‹ La chanson de ma vieChapitre 39 sur 80 · NN PACE · texte numérisé non relu

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dessin, leur coloration, leur présentation. T'ant d'artistes croient qu’il leur suffit d’articuler avec ardeur pour bien prononcer !

Parmi les acteurs et chanteurs de cette époque, il en est qui, lorsque je les entends, me pincent au creux de l'estomac. Leur affreuse prononciation se triple d’horreur par l'effort de l’articulation. Je ne connais que trois personnes qui se soient aperçues de la piteuse manière de Mile X... de prononcer notre langue en chantant; auteur, critiques, compositeurs n’y voient rien, et le public, habitué qu'il est à cette sorte de vilain langage, ne le remarque plus.

Pour l'actrice, comme pour la diseuse de chansons, cette science du beau parler doit s’augmenter de la science d’allumer et d’éteindre les mots, de les plonger dans l’ombre ou dans la lumière, selon leur sens, de les amoindrir ou de les amplifier, de les caresser ou de les mordre, de les sortir ou de les rentrer, de les envelopper ou de les dénuder, de les allonger ou de les réduire. Tout ce qui, en bref, fait vivre ou mourir un texte, le fait palpiter avec force, couleur, style, élégance ou vulgarité, toute cette science-là fut l’objet continuel de mes soins, et fut la première qualité reconnue par mes juges qui totalisèrent toutes ces nuances en une seule : une bonne articulalion.

Oui, mais j’ai autre chose! À mon articulation se Joint « la prononciation » que je soigne et sais être belle. A cette prononciation se joint la diction, c’est-à-dire la mise en action du verbe, l'analyse du texte, enrichie de sa composition expressive,

de son sens extériorisé, visible, peint, sculpté, rendu vivant !

Tout l’art du comédien, au service d’une chanteuse sans voix, qui demande au piano ou à l'orchestre de chanter à sa place. Voilà quel est mon art. R

Quand je dis « mon art », c’est en connaissance de cause, car il est fait de mes personnels vouloirs ; je sais de quoi il est fait, puisque j’en suis la mère.

Quand je jouerai la comédie, libérée de l’oppression d'un directeur, d’un metteur en scène, que je ne suivrai que mes seuls instincts, ce que je n’ai jamais pu faire au théâtre, je suis sûre d’apporter une émotion nouvelle.

Quant à ma voix, à mes possibilités lyriques, je n’en ai pas, et je suis pourtant à même d’exprimer tout ce que je veux ; ma voix arrive, jusqu’à me servir de masque.

« Une actrice doit, comme une chanteuse, être la femme aux Cent têtes, et par conséquent aux Cent organes. »

Mon cerveau aide ma voix à se « colorier », à s’amplifier aussi et donne, de par le rythme qu'admirait si fort Gounod, le spectre d’une voix de chanteuse.

Ma voix de poitrine a déconcerté tous les chanteurs. Tous m'ont dit qu’au bout de six mois je ne pourrais plus chanter; il y a trente-cinq ans que je chante. Voilà tous mes secrets!

Sur les centaines de chansons chantées par moi, il en est très peu dont je n’ai point écrit «le monstre », ce qui signifie, en argot de théâtre, le sujet.

Souvent j'en donnais l'idée musicale. Je la réduisais à sa plus simple expression, étant diseuse et non chanteuse, et réservant aux paroles la grosse part de mes meilleurs soins, c'était « mon genre ».

Vraiment, je ne cesse de le constater, les artistes sans grande personnalité n'’effraient et ne déroutent personne. Il leur suffit d’une technique « passe-partout », et le succès leur vient doucement, lentement (quand ïl vient).

Pour moi, ce fut une bataille ardente, des

“suites d’escarmouches rudes, mais de courte

durée, car, en vérité, ce fut en quatorze ou quinze mois que le feu d'artifice de ma réussite d'artiste ïillumina ma vie. Mais. quel cran d'arrêt. à peine en avais-je fini de lutter pour m'’assurer da vie, que la mort dès 1894 s'avanca, sournoise, me lancinant, indécise, me taquinant, me prenant par la taille... (cette taille fine et souple dont j'étais si fière !) enfonçant, plongeant, curieusement à l’heure même de mon travail, ses griffes de macabre danseuse dans mon rein droit, qu’elle égratigna.. déchira..… jour par jour... mois par mois, jusqu’au moment où, en 1899, le premier couteau dt chirurgien se planta droit, comme un drapeau ennemi, sur ma chair vaincue, conquise par la terrible maladie ! Le poète Rollinat me chantait un jour :

La maladie est une femme Invisible comme un remords.

