‹ La chanson de ma vieChapitre 38 sur 80 · EROS VANNÉ · texte numérisé non relu

EROS VANNÉ

Je ne suis pas ce Dieu vainqueur Né sous le ciel bleu de la Grèce, Qui s’en allait perçant les cœurs Avec ses flèches d’allégresse, Ce fils d’Arès le guerrier fort Et d’Aphrodite aux beaux scandales, Ou de Zéphir aux cheveux d’or Et d’Iris aux pures sandales.

Je suis le fruit d’un rendez-vous Pris dans une arrière-boutique . Par un bockmaker aux poils roux Avec un trottin chlorotique.

Très vieux malgré mes vingt années, Usé, blasé, Car je suis né Sur un lit de roses fanées, Et je suis un Éros Vanné.

Je ne suis pas le Dieu qui jette Les amants aux bords des fossés Et dont la rapide sagette Couche les couples eniacés,

Le Dieu qui sème, qui féconde Et qui garde vigilamment

La vieille Loi qui donne au monde L’éternel rajeunissement.

Non, ma mission est moins haute, Car je fournis aux débauchèés Les mineures de table d’hôte Et las petits garçons houchers,

Je ne règne pas, je divise,

Et pour toute pollution

Cherchant l’ombre, j’ai pour devise :

Stérilité, discrétion,

Je suis blond, mes yeux d’émeraude

Hypnotisant les névrosés,

J'apprends la science des fraudes

Aux maîtresses des épuisés.

J’ai la souplesse des couleuvres

Je sais le pouvoir des parfums

Et, par de secrètes manœuvres,

Ressusciter les sens défunts !

Et j'ai le martinet qui cingle

Pour les gagas ! triste troupeau,

Et le supplice de l’épingle

. Cruelle, qui porte à :1a peau !

Elles ne sont point prolifiques

Mes unions, évidemment ;

J’assiste aux amours saphiques

Des femmes qui n’ont point d’amants. :

Je suis le Dieu des Morphinées En quête de frissons nouveaux, Je suis le Dieu des Raffinées

Dont je détraque les cerveaux.

Très vieux, malgré mes vingt années, Usé, blasé Car je suis né

Sur un lit de roses fanées

Et je suis un Éros Vanné!

Le seul quatrain qu’il me fallait supprimer au café-concert et restituer dans les cercles littéraires, comme La Bodinière, ou réunions de lettrés, était celui-ci :

Elles ne sont pas prolifiques

Mes unions, évidemment,

J'assiste aux amours Saphiques

Des femmes qui n'ont point d'amants,

Auguste Musleck, mon directeur du Concert.

Parisien, recut des lettres demandant que je voulusse bien expliquer au public ce que voulaient dire les mots : prolifique et saphiques ; plutôt que «d’expliquer », je supprimais ce quatrain. Du reste cela me valut de Musleck la réprimande suivante :

«Qu'est-ce que tu veux, ma belle, tout le monde comprend pas l’argot, moi qui le jaspine, Dieu sait. Eh bien j'te comprends pas non plus ? » Et comme je lui expliquais cel argot, levant les bras au ciel, il s’écria : « Ah ! maïs comment veuxtu qu'on comprenne « ton parler d'Sorbonne ? »

Dans Les Vierges, autre chanson de mon répertoire, le public ne vit rien qu’une grivoiserie congestionnante, moi une effroyable fessée au génie génital; on ne s’entendait pas, quoi! Mais quand vint la chanson du Petit Cochon, alors ce fut le comble! cela dépassa toutes les limites. Pendant vingt ans, vingt-cinq ans, on se servit du titre, des couplets de cette chanson, pour m'insulter. Tous les petits apprentis journalistes, en mal de rosserie, tous les incomprehensifs me couvrirent, avec le Petit Cochon, d'une robe honteuse. Hypnotisés par ce seul mot : « cochon », ils lui attribuaient des vouloirs de cochonneries. Or, qu'était la chanson ?

Le sujet de cinq cents pièces de théâtre !

