ALPHONSE DAUDET
« Je ne crois pas qu’il faille s'étonner que Me Yvette Guilbert puisse se montrer si tragique, ‘ant si comique ; mais, au contraire, qu'elle puisse se montrer si comique, étant si tragique.
« Car, à mon sentiment, c’est avant tout une tragédienne, une grande tragédienne, avec sa stature étrangement harmonieuse, son visage masqué de pâleur, ses yeux brusques, son geste qui, par des allures presque désobéissantes, prend les caractères de la fatalité.
«Aussi, quand il ne s’agit, pour Me Yelle Guilbert, que de faire rire, son art dédaigneux et sûr consiste peut-être suriout dans le contraste entre
l'intention des légères paroles qu’elle chante, et la gravité de ses moyens d'expression. Elle dresse sur la foule une longue encolure de prophétesse aux écoutes, dont les bras sont plongés jusqu’au coude dans le deuil de ses gants noirs ; et tandis que sa voix enfonce alors en nous les mots grivois ou drolatiques et les sons joyeux, comme avec un rude marteau fantastique, l'artiste nous impose tantôt le drame de son immobilité, et tantôt, dans ses mouvements de torse ou de physionomie, des arrêts macabres. |