Elle vous prend, elle vous mord Elle vous broie, elle vous tord.

Que de fois ai-je repensé à ces vers en ces seize ans d’affreux martyre ! Seize ans de douleurs continues, sans répit, avec six fois le baiser d’acier du couteau... six fois la table où le corps s'étend livré à l'inconnu... six fois le cauchemar, l’affreuse angoisse, de dire adieu .à ceux qu’on laisse, seize ans de désespoirs et d’espoirs, de « vivre ou mourir »…. Parisiens qui m'avez vu si gaie, si burlesque quelquefois, vous que j'ai toujours fait rire, avez-vous su, vu, deviné « La Passion » que votre Yvette endurait, quand à la Scala, aux Folies-Bergères, ou sous les arbres des Ambassadeurs, elle se maquillait jusqu’à deux et trois fois, démaquillée qu’elle était par la sueur d’angoisse.. La veille de ma première opération, Albaran, mon chirurgien, vint m'’entendre aux Folies-Bergères. Ce fut un terrible choc pour moi ; instantanément je me dis : «Tiens, Albaran a l’idée que c’est la dernière fois qu'il m'entendra... » et comme mes camarades, sachant que le lendemain on m'opérait, étaient tous descendus sur le plateau, j’eus la sensation du dernier adieu.

On donnait une espèce de ballet fantastique ; c'était « la première », et chaque belle fille, pour faire admirer son costume à ses camarades, avait à passer devant ma loge, et j’entendais : « Hé Margot, fais voir !... Oh... là là ! C’que t’es lugubre, qu'est-ce que tu fais dans l’hballet ? »

— Le désespoir. Et toi ? t’en as des ailes... t'as l'air d’un hibou !.….

— Moi, répondait la fille, je suis : L'oiseau de malheur,

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Je fermais la porte de ma loge et j'éclatais en sanglots. Pendant seize ans, opérée six fois. Ma vie discutée, ma mort défendue, par vingt-huit des plus célèbres chirurgiens de tous les pays, car je tombais mourante au milieu de mes voyages, et j'ai été intransportable par quatre fois!

Le brave, l’adorable chirurgien Guinard, qui mourut terriblement assassiné par un fou, à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, m'’appelait : L'enfant du miracle.

Quand on compare le journalisme actuel à celui d'autrefois, on se rend compte de la facilité, pour certains artistes, qui sont sur quelques-unes de nos scènes, d’y prendre pied et de s’y faire une espèce de réputation « boulevardière ».

Personne ne les empêche plus.

Des directeurs de théâtre en profitent pour « lancer » des artistes, et les Music-halls pour imposer des vedettes. C’est une question d’argent, qui, à la manière américaine, fait d’une puce un éléphant.

Au Music-hall d'autrefois, comme dans ceux d'aujourd'hui, les comptes rendus des débuts et des programmes étaient faits par le secrétaire de chaque Music-hall.

Depuis c’est toujours le même système de publicité puérile et honnête. Mais autrefois, des hommes de lettres, aux signatures illustres, nous apportaient leurs hommages, les journaux du temps étaient alors assez riches pour offrir une large et légitime hospitalité à l'Art, des hommes de talent escortaient quelques artistes; j’eus la chance d’être du nombre.

Je dus ma réputation surtout à toute une armée de poètes, d'écrivains, qui, dans leurs romans, leurs poésies, leurs écrits, dans les Revues litléraires, ou en des journaux quotidiens, etc., etc. facilitèrent mon premier élan.

Que de fois je repense à cette petite salle de l’ancien Figaro, remplie d'artistes, d'hommes de lettres, de gens du monde, défilant de 5 à 7, et le soir de 10 à 11 heures, saluant l’arrivée de l’actrice Desclauzas, qui annonçait son départ pour la Russie avec cette voix de clairon que tout Paris applaudissait. Céline Chaumont, la créatrice de Divorçons, menue, menue; Judic, la diva aux yeux de velours; Jeanne Granier, la grande et spirituelle comédienne, avec son bout de nez amusant ; la belle Sorel au profil de petit mouton ; Christine Nilson aux yeux glauques; la belle Gilberte, Lucie Gérard, Marcelle Lender, Marie Crouzet à l’adorable sourire, et de qui Meilhac était amoureux! Julia Depoix, mon ancienne camarade d'école, et que Chartran, le peintre, qui l’adorait, ne put sauver d’une mort prématurée ; = Tessandier, la tragédienne, qui semblait la Salomé d'Henri Regnault; Jane Hading, la splendide; Hélène André, gavroche adorablement roux, dont les mots piquaient les oreilles comme des épingles; Félicia Mallet, la glorieuse mime du Pierrot de L’'Enjant Prodigue; Marthe Brandès, sévère, mélancolique, qui venait de créer Gerfaut au Vaudeville avec un succès énorme ; Marie Magnier, à la bouche « allumée » par trente-deux perles, un soleil ; Léonide Leblanc, déjà mûre, diamantée, emperlée par le duc d’Aumale; Aimée Martial, la plus

parfaite beauté de Paris, qui avait révélé sa splendeur dans la Lysistrata de Donnay, au Vaudeville : Cléo de Mérode, Lina Cavalieri, Angèle aux belles jambes, toutes, gloires des théâtres du Boulevard, Puis c’étaient : Coquelin Cadet, le valet de Molière, nez au vent, l'œil fouinard, qui semblait renifler tout et partout, et Baron, le grand comique de la célèbre troupe des Variétés, qui, atteint d'une maladie d'estomac, entrait toujours en scène son chapeau haut de forme à la main, afin äe cracher dedans les éternels raisins qu'il suçait. D'un coup preste, 1l tournait le dos au public et jetait dans le gibus le résidu du fruit! Puis c'était Saint- Germain, le grand comédien aphone, qui savait créer « le silence » au théâtre, son aphonie obligeant chacun à l'écouter ; José Dupuis, le grand des grands, le plus complet comédien que j'aie jamais connu ! Mounet-Sully, Georges Berr, le grand Silvain, l’ami des poètes, le « petit » Galipaux et d’autres, et d’autres!

Ah ! que cela était vivant, gai, remuant, nerveux, enthousiaste, jeune, jeune! Et que les femmes étaient belles ! belles de corps, belles de chair, grandes, bien faites |

C'était dans les rédactions de journaux d’autrefois que j’apprenais les mariages temporaires des « élégantes » de Paris ; aucun nom ne se prononçait sans qu'on ajoutàt : Elle est avec un tel. IH n’y avait pas un Parisien qui échappât à cette manie. Être ou ne plus être avec Un Tel, était ce qu’il fallait savoir pour être à la page, et l’on se racontait les derniers « surnoms », petit jeu qui dura deux ou trois saisons ;: Mme D...

qui ne lâchait pas sa fille, actrice au Théâtre- Français, était « la Barrière de l'Étoile ». Mle D... maîtresse du duc de Massa, devenait « le petit jeu de massacre »; un chanteur auquel on attribuaïit des goûts de derrière. les fagots, était : « tournedos à la Rossini ». Jean Lorrain : « la Bonne Lorraine ». On pensait qu’il fallait avoir de l'esprit ; aujourd’hui on tâte ses biceps. et la gueule d’un boxeur démolit celle du poète.

La salle de rédaction la plus exquise après celle du Figaro de Périvier, de Rodays et Calmette fut celle du Gaulois, au temps d'Arthur Meyer. Je ne passe jamais devant le 2 de la rue Drouot, sans des palpitations de cœur. L’ai-je assez monté ce petit escalier, quand j'allais après mes courses de la journée serrer les mains de Lionel Meyer, Schwob, Noël, Bloch, Capus, de Meurville, aujourd’hui âgé de 80 ans, resté le type de l’ancienne France, courtoise et distinguée, de Meurville, gentilhomme journaliste. Et cet Arthur Meyer ! célèbre par les coups perpétuels qu'il encaissait stoïque, hautain, dédaigneux ! Tout Paris connaissait son visage au chic « autrichien » encadré de « côtelettes » à la mode viennoise d'autrefois et son caniche toujours à ses côtés. Quel charmant homme ïl savait être! Quel journaliste il se montrait, acceptant toutes les conséquences du métier, sans jamais leur donner plus d'importance qu'elles ne méritaient, surtout quand ïil s'agissait d’attaques directes à sa personne. Son principe : n’y jamais répondre, ne point aider le jeu de l'adversaire qui devenait lâche à force d'attaquer un homme qui ne se défendait

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pas !... Et Meyer était vengé. Jamais je n’oublierai Arthur Meyer reconduisant un long mon-

sieur décoré qui sortait de son bureau et auquel il dit d’un air mi-sérieux, mi-goguenard : « Le journalisme, Monsieur, c’est un sport. chaque journaliste endosse la casaque du maître dont il fait courir le cheval... Drumont sert son écurie. c'est d’un bon jockey... Qu'est-ce que vous diriez, si, un jour, il montait un de mes poulains ?...» — « Oh! fit le monsieur. » et Meyer, lui tendant la main et hochant la tête : « J’en ai vu d’autres! Monsieur !.… J’en ai vu d’autres... »

Ah ! comme je suis sûre qu’il y aurait pris du plaisir, si, un jour, Drumont, grand assommeur antisémite, poussé par la fatalité de la vie, s’en était venu au Gaulois, comme y vint Laurent Tailhade, qui, après avoir longtemps insulté, ridiculisé, traîné dans la boue Arthur Meyer, vit ce même Arthur Meyer lui ouvrir pourtant sa porte quand il y frappa !.…

Quelle plus magnifique vengeance que de tendre la main, d'ouvrir sa bourse à ceux qui vous crachèrent à la face ! Comme Arthur Meyer savait et aimait faire cela!

Un jour qu'il était déjà vieux, j'allais le voir pour le prier d’ouvrir une souscription. Il s’agissait de la création d’un club spirituel, d’une maison des artistes, où les intellectuels de chaque pays, venus nous visiter, trouveraient enfin une réception, un accueil dignes d’eux ; Arthur Meyer m'écouta, le visage pâli, estompé, lavé, terni, comme une gouache accrochée longtemps.à un mur humide, puis secouant la tête,

levant les yeux au ciel, tendant les bras comme un prêtre à l’autel, il dit : « Oh !.. mademoiselle Guilbert.… QUAND LE GUETE MANQUE D "ARGENT |.»

Dans la bouche de cet Israélite, la phrase devenait drôle. Mais il était sincère.

Un soir qu’il m'avait fait prier à la Scala de venir me joindre à ses invités, j'arrivai chanter des chansons de onze heures à minuit. Il était si nerveux de n’avoir pas de fleurs à m'offrir qu'il tapotait plus que d’habitude sa barbe déjà blanchie.

Ce soir-là, Adrien Hébrard était de l’assemblée. Cécile Sorel et je ne sais plus qui. Le lendemain matin, vers 10 heures, une victoria m’apportait une énorme corbeille de roses, avec la carte de Meyer, m'informant qu'il viendrait me voir l’aprèsmidi. J’habitais alors rue Portalis. Ce fut à cette visite chez moi que j’appris qu’Adrien Hébrard avait « une adoration » pour moi, pour ma vie de travail.

Je n’ai jamais connu de journalistes « riches » ; toutefois, leurs gentilles maîtresses étaient « du théâtre ». |

Ah ! charmantes petites actrices de ma jeunesse, bonnes petites, fidèlement amoureuses, chastement vêtues de vos petits « tailleurs » aux jupes longues jusqu'à la cheville, par-dessus. vos dessous froufroutants !

Époque où les femmes ne faisaient point un sport de l’amour, et n’affichaient point leurs allures de coureuses par de symboliques robes écourtées

Jusqu’aux genoux. Et vous-mêmes, les vendeuses d’amour de mon temps, les Marguerite Gauthier, les madame Marneffe, quelles allures !

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Et vous, les grandes vedettes du théâtre, quel « À part! » votre esprit fantaisiste s’exerçait à trouver, dans les façons de vous vêtir ! Sarah Bérnhardt, Jane Hading, Marie Magnier, Réjane, ne s’habillaient point comme fout le monde, et les moindres s’efforçaient de se créer un « type », une «tête », «une silhouette »; la femme «en série » de nos jours n'existait que chez l’ouvrière, dans le peuple. Et dans la société, la belle madame Bernadaki, la belle madame Letellier, etc... chacune «inventait » sa mode, on vivait avec esprit, avec d’exceptionnelles convoitises. Tont le monde avait des chevaux? Réjane avait des mules ! Tout le monde avait son coupé? Sarah avait son cab! Tout le . monde avait des chevaux à queues coupées?

les miens les avaient comme d'immenses chevelures de soie noire ! Tout le monde avait des bijoux ? Yvette n’en portait pas! :

Les hommes de mon temps trouvaient en nos f atours des fortifications, des remparts, variés à l'infini, et la chute de la pudeur en était atténuée...

