LE ER OS DE NT ASE
\ A A Et ce furent les mêmes luttes chaque saison ! Des mois de travail (n'importe lequel) modes,
passementerie, broderie, perlage, confections d’enfants, lingerie, robes, tout nous passa par les doigts. Mais les mortes-saisons revenaient régu-
lières et terribles et les meubles et le linge rachetés pendant la période productive partaient de nouveau. On vendait tout, petit à petit, pour manger et mon chagrin était doublé de voir ma mère que j’adorais, à peine couverte l’hiver, pleurant, se désolant et luttant, Iluttant sans cesse pour aboutir toujours « à la misère » !
Je la revois chaussée de vieilles bottines de mon père. allant, trottant dans Paris, moi à ses côtés. À cette époque, elle sortait toujours avec une grande boîte en bois et moi un sac, remplis de chapeaux pour dames et, de huit heures à minuit, nous « faisions la place », c’est-à-dire que nous entrions partout, dans chaque petit magasin des faubourgs, offrir notre marchandise confectionnée l'après-midi.
Nous prenions tous les soirs un îitinéraire différent.
Un soir, c'était le quartier Montmartre, le len-
demain c'était Belleville, puis le quartier Clichy,
puis Ménilmontant |! Ah! ces quatre heures de sortie tous les soirs d'hiver, par la pluie, la neige, le verglas ! Ces kilomètres parcourus les
pieds trempés. Quand'nous vendions nos petits
chapeaux, c'était bien ! on pouvait avec le bénéfice vivre deux ou trois jours.
Quelle tristesse nous prenait, ma mère et moi, quand, après les dix heures de travail de la jour-
Au | APRÈS LA GUERRE Fra
née, nous ajoutions ces quatre heures de promenade nocturne, et que nous rentrions sans
avoir vendu! Le lendemain matin on remettait .
les pauvres chaussures trouées ou mouillées de la veille... on revêtait ses pauvres vêtements mal séchés, ce qui leur donnait cette espèce de parfum spécial à la misère, un parfum âcre qui ressemble à l’haleine des gens qui restent souvent sans manger.
Ah ! comme je les connais ces deux odeurs-là !
Quand des malheureuses viennent me trouver, je peux dire le degré de leur misère rien qu’à l'odeur qui se dégage de leurs vêtements et de leurs bouches...
Je me rappelle qu’un soir glacial d hiver chez un marchand de modes du faubourg Montmartre où la chaleur était accablante, ma mère que j’accompagnais, apercevant mon visage congestionné, me conseilla de sortir et de l’attendre devant l’étalage.
J'étais dehors depuis cinq minutes, la regardant à travers la vitre discuter avec le commerçant, quand tout à coup je sens qu’on me prend par la taille ! Je bondis de peur et vois, terrifiée, les trente-deux dents blanches d’un nègre qui se tordait de rire de ma frayeur. Je rentre tremblante dans le magasin, la figure si bouleversée qu'il me faut m'expliquer.
«Ah! ah! c’est le nègre ? dit le commerçant.
Il est depuis dix-neuf ans dans le quartier et son plaisir est chaque soir de faire peur aux jeunesses de la rue... Il a une figure horrible, mais c’est un excellent homme ! »
Jamais je n’ai pu oublier les dents de ce noir! de même que jamais je n’oublierai les heures de fatigue du soir. Je m'endormais, brisée, sur les comptoirs des magasins et ma mère, souvent, prolongeait exprès ses « offres de service », comme disent les commerçants, pour prolonger mes repos, Je ne crois pas que beaucoup de femmes aient parcouru Paris et usé de leurs pauvres pieds les pavés de la capitale autant que ma mère et moi !
« Faire la place » ne nous rapportait plus: de quoi vivre au bout d’un an, et la misère fut alors terrible pour ma mère et moi. Comme une fois de plus on avait vendu nos meubles, notre linge, tout. mon père partit et nous laissa seules ; aussitôt ma mère et moi nous décidâmes de changer nos moyens de lutte pour la vie. Il fut entendu que je tâcherais d'entrer comme employée quelque part.
« De cette façon, concluait ma mère, je serai certaine que tu manges tous les jours... » Et je pleurais beaucoup à l’idée que peut-être ma mère resterait là... sans pain. Il me semblait que mes seize ans la défendaient comme un rempart !
Il me semblait que « j'étais sa mère »!.. Qu'’allait-elle faire sans moi tout le long du jour ? Oh! qu'un cœur d'enfant, quand il est tendre, peut souffrir. En cette année 1926 où j'écris ces mémoires, toute la France, supportant les suites ruineuses de la guerre de 1914, se plaint. La difficulté pour les familles de travailleurs de « joindre les deux bouts » vont obliger les gouvernants à prendre, disent les journaux, des mesures de restrictions et contraindre chacun à réduire
ds M sit
ses dépenses, jusque dans les menus de sa table. Ma jeunesse à moi a vécu d’éternels temps d’après-guerre.. J’ai connu, il y a cinquante ans, les luttes qui, aujourd’hui, soulêvent de sourdes révoltes, cependant, il nous fallait travailler seize heures par jour pour gagner cent sous tandis que de nos jours les courages se limitent à huit heures de labeur par jour. De sorte que, lorsque je les entends se plaindre, je pense à ma mère et à ses yeux rougis par les veillées sans fin...