Une cinglante satire contre le ménage à trois, l’adultère, le ménage parisien, mis en scène à cette époque sur toutes nos scènes, comme si la France d’alors n'était composée que de catins et de COCUS. |

Ce cochon de ma chanson était le troisième

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chanson, elle me faisait peur, car elle était

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larron de la farce matrimoniale. Le public, lui, ne voyait pas l’idée mais l’image.

Le petit cochon Avec sa queue en tirc-bouchon.….

Moi, j'avais la frousse de la chanter, cette comme une gifle donnée à des milliers de mes auditeurs. Me permettraient-ils ce geste sans se rebiffer ? Toute chanson a différentes formules d'expression. Le petit cochon n'échappait pas à cette facilité de le transformer. Je le fis. Le texte resta ce qu’il semblait être : une farce, et ma mimique, mes intonations vocales, s’employèrent à déformer comiquement la tragédie matrimoniale, qui, « au théâtre », classique ou autre, finit souvent par des coups de feu et des cadavres à la douzaine !

Quand j'avais à chanter de nouveaux couplets, je les essayais sur mes amis. Le petit cochon fut «essayé » devant Alfred Capus et Catulle Mendès. Mendès craignait la possibilité «d’une engueulade » ; Capus disait : « Pensez-vous... le cocuage est dans les mœurs... On s’en arrange, tout s'arrange »;

Une blague, qui devenait de haut ton, devant un certain public, ne dégageait que . malaise au café-concert ; c'était la blague froide des carabins d'hôpital.

La danse macabre des fœtus, par exemple,

dont Mac-Nab, auteur chansonnier, faisait les

délices au Chat Noir, laissait mon public étouffé d'angoisse ! Dès le titre lancé. par moi, dès les

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premiers mots, les femmes m’écoutaient, effarées, les hommes glacés, immobilisés net. Des souvenirs de phénol, de sages-femmes, d’espoirs et de désespoirs se lisaient sur les visages.

Cette fois-ci, pendant que, moi, je m’amusais des images, mon public, lui, était pris par les mots ! Quand je vous dis que c'était difficile de s’entendre avec une Yvette, qui était souvent sérieuse quand elle riait, et savait si bien rire quand elle pleurait ; allez donc vous y retrouver ? Avec les fœtus, j'obtenais des applaudissements avortés (naturellement) ; les femmes les ouataient en creusant les paumes de leurs mains gantées, les hommes y allaient de bon cœur, qu'est-ce qu’ils risquaient… et les jeunes filles, d’instinct, se serraient le ventre...

Comment oublier ces images macabres, cette fresque de gnomes, cocassement mis en trempette ? Comment ne point rire sur ce que nous sommes, avant de pleurer sur ce que nous serons ? Ah ! ces produits de l’amour, images grotesques, lancées sous les feuillages des beaux arbres des Champs-Élysées, plaquant sur mon visage des reflets verts comme ceux des bocaux pharmaceutiques, c'était fantastique !.….

Mais, bien entendu j'avais des couplets passepartout tels que ceux du Fiacre aux stores baissés… qui, à cette époque, semblaient d’un audacieux !. … (Aujourd’hui ïls seraient chantés au mariage d'une garçonne). Et la complainte des 4 z'étudiants, qui m'attira les foudres de cette adorable Mme Séverine, grande et célèbre polémiste de la presse de mon temps. Séverine confia à des amis,

qui vinrent m'en avertir au galop, qu’elle allait

me rosser par un article intitulé : « Mile Copahu ! » Tout cela à cause d’un couplet qui mettait

Séverine hors d’elle, avec ces quatre vers :

En échange, la p'tite blonde, Quelque chose... leur donna.

La plus belle fille du monde

N’peut donner que c’qu’elle a.

Mais des amis s’en vinrent trouver l’excellente femme ; on s’expliqua. Bref, quelques années plus tard, Séverine consentait à parler avec son grand talent d’éloquence, auprès de cette Yvette terrible, qui présentait au Gymnase, en matinées dites : Les jeudis d’ Yvette, des chansons destinées un public qui n’allait jamais dans les cafés-concerts et qui commençait à goûter le répertoire dit de ma deuxième carrière : « La vieille chanson de France ». Mais ce fut à mon premier répertoire que j’essayai, par-ci, par-là, de rendre un brin littéraire, que je dus mes premiers succès. J’y ajoutais les études de Bruant sur les gigolettes et leurs marlous (reprises trente ans plus tard par Carco).