Où sont les belles citadelles des mousseuses dentelles, les longs jupons soyeux aux multiples froufrous. O jolies dames d'autrefois, vous en souvenez-vous ?…

Et vous, les Armand Duval et les Jean Gaussin de profession ou de hasard, que dites-vous de ces modernes amantes « en chemises » de 1926 ? de ces rosières de Montretout, aurait dit Bruant,

Vous ne pourriez plus vous monter le « bourrichon », aviver vos désirs par l'imagination des merveilles rêvées et adroitement défendues, en pressentir la vue... le toucher, le parfum, la pos-

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session, et, les remparts difficilement conquis, remporter votre victoire de grand parlementaire !

Autrefois « la chute de l’ange» comportait toute une messe, et jusque dans les chansons populaires, ou en indiquait les hymnes et les cantiques.

Mais les petites garçonnes aux cheveux coupés, aux seins en «figues de Barbarie », voient leur génie génital faire concurrence à celui des jolis garçons filles.

Comme elles, ils sont fardés, maquillés et les remplacent dans certaines garçonnières. Alors ?..

Les artistes lyriques ou dramatiques dépendent de ceux qui les « achètent » et les « revendent » à leurs publics.

Les directeurs qui les engagent ne sont que de simples « marchands ».

Mme Sarah Bernhardt, Mme Réjane, MM. Antoine, Coquelin, Guitry, Gémier, etc., à la tête de leurs théâtres, en firent, en connaissance de cause, des centres d'art, des centres d’artistes. Max Maurey, un homme de lettres, dirige les Variétés ; Bernstein, écrivain, dirige le Gymnase. Ça va. Moi, artiste, exerçant mon talent dans les cafésconcerts et les music-halls, j’eus affaire à d'anciens troquets, débiteurs d’alcool à quatre sous le verre, à des écuyers de cirque, à d’anciens maîtres nageurs, des marchands de beurre aux halles, des courtiers en bijouterie, une limonadière marseillaise, un ancien tanneur, des marchands de billets faisant le trottoir aux portes des théâtres, une blanchisseuse de Montmartre, d’anciens laveurs de vaisselle, plongeurs devenus restaurateurs, un ancien tailleur, un vieux maître maçon, les ongles

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encore pleins de son plâtre, qui, en me payant, disait de sa grosse bouche édentée : « Ah ! malheur | Mille balles pour chanter trente minutes...

j'aurais eu trois mètres de muraille pour ce prix-là.. », etc.

Ah! a j'ai souffert et comprendra-t-on j jamais quel fut pour moi ce martyre de onze années enduré jusqu’à ce que la fuite me libère enfin de ces types extraordinaires ? Toutes mes possibilités premières étouffées, puis après, tous ces gens m’astreignant à une gamme, une gamme UNIQUE, CELLE QUI LES ENRICHISSAIT. Qui saura jamais jusqu'où alla mon énervement, mon exaspération ?

Ah! il pouvait m’applaudir, le public; tant que je ne m’applaudirais pas moi-même, mon succès me laisserait froide, et je le prouvais, en sautant sur le prétexte d'une maladie pour résilier mes contrats des music-halls, réaliser ma carrière universelle, suivre l’enchantement des vieux livres et mettre enfin « La Chanson » de France dans une atmosphère plus digne d'elle.

Pensez-vous qu'il me fut facile d’évoluer, après avoir fait une première carrière glorieuse dans « un genre » d’art déterminé ?

Ah! ce Paris qui catalogue, qui étiquète ses artistes, comme pour éviter parésseusement le risque nouveau d’avoir à les juger.

