‹ La chanson de ma vieChapitre 42 sur 80 · LA = SU LEA EEE · texte numérisé non relu

LA = SU LEA EEE

figurez-vous.. C’est rare au café-concert. » Ah! que je me rappelle tous ces détails. et Léon Moreau qui ne pouvait pas manger tranquillement, sa longue mèche noire tombant de son front perpétuellement dans son assiette. Et ces visