je m'exerçais à entrer comme une grande dame; puis, j'y produisais mon art avec tout ce qu'il comportait de variantes et je devenais une Pierreuse de Montmartre, un apache au besoin, casquette en tête, foulard au cou, etc., etc., mon organe se vulgarisant, devenant celui d’une goualeuse, s’il le fallait ; mais tout cela fini, je quittais la scène avec le même souci d'élégance et de distinction et je voulais que mon sourire signifiât : « Tout ceci pour nous amuser, n'est-ce pas ? »

Mon succès fut tel pendant ce second contrat de trois ans à la Scala, que M. Marchand m'en fit signer un troisième qui devait prendre fin en 1901 ; mais une terrible/maladie du rein vint l’interrompre

en 1900, l’année de l'Exposition. Jamais, après ma terrible opération, JAMAIS Marchand ne vint me voir. Une fois, une seule, sa femme fit prendre de mes nouvelles. Drôles de gens, drôles d’âmes. Pendant les dix-huit mois que je fus mortellement malade, j’eus le temps de réfléchir sur ce qu’il nous fallait entendre par le mot « célébrité », et, dégoûtée, amère, je demandais à mes médecins de m'aider à obtenir la résiliation de mon contrat Marchand et de celui des Ambassadeurs, soit 244.000 francs à abandonner. Je me fis voir en chaise roulante à l'Exposition, béquilles aux côtés ; Serge Basset, le journaliste, venu de la part du journal Le Matin, reçut de moi la « confidence » que je resterais boïteuse probablement (!) et mon chirurgien Albaran m'’aidant, j’obtins la résiliation de mes contrats |

Ouf! j'étais libre ! libre! J’allais pouvoir filer de par le monde, libérée des marchands d’orgeat, limonade, bière, et libre surtout d’évoluer, de me manifester selon mes aspirations artistes. J’allais pouvoir être moi-même ! J’avais payé (avec quelle joie) 244.000 francs mon évasion. Et c’est de là que partit la seconde, la grande et Ho période de ma vie!

Que de succès, à la Scala, je dus à Bruant... Et pourtant combien m'intimidèrent ses couplets. Je n'étais jamais sûre de pouvoir, de savoir les exprimer. Quelle profondeur sous la forme gouailleuse de son verbe! Comme j'aimais Bruant!

Son immense talent ! Sa miséricorde !

Je le revois, il y a trente-huit ans, chez Léon Sari, le dernier d’Artagnan du boulevard; il recevait Bruant à son château de Fortvaches, en Seineet-Oise, et la curieuse silhouette d’Aristide Bruant effarait les habitants du village. Moi, toute jeunette, je le regardais, ne me doutant guère qu’un jour je serais son interprète! Et plus tard, devenue l’Yvette aux gants noirs, je fus menée l’entendre en son cabaret par Hugues Le Roux et le grand bouleversement se fit en moi. Je voulus savoir, cher Bruant, si tu chantais la vérité, si la misère pouvait vraiment susciter tant de suicides moraux, et le vice tant de miséricorde ! J'étais si jeune, alors, qu’il me fallait tout apprendre de cette très spéciale chienne de vie des prostituées que tu dépeignais. Et un soir, nous voilà partis avec Hugues Le Roux, rue Galande, au célèbre Chà-

teau-Rouge (ancien hôtel de la Belle Gabrielle!) escortés de Jaume, le célèbre policier.

Ah ! soirée inoubliable. Le bouge regorge de monde. Paris est tout blanc de neige depuis plusieurs jours et à deux heures du matin, par ce froid tueur des pauvres gens, tous ces malheureux doivent sortir ! Ordonnance de police. Pour aller où? Le patron du bouge, pistolet à la ceinture, est enfermé derrière un haut comptoir et sert du vin, des alcools aux femmes et aux hommes venus là se réchauffer et dormir. Hugues Le Roux est annoncé à cette cohue grouillante; on l’accueille avec sympathie, car il a aidé à sortir de prison un «des leurs », d'où reconnaissance. On me regarde avec hostilité.….