Ah ! l’audace inconsciente de tous ces donneurs de conseils, de tous ces sots, déclancheurs d’opinions, de ces importants idiots, de ces facteurs inférieurs critiquant l’art sans être artistes, dirigeant «le goût» sans en avoir, faisant de par leur oisiveté mondaïne et fortunée non seulement œuvre d’avocats-conseils,

mais aussi « de critiques »! Mais de quel droit ?.…. Ah! juges essoufflés, j'avais d’autres poumons que les vôtres, et vous eûtes du mal à me suivre à la course. Il vous fallut plusieurs années pour enfin me rejoindre. Ma seconde carrière m'inspira, grâce à vous, une angoisse amère, car, dépendante du public, dépendante « de vous », il me fallait à tout prix vous vaincre, et mes gants noirs et ma robe verte semblaient s’accrocher à votre souvenir tellement plus que mon talent |! Quelie importance vous avez donnée à ce qui n’était qu'un accessoire futile ! un chiffon vert et deux peaux de chevreau. Quand j'ai été dépouillée de ma défroque, vous m'avez fait la moue et mes splendides trésors de France furent d’abord reçus avec hostilité, et vous m'avez déchiré le cœur car de longues années je me suis dit : « Alors, c'était « mon répertoire » qui fit ma réputation ? Alors c'était ma robe, mes gants qui me firent «célèbre » ? Pas mon art interprétatif ? Pas mes dons ? Je n’ai donc pas de talent ? On m'a trompée ! trompée ! trompée |

Et cela pendant près de dix ans!

Quand je voulus mettre mes dons, mes expériences studieuses au service de La France et la chanter sous ses aspects multiples, pittoresques, ses cadences variées, ses satires, ses farces, ses joies, et la révéler aux millions qui l’ignorent, on me bouda. Et alors il me fallut une ténacité formidable pendant de longs ans, et lutter et m'en aller chercher mon courage hors de Paris, hors de France ! Je décidai que : Ou Paris m’écouterait dans mon répertoire nouveau des chansons de la vieille France, ou je renoncerais à Paris! Et je tins

bon! Comme j’eus raison ! Et quelle joie alors d’apprendre à connaître scientifiquement la grande et belle littérature chansonnière de notre vieille patrie!

Au commencement de mes études, les documents les plus proches de notre époque m'’attachèrent et je fis connaissance d’abord avec la littérature du xvirie, puis du xvii, puis du xvit, puis du xve! Dès cette époque, l'enthousiasme me souleva ! Les recherches restaient pourtant difficiles, et j’eus alors recours aux philologues et à leurs ouvrages scientifiques. Après beaucoup de longues années passées à m'instruire par de continuelles lectures vint l'expérience des recherches, la connaissance des auteurs, la cohésion des études, enfin la quantité incalculable d'ouvrages parcourus des philologues français, belges, anglais, américains et allemands aidèrent « ma culture » à se fixer dans le splendide passé médiéval! Cela m'occupa vingt-cinq longues années !

Le xrve et le xr11e siècles surtout me tinrent plus de dix ans penchée sur eux. Puis ma curiosité fébrile, enchantée de ses découvertes, voulut savoir « ce qui se passait aussi avant » et je remontai au xr1e siècle! Ah! les difficultés premières, les énervements à rester des semaines, des mois, des années sans jamais dénicher l’œuvre entière (paroles et musique ensemble). Ah! ces savants qui, ne s’occupant que du côté littéraire dédaignent la notation musicale, ou ces musicologues, qui, ne s'intéressant qu’à la forme musicale, ne donnent que le titre de la chanson sans se soucier du texte. Et quand, après dix ans de patience, j'arrivai à reconstituer quelques chansons, il me semblait

avoirenfin tiré d’une plaine de sable un trésor enfoui. Quand je parvins au xr® siècle, des textes latins surgirent, il me fallut les faire traduire. Quand j’en avais reçu la traduction, je me les faisais chanter en latin, puis sur les points où étaient Les accents, j'établissais la traduction moi-même en vers français et je rythmais mon vers, selon les accents latins, afin de respecter le style musical du vieux thème.

