JEAN LORRAIN ET ED, DE GONCOURT
Jean Lorrain! Je le revois arrivant chez moi, avenue de Villiers (où j'habitais alors) avec des roses dans une main, sa canne à l’autre et me racontant, en se tordant de rire, qu’un homme de lettres qu'il venait de rencontrer, croyant le méduser par un mot cruel, relatif à ses goûts... spéciaux, lui avait dit : « Vous, Lorrain, vous mourrez dans la peau d’un jeune homme... » Et Lorrain, secoué de joie, en pleurait presque, ses gros yeux humides, maquillés comme ceux d’une femme, en étaient tout congestionnés, et il postillonnaït :
— Est-ce drôle, heïin ? Est-ce drôle !
— Mais aussi, lui dis-je, quelle idée de sortir ainsi bichonné, poudré, fardé, rose et mauve comme une dragée de baptême... |
— J'adore le maquillage, pourquoi les femmes et pas les hommes ? dit Lorrain en s’affalant dans un fauteuil.
Remis de son amusement, il sortit de ses poches des vers qui devaient devenir des couplets. C'était Morphinée que j'ai tant chanté.
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Ce jour-là faillit être celui d’une rupture entre nous. Je lus et relus sa chanson.
— Eh bien, dit-il, hein ? elle est épatante !
— Je ne sais pas, dis-je, si...
— Qu'est-ce que vous ne savez pas ?
— Je ne sais pas, mon cher Lorrain, si je saural.
Là, Lorrain bondit du fauteuil, hurlant :
— Ah non! Ah non! ne continuez pas ! je sais, je sais ce que vous allez dire, voilà trois ans que vous me le faites, à moi, que vous nous le faites à tous... C’est une manie ! C’est de l'hypocrisie |! ou une modestie imbécile ! jamais, jamais je ne reviendrai chez vous, vous entendez, Yvette.
jamais ! » Je le trouvais grossier, et, le regardant, sans ajouter un mot, je lui tendis ses gants, sa canne et son chapeau... Il comprit, se leva, se dirigea raide vers l’antichambre.
À la porte, je m’aperçus qu'il avait oublié ses roses dans le boudoir, je courus les chercher et les lui plaquai dans les mains ; il les regarda, me regarda, toute sa colère tombée, et, redevenant l’homme exquis qu'il pouvait être, il me prit par le bras et rentra s'installer dans le salon. L’orage était passé.
Pauvre cher Lorrain, de tous les coins où il allait, il m'envoyait des vers. En Algérie, il fut hanté par une vision de femme à la fontaine qu’un Arabe offraît aux étrangers. D’un village aux environs de Paris il m’envoya FLEUR DE BERGE ! Fleur de berge. Il venait de Fécamp pour me l'entendre chanter aux Ambassadeurs... Quand il me l’envoya, je me souviens qu'il écrivit au dos de ses
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couplets : « Saurez-vous ?..… Non, vous ne saurez pas la chanter ! » Et je lui télégraphiai : « Peut-êtro bien ! »
Mon plus curieux souvenir de Jean Lorrain fut le dîner que je fis chez lui.
Il voulait depuis des mois me présenter Goncourt, et mes voyages m'empêchaient d’être là au moment voulu. Enfin, un été, Goncourt était à Paris en juillet, je chantais aux Ambassadeurs, la rencontre fut décidée.
Rue d'Auteuil, à Passy. Un petit salon provincial et coquet, le bureau de Jean Lorrain « tout en miroir »; c’est là que le maître de la maison me présenta à Mme Duval, sa mère. Quel contraste avec le fils! Une femme adorablement simple, dis- tinguée : fine, de beaux chevaux blancs, habillée de noir, des mains très, très blanches de religieuse cloîtrée, et l’air loin, loin, loin de la vie de Paris que synthétisait son fils ! Arriva Léon Moreau, le compositeur, M. de Goncourt et une dame. Goncourt ressemblait à Georges Moore, l’auteur anglais : je ne cessais de le regarder, il était blanc de peau, blanc de cheveux, et sa chemise éclatante lui faisait « réflecteur » et l’immatérialisait presque. Il parla « tirage », libraires, éditions, et aussi « de Montmartre » et comme je prononçais le verbe déambuler, il sourit et dit à Lorrain : « Hé... hé... elle a des lettres, la p'tite ! » — « Non, dit Lorrain, elle a surtout de l’argot. » Piquée au vif, j'employai une douzaine de mots anciens qui, loin d’être argotiques, sentaient leur provenance villonesque pure. Lorrain vit mon manège et la surprise de Goncourt. « Cette mademoiselle Guilbert lit,
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