Une femme, défigurée par une tache rouge qui semble lui couper le visage en deux, vient à nous avec un sourire édenté. Hugues Le Roux me la présente : « C’est Lie-de-Vin, l'amie de Gamahutl! » Je reste bouche bée.. (les crimes de Gamahut étant à l’époque dans tous les journaux) je la regarde avec de tels yeux que « Lie-de-Vin » me dit en hoquetant : « Oui... c'est moi Lie-de-Vin qui l'a bien aimé... ah! les vaches !.. y m'l'ont raccourci... mais on dit qu’on va y faire « au Grévin » sa tête en cire et l’histoire de son crime ! J'irai, j'irai l’embrasser et j'crêverai l’hourgeois quim'’enfempêchera ! » Et « Lie-de-Vin » retourna boire à son banc. Vint alors une sorcière de Macbeth, *elle pouvait avoir soixante-dix ans, avec des yeux écaillés, vitreux, la bouche teinte, absolument teinte de violet, du dessous du nez au menton, paréle vin « colorié » qu'elle happait

comme un chien, tenant son verre, non dans sa main, mais dans la jointure de son bras replié ; elle nous tendit sa main ouverte, on lui donna de l'argent. Puis vint un énorme garçon, rouflaquettes aux tempes et sentant fort le patchouli, recherché pour vol avec effraction et chourinage de trois filles. Celui-là, nu jusqu’à la ceinture, était entièrement tatoué ; il nous demanda deux francs pour faire rigoler la Reine d'Angleterre (Victoria à l’époque) ; nous acceptâmes son programme, et, à ma grande gêne et à celle de Le Roux, il fit d'un coup de pouce dégringoler son pantalon et nous cria : « Mesdames et Messieurs, voyez audessus du « robinet d’amour » Victoria qui rigole ! Puis, empoignant son ventre à pleines mains, il en pétrit la chair et nous vimes « Victoria rigoler », J'étais figée. si intimidée... si gênée….. Enfin, nous montâmes au premier étage. Ah!

là je vis l'Enfer! Des vieillards, des jeunes hommes pêle-mêle, dormant sur le parquet, des guenilles sordides, des chapeaux, des casquettes, surtout des vestons, des pantalons, de tout, de tout, éclairés par un minuscule bec de gaz, en cas de bagarre, et une odeur, une odeur terrible! Un vieillard surtout, avec de longs cheveux blancs sur les épaules, me bouleversa.. les bras étendus et comme cloués au sol, la bouche ouverte, les yeux révulsés, il semblait le Christ de la misère. Je versai tout mon porte-monnaie dans ses mains ; le froid de la monnaie le réveilla. Ah ! son regard, son regard « émerveillé et triste » d’éternel abandonné! En redescendant, nous aperçumes «de longues tables » où des petits enfants étendus dormaient : « Leurs

mères, nous dit le patron, les confient à « leurs hommes » quand, à deux heures de la nuit, elles doivent quitter la chaleur du bouge pour « filer aux Halles » faire tous les métiers. »

Bref, pendant des semaines, je fus hantée par cette vision infernale et je compris Bruant :

Un jour qui faisait pas beau,

Pas ben loin du bord de l’eau, Près d’la Seine,

Là ousqu’il pousse des moissons

De culs d’houteiiles et d’tessons Dans la plaine

Ma mère m’a fait — dans un coin — À Saint-Ouen !.….

Et toute la gamme des misères défile en la chanson, misères trouvant leur répit dans :

L’cimetière qu’est pas ben loin... A Saint-Ouen.

Un jour, il m’expliqua, avec force anecdotes, la « Chevalerie » de ses « marlous ».

« Les derniers chevaliers se battant pour leur dame », disait Bruant. Leur point d’honneur, leur spéciale qualité de conscience et d’inconscience, et comme je lui demandais avec cette timidité en art qui, même aujourd'hui, ne m'a pas quittée et ne me quittera jamais : « Dis donc, Bruant, crois-tu que je saurais chanter tes chansons ? Il m’empoigna par les épaules, m’embrassa » et, la voix chavirée : « T’en as de bonnes, avec ta modestie ! Maïs, voyons, avec ton talent et un cœur qui saigne ! Vas-y ma grande ! » Et j'y allaï..

Jamais je n’ai oublié ces mots-là, c’était un soir, chez Raoul Toché, Bruant a saigné lui aussi.

c’est pourquoi sa muse rouge chanta si bellement la justice et la pitié.

Son œuvre est aussi populaire à l'étranger que chez nous. À la bibliothèque de New-York, de Boston, de Philadelphie, se trouvent de nombreux ouvrages américains, anglais, allemands, italiens, analysant l’œuvre du grand chantre montmartrois.