La modernité étrange de certains poètes du moyen âge était si troublante parfois que je me disais qu’une force mystérieuse m'avait poussée vers eux pour achever de me faire connaître la source de la satire chatnoiresque de mes débuts. Quelles merveilles j’ailues ! Quelle verdeur a eu notre langue primitive, quelle puissance évocatrice dans le verbe truculent d’un Robert de Blois, d’un Coquillard, d’un Eustache Deschamp et des cinq cents autres dont Jacques de Cysoing, Gonthier de Soignies, Aubertin d’Araines, Moniot de Paris, Moniot d'Arras, Rutebœuf, Bestourné, Gilles de Vieux-Maisons, Pierre de Molaines, Richard de Fournival, Baude de la Quarrière, Robert de Reïines, Jehan de Grieviler, Simon d’Authie, Mahieu le Juif, Jacques de Hesdin, Jaquemin de la Vente, etc., etc., que Langfors et Jeanroy ressuscitèrent. Que ne dois-je aux manuscrits de Bayeux et de Montpellier ! à tous ceux qui, dès 1870, suivirent les cours de Gaston Paris et devinrent à leur tour des lumières utiles aux aveugles de ma sorte. Jusques en Amérique, je trouvai des «inspirés » du grand Gaston Paris, tels que le professeur Todd qui me renseigna quelquefois à New-

York et j’eus la chance de pouvoir engager comme professeur à l’École que j’ouvris en Amérique le savant musicologue J, Beck, transcripteur des belles chansons des troubadours du xrtre,

La littérature médiévale sous toutes ses formes m'est connue et « La Chanson de France », dont les publications commencent en général au xvi® siècle, vient pour la première fois de révéler son accent moyenâgeux par mes deux albums (40 chansons)que je priai Heugel d'éditer. Ces deux albums se composent des œuvres de : Bernard de Ventadour, Thibaut de Champagne, Moniot de Paris, Marcabru, Adam de la Halle, Guillaume de Machaut, du moine de Montaudon, Mahius Le Jeune, Philippe de Vitry, Blondel de Nesles, Gauthier de Coincy, Guyot de Dijon, Chatelain de Coucy, Conon de Béthunes, Richard de Fournival, Godefroy le Bastard etc.

J'ai recueilli avec soin et patience « mes outils ». Du xI1° au xix® siècles, plus de soixante mille chansons, paroles et musique sont sous mes yeux. Mes chers petits livres, cherchés et trouvés aux quatre coins du monde, ont fait de ma vie un enchantement. Tous les sujets de chansons sont là ; depuis les plus sublimes jusqu'aux plus libertines, la collection fut faite avec une large vue éducatrice. L’esprit de mon pays, dans ses évolutions, ses révolutions, y révèle ses multiples nuances, et les classes sociales s’y trouvent reflétées avec, selon les périodes, leurs crises d’exaltation ou le déchaînement de leurs appétits. Le Moyen âge a préparé 1830, et les chantres descroisades sont les cousins des Famartine et des Musset. La politique, ses fantoches, ses rois, ses empereurs,

ses chefs d'armée, l’histoire de France est là... écrite en couüplets ! Les haines des peuples qui se transforment en « amours » et les amitiés en haïnes, les départs et les retours des sympathies, les héros bafoués, Bonaparte insulté, traîné dans la boue et dans le sang, puis les intrigues des cours, les « favorites » insultées, les princes adulés, puis . guillotinés. Les chansons des gens de cour, celles de « la canaïlle », les satires contre le gouvernement, les gens en place, à la mode, les actrices, les musiciens, les mœurs et tout cela écrit avec soin, esprit, finesse, élégance par des écrivains n’ayant pas à se soucier d’un public d'établissement de plaisir. Il n’y en avait pas encore et ces couplets ne se chantaient qu'entre gens du même monde et ne circulaient, ne se répandaient que par des éditions exquises en petits volumes et pour lesquelles- il fallait obtenir la permission du Roy.

C’est cette littérature raffinée, charmante, jointe à l'esprit mystique, provincialement populaire et au romanesque et à la satire du Moyen âge que j’eus le courage de faire succéder à mes premiers efforts « montmartrois »! Sept ans je dus lutter à Paris, de 1900 à 1907, pour la faire agréer, mais quel triomphe depuis ! Si le miracle se fit avec lenteur, quelle récompense fut donnée à ma prévoyance !

Mais j'ai connu des heures découragées, amères, écouté des ignorants, supporté des conseils idiots, entendu discuter mes efforts par des gens qui ne les connaissaient pas, subi les plus déroutantes critiques de piteux amateurs, et c’est au sortir d’une soirée où la foulée s’écrasait en hurlant

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en trépignant d'enthousiasme que, rentrée chez moi et réfléchissant à la cocasserie des minutes de la

vie d’artiste, j’ai écrit ce cri de mes cris :

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