‹ La chanson de ma vieChapitre 28 sur 80 · SR TT · texte numérisé non relu

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. Un jour, à un banquet domné en son honneur au Bois de Boulogne, au chalet Azaïs, et auquel je fus invitée, j’eus l'immense surprise de voir son embarras quand ïl lui fallut répondre aux toasts élogieux. Il bégaya, se troubla, et confessa, d’une façon charmante, qu’il ne savait pas parler. En effet, ses amis n’ignoraient point qu'il n’était pas orateur, et que c'était un supplice pour lui que d’avoir à s’exprimer publiquement.

Si je trouvais Fair « avocat pauvre » à Zola, em revanche, cette soïrée des Charpentier me révéla un Daudet auquel je ne m'attendais pas. Physiquement superbe ! une tête à la chevelure de flammes noires, dansant sur des yeux de feu.

Déjà malade, assis dans un large fauteuil, les jambes recouvertes d’un châle, Mme Charpentier Favait, à sa soirée, installé près de la cheminée qui flambait et reflétait sur le visage du grand homme des ors et des rouges qui l’ensoleillaient ! Derrière son binocle, ses yeux étonnants brûlaient et ses doigts mobiles me « racontaient » les impressions que lui faisaient mes couplets ; l’éloquence de ses mains est inoubliable pour moi. |

Et vous, cher Paul Hervieu ! avec la tristesse de Vos yeux myosotis, votre menton de galoche vieillardisant votre pâle visage, comme vous

- m'avez serré les maïns, en me disant : « Quelle

splendide tragédienne.. et quelle formidable « comique » vous êtes. Ah! DORE rester’ au café-concert ! »

Et vous, Octave Mirbeau, que je revoyais. là (vous ayant déjà vu chez Léon Sari) vous rappelezvous notre causette, sur le eanapé, près de Daudet ?

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Et du haut du ciel, entendez-vous quelquefois mes refrains de reconnaissance ? Quand, déçue dans mes efforts pour attirer auprès de moi certains collaborateurs, je les trouve indiftérents et sourds, et que me souvenant de vos paroles, j'en fais ma consolation : « Ma petite, disiezvous, votre inspiration « géniale », vous ne la : trouverez pas chez beaucoup d’autres! Il faut avoir bougrement de talent pour s'adapter au vôtre. Vous fichez le trac !... » Et comme je vous regardais, bouche bée... vous ajoutiez, violent « Quoi! Il faut SAVOIR que vous avez du génie, ou vous ne le méritez pas! » Mais comment, diable, peut-on être sûre d’avoir du génie? Ce n’est certes pas « le succès » qui le prouve. J’ai vu tant de piteux artistes avoir un énorme succès. Alors ? Tout de même, à force de s’entendre louer, on en retire une dose forte de courage.

Et vous, Pierre Loti ! Et vous, Marcel Prévost ! Et vous, Lavedan, qui m'avez appelée la Rose Caron du café-concert. Et vous, Jean Richepin, à qui je dois La Glu, et vous cher Catulle Mendes, qui vintes un soir au Nouveau-Cirque (où J'avais accepté de paraître dans une revue, pour y chanter mon répertoire) me faire pleurer par trente minutes de durs reproches que vous me fîtes, de ne point « assez respecter mon talent » en le « prostituant » dans une atmosphère indigne de moi, disiez-vous.

Et vous, Theuriet, doux poète, et vous François Coppée, qui déjà veniez à |’ Éden-Concert entendre mes premiers couplets !

A cette soirée-là, que la vie me fut bienveillante, quelle force elle me donna cette soirée-là.… chez Char-

pentier, où après deux heures de chansons, qui m'avaient enfiévrée de joie, chacun s’en vint vers moi, les mains tendues, avec des paroles qui m’affolaient, des conseils unanimes, de lâcher les «Boui- Bouis ». « On ne chante pas comme ça si l’on n’est pas à la fois une très grande comédienne et une très grande tragédienne... Faites du théâtre! Vous êtes bien plus actrice que chanteuse... vous apporterez au théâtre la même note curieuse... inattendue, disait Hervieu, faites du théâtre. Je vous fais une pièce !»

« Non, disais-je, non ! il me faut attendre, je sens qu'il me faut attendre », et comme le brouhaha autour de moi ne cessait pas, une femme que je n’avais pas encore vue, une femme dit dans mon dos, d’une voix irritée, sèche, dure : « Cette demoiselle Guilbert, elle me fit des robes autrefois... Ah ! elle était moins brillante. elle ne se souvient plus de moi, bien entendu... »

Je me retournai. Oh! joie du ciel! j'étais devant la belle Mme X..., cette femme à laquelle je devais, en la période de ma vie d’ouvrière, des nuits horribles d’insomnie !.. Je me retournais et, d’un ton sec : « Ah ! maïs si, mais si, madame, je me souviens de vous, dis-je, je n'oublie pas vos factures si difficiles à toucher... J'étais si pauvre que j'insistais.… je vous en réitère mes excuses, madame. » La belle Mme X..., « Vénus » à la mode sous Grévy, en resta clouée à son fauteuil. C'était elle qui me faisait découdre et recoudre des étiquettes des grandes maisons de couture de Paris pour les attacher à des robes que ma mère et moi avions passé des nuits à lui faire au rabais, et

dont nous ne pouvions obtenir le paiement que par bribes infimes !

Un grand ami de mes débuts, fidèle de ma maison pendant de longues années, homme de lettres bien connu, Louis de Robert, ayant assisté à cette soirée chez Charpentier, eut l’idée de demander à ses célèbres confrères leur opinion sur Yvette Guilbert. Voici leurs réponses, ils les écrivirent sur un album; Louis de Robert m'’en

fit cadeau :

« C’est à la fin d’une soirée chez Charpentier que j'ai entendu Yvette. Il était tard déjà, et jusqu’à deux heures elle nous a tenus dans une grande émotion. Je crois bien qu’elle nous a chanté à la file les meilleures chansons de son répertoire, sans un arrêt, avec une verve, un désir passionné d’être admirée et aimée. Et tout le monde s’est évoqué, à moitié réel, à moitié fantasque, d’un excès dans le caractère qui est l’art tout entier. Jamais je n'ai mieux compris qu’une artiste n’est qu’une nature qui s’exalte et se donne.

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