Pour les « étrangers » il représentait, avec Salis, Montmartre. Le maquillage voulu de sa muse était compris d’eux. Son argot accusait de plus fortes lignes, les desseins de sa pensée généreuse. Il aimait les déchus comme François d’Assise, les lépreux, en toute pitié.

Comment chanter Saint-Lazare sans sangloter ? Comment ne point caresser tous ceux qui sont giflés ? J’adorais Bruant qui me rendit pensive…. Que Dieu l’accueille en tout amour puisqu’Il vient de l’appeler à lui. Bruant ouvrit son cœur et sa bourse au malheur, des Montmartrois lui doivent le repos d’une vieillesse artiste imprévoyante.. Bruant a été dans sa vie ce qu'il fut dans son œuvre : rude et bon, je l’aimais.

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des AM PAT TRS

Ce café-concert des Champs-Elysées était situé, en 1892, à côté de l’endroit où est aujourd’hui le petit kiosque vestige du Jardin de Paris, C'était le mauvais côlé des Champs-Elysées, disaient les Parisiens, le côté déserté, personne ne consentant à traverser l'avenue des Champs-Élysées. Le « hon côté » était celui où étaient installés les cafés des Ambassadeurs et de l'Alcazar,

Donc, en raison de l'absence de piétons, en raison du calme adorable et du site enchanté, où s'élevait le petit pavillon qu'était l’Horloge, il y a cinquante ans, une famille viennoise, très riche, faisant le commerce des grains, le loua à la ville de Paris pour y habiter, Dans cette famille, il y avait une jeune fillette infirme, ne pouvant vivre qu'au grand air. La location du pavillon fut faite, en vérité, pour elle, pour sa santé ; il y avait déjà, je crois bien, une sorte de scène dans le grand jardin, où l’on chantait l’été, et la ville de Paris obligea le locataire à garder ce divertissement.

La famille Stein se tint donc en règle 2 avec les exigences de la ville, et des attractions furent

choïsies, non point dans le dessein de faire recettes, mais pour « amuser » la fillette malade, qui chaque soir, l'été, était assise sur le balcon de sa chambre et regardait de 8 à 9 heures des clowns musiciens où des chanteurs farces, dont le seul vrai devoir était d’amuser l'enfant, Un petit orchestre jouait les airs que la fillette aimait, Bref, cette famille riche, très riche, n’avait aucun but commercial en gardant ouvertes au public les portes de l’Horloge.

Quelques bourgeois, avec des enfants, s’y égaraient ; mais la clientèle était si limitée que la « verrerie » se composait de quelques douzaines de verres. J'étais débutante, quand un jour que j'avais chanté au Trocadéro, dans une fête dé bienfaisance, je vis venir dans les coulisses une vieille dame adorablement distinguée, qu’accompagnait son fils d'environ trente ans. C'était la famille Stein. Ils m'invitèrent à déjeuner à « l’'Horloge » le lendemain à midi. Je les regardais, surprise, ne les connaissant pas ; cette invitation me semblait étrange (j'ignorais qu'ils fussent les propriétaires de l’Horloge). Comme ils me virent hésitante : «une petite malade, ma fille, vous admire et je veux qu’elle vous connaisse, mademoiselle... »

L'impression était si charmante de ces deux personnes que je promis d’être à midi, le lendemain, au lieu du rendez-vous. J’arrivais donc à l'Horloge, stupéfiée d’être introduite dans une Salle à manger familiale, et non dans un restaurant. Alors, je compris tout de suite que ces Stein étaient chez eux et que je déjeunais avec les propriétaires de l’Horloge.

La fillette malade, allongée, m’accueillit avec une joie toute enfantine. Pourquoi ? Mystère! bref, cette enfant, présente à la représentation du Trocadéro, s'était sentie « heureuse », amusée, remplie d’une inexplicable sympathie, un élan d’enfant malade, et la famille avait tout de suite décidé de m’engager ! Je chanterais tous les soirs « de gentilles chansons », mais pas tard, pour que la fillette pût se coucher de bonne heure. L’ennui, disait M. Stein, c'était que le public allait peut-être envahir le jardin, si délicieusement calme... mais, au fond de son cœur, 1l escomptait le mauvais côté et espérait que la foule resterait sur l’avenue d’en face. Je chanterais des chansonnettes gaies, amusantes, et on me donnerait trois cents francs par jour. Je n’en croyais pas mes oreilles. La saison commençait trois mois après. Je revins voir plusieurs fois la famille Stein, c'était le printemps, la fillette vivait en plein air, la famille passait la journée au doux soleil d'avril. L'on m'installa une gentille loge toute repeinte à neuf, pour débuter en juin.