Jules Jouy écrivit, pour moi, cette Pierreuse, dont le « pi-ouit », parodié d’une chanson d’opérette créée par Judic, mettait sur le cou du spectateur le froid du couteau de Deiïbler. J’ai chanté aussi, casquette sur la tête et foulard rouge au cou, les couplets de bravade d’un apache assassin condamné à mort. J’enrouais ma voix crapuleusement et quand, ma casquette alourdie de plombs s’échappait de ma main, on entendait, on voyait le couperet de la guillotine faire son

œuvre. Cette chanson s'appelait : Ma Tête.

Victorien Sardou, venu me demander mon concours pour un « bénéfice de charité », m’entendit chez moi la répéter. « Horreur, cria-t-il, la guillotine à la scène ! On va vous jeter des pommes ! » Ce fut un triomphe.

Jean Lorrain se joignit à Bruant, à Jules Jouy et à Secrétan, l’auteur de cette dernière chanson.

Jean Lorrain, lui, se délectait du côté « romance » des marlous, il les suivait dans leurs bals musettes, sous les ponts,.au « Point du Jour », connaissait tous leurs lieux de rendez-vous et de plaisirs, aux parfums de friture et d’absinthe,

Cette Fleur de Berge écrite par lui était un duo d'amour avec d’inoubliables souvenirs charnels, toute une lamentation sur la peau du mâle « qu’ Elle avait dans le sang ».

Y m'’app'lait sa gosse, sa p'tite môme.

Dans l’jour, en bateau.

J'étais foll’ de lui, et d’sa peau;

Y m'’caressait fallait voir comme.

C'était un gas, C'était un homme |

Plus tard, l'éditeur modifia ainsi je ne sais pourquoi le troisième de ces vers :

Y m'’baisait la bouche, fou d’ ma peau ;

L’soir au Lion d'Or, par des temps d’neige, Au coin d’un bon feu Y m'faisait des tas de sortilèges Pour m’monter un peu

Caressant comme un chat qui miaule, D'’suite y riochait M'disant: « viens-tu voir à la piaule C'que d’vient ton brochet…. »

2 Ni ge re NT Rat DE NS ET FSU Lines LAN . CL AVE HONTE EEE

Toute la lamentation sensuelle et désolée finissait par la douloureuse constatation de la fille, qui, devenue poitrinaire, accusait le ciel de se sentir partir :

« L'Ciel est canaille, y faut mourir quand on est heureuse. »

— Surtout, disait Lorrain, Mb pas de voix rauque de goualeuse, c’est trop facile, chantez cela en vierge amante liliale, pas de gestes « fillasse », n'exlériorisez rien, en vierge amante, épurée par

Tamour, voix lointaine de tuberculée, voilà ce

que je veux. » Et me conformant à ses désirs, que je partageais du reste, Fleur de berge devenait « Botticellique et Billancourt », soulevée, idéalisée, immatérialisée, empoignant le public.

Cette forme d’art naturaliste fut aussi celle que le public salua en moi, non seulement comme un nouveau mode d'expression, mais aussi comme un Style, inédit au café-concert, Et enfin! je mis des gants à mes hardiesses… Mes gants noirs furent aussi un sÿmbole d'élégance apportée dans une atmosphère un brin canaille et sans esprit.

C’est sur les épaules de cette notoriété faite d'épices dé Rabelais et de Zola que j'ai dû et pu accrocher le long manteau de cour de ma seconde tentative, de ma seconde carrière, car si l’on bouda à l'étiquette « café-concert », « music-hall », on ne contesta jamais mes qualités d’interprète. Mon art si français de tout dire, de tout savoir dire, en restant élégante, mettait dans l’articulation de mes syllabes une science qui façonnait la prononciation totale des mots et acecusait leur

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