On annonça dans les j journaux que je chanterais à l’Horloge. Mon ami, le père Zidler, faillit en on une attaque d’apoplexie. « Tu es folle!

Ma pauvre enfant! Chanter dans ce cercueil !

Le mauvais côté de l’avenue des Champs-Elysées, personne, tu entends, personne n’y viendra!

C’est idiot ce que tu as fait là! et un contrat de deux ans encore !…. » Il était si convaincu que j'en fus bouleversée, car tous mes amis vinrent et se lamentaient de la même façon.

— Ah! mais ces gens sont si adorables, répon-

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dais-je, ça me changera du directeur du Parisien. Ce sont des gens si distingués, si comme il faut !.…..

— Si ce sont les « gens comme il faut » et distingués qu'il te faut, hurla Zidler, regarde-les bien. et si tu aimes à chanter dans les cimetières, eh bien... tu y es.

Je débutais.

Le jour même de mes débuts, la famille Stein perdit patience d’abord, et la tête ensuite, la foule envahissant le jardin ; les chaises manquaient quand il fallut servir la consommation due à chaque client, on courut dans les restaurants d’alentour faire des emprunts de verres ! La petite fille malade, assise au balcon, était saisie, amusée, ravie, de tout ce tohu-bohu qu’elle voyait pour la première fois de sa vie! Le lendemain, des voitures apportèrent le matériel nécessaire, car le public avait traversé l'avenue et envahissait l' Horloge !

Ah! Zidler, cher Zidler, de quels yeux charmants, bons, heureux, avez-vous regardé la petite Avette.

— Tu viens de prouver « ta force », m’avez-vous dit. Ma grande, tu viens de faire un miracle, tout simplement.

Les recettes furent si magnifiques que M. Stein, quelques jours après, à un déjeuner familial, me dit : « Votre contrat me fait honte. nous allons le déchirer pour le doubler »; et, sans autre explication, il m'apporta, déjà préparé, un nouvel engagement. Un an après, leurs affaires de grains obligèrent les Stein à quitter Paris, et ils cédèrent leur concert à M. et Mme Debasta.

Le nouveau couple n’avait rien, oh! mais rien, du précédent. De Montmartre d’où il descendait, après y avoir fait fortune dans je ne sais plus au juste quel établissement, Gaîté-Rochechouart, Concert Européen, il apportait une note, une allure trop différente pour que je pusse m'y faire. Madame, jolie blonde, grasse et rose, avait un surnom dont je n’ai jamais su l’origine, mais lé tout Paris, des boulevards extérieurs aux Acacias, la connaissait sous le sobriquet de Ia Môme Caca.

Lui et elle, habillés trop élégamment, passaient, figés dans leur victoria, au Bois de Boulogne, et les habitués de l'allée des Acacias ne les appelaient que: Le Môme et la Môme Caca, comme ils appelaient Le Pou et l’Araignée deux autres personnages de Paris.

Debasta était le type de l’amant de cœur, des « Lantier » des pièces de l’Ambigu, beau brun,

- frisé, les moustaches en crocs, l’œil noir, brillant,

d’un don Juan en mal de femmes. Bien bijouté, bien lustré, bien chaussé, bien ganté de jaune, il me faisait perdre toute l’aménité de mon cœur, il m'était antipathique. Chic d’habits et mufle de peau, disait Marguerite Duclerq |

Quant à « Madame », Busnac, vieux montmartrois, prétendait l’avoir connue blanchisseuse et ajoutait : « C’est le type vivant de ma Nana; si elle avait été actrice, je lui aurais confié le rôle de ma pièce. » Debasta et Môme Caca étaient très froidement corrects avec moi, je les voyais à peine, du reste, car ils éprouvaient avec raison une sorte de besoin de se faire respecter

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et ne trouvaient pas d’autres moyens pour y réussir que ceux dont n'usent généralement pas les gens respectables. Ils se donnaient une allure embarrassée et d’un raide, farce !... qui me mettait à lise pour les laisser à leur amidon et me sauver. Du reste mon contrat avec l'Horloge allait finir et je patientais. Ma dernière soirée approchant, je vis venir M. Debasta dans ma loge, avec un nouveau contrat en mains. Je ne voulais pas être discourtoise, puisque, après tout, ces sens restaient polis, sinon aimables.

— Monsieur Debasta, lui dis-je, je demande à réfléchir. dans quelques jours je vous reverrai...

— Voyez, mademoiselle . Yvette, Je vous augmente.

À ces mots, je pris la peme de lire son contrat, le contrat s’accroissait de quatre cents francs par soirée !

Je le regardais, le questionnant les yeux.

— Oui... dit-il, cela met à mille franes par jour

votre cachet de l’an prochain, et ceux des deux autres saisons.

Il y eut un petit silence. Je compris tout d’un coup le pourquoi de cette « augmentation »

énorme. Très posément, je lui répétais que, d'ici quelques jours, je li ferais savoir ma réponse... Alors, l'œil durci, le geste brusque, il martela de sa bouche crispée : « Non... c’est tout de suite, c'est ce soir, où jamais. » J'étais fixée, eb Je répondis : « Alors, jamais. »

Le lendemain matin, j'allais déjeuner au: restauant des Ambassadeurs, quand arriva ce que javais prévu. Le directeur des Ambassadeurs,

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146 à MÉMOIRES

M. Ducarre, informé par l’agent lyrique de Debasta, savait que mon contrat chez son confrère d’en face était terminé, et en bavardant, Ducarre avait lâché cette parole : « Si Debasta me réengage pas Yvette, je lui offrirai vingt-cinq mille francs par mois (800 francs par soirée). »

L'agent, immédiatement, en avait informé Debasta qui, surenchérissant pour me garder, m'offrait mille francs. J'avais tout deviné, et voilà que Ducarre, s’approchant de la table où je déjeunais, me dit : «Tiens! quel bonheur! ah! mademoiselle, vous avez un gros succès à l’Horloge. Vous y êtes encore pour longtemps ? »

— Non, lui dis-je, à la fin de la saison, je suis libre.

— Vous y retournerez ? — « Peut-être... on m'offre mille francs... » — « Quoi! mille francs ? trente mille par mois ? » — « Oui. » — « Mais

c'est énorme ! soixante mille pour deux mois que dure la saison. C’est fou! »

Je riais et, à brûle-pourpoint, je lui deman-

dais : « Combien donc m'offririez-vous si Je venais chez vous ? ». Ducarre sauta sur la balle et dit : « Cinquante mille pour la saison. Est-ce dit ? » |

À cette minute entrait Oller. Ducarre, encore tout hors de lui, lui cria : « Savez-vous ce que Debasta offre à Mlle Yvette Guilbert ? soixante mille pour les deux mois de saison! »

— « Eh bien, dit Oller, c’est qu’elle les rapporte trois fois. » |

Zidler arriva à son tour, tous les deux se mirent à ma table, et pendant le déjeuner Zidler me

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dit : « Ma petite. si j'étais toi, je préférerais l'offre de Ducarre ; c’est un brave homme, tu te sentirais heureuse ici, je le connais. C’est un brave homme... veux-tu que j’arrange cela pour ai 4 PURE

— Faites. |

Il appela Ducarre et lui dit : « Allez... préparez un contrat, Yvette signera avec vous à cinquante mille, rien que pour le plaisir de ne point s’embêter chez Debasta. »

Ducarre, heureux et ahuri, rédigea le contrat, et je restais neuf ans chez lui. Comme il était charmant, comme il était net en affaires ! Alors, il m’arriva cette chose unique dans l’histoire du théâtre : Debasta; ayant appris l'affaire, comprit en même temps « mon antipathie » pour lui et, ne pouvant rien empècher (puisque j'allais, pour moins d'argent, chez son concurrent) me fit offrir DE ME REPO- SER, DE NE POINT CHANTER AUX Champs-Élysées, résolu à acheter également cinquante mille mon silence !

Naturellement, je n’acceptais pas ce paiement « du silence doré ». Mais il était écrit au ciel de ma vie de tourments que le soir de mes débuts aux Ambassadeurs, juste à la minute où j'entrais en scène, une fanfare formidable de cors de chasse pétaraderait dans les Champs-Elysées, se ferait entendre jusqu’au Palais de l'Industrie, et irait secouer de ses échos les bureaux de mon ami le commissaire de police Benaguet ; il accourut dans ma loge, au pas de course, soupçonnant que « j'étais victime » d’une farce ou d'une vengeance.

D'où venait cette fanfare ? Ma voix était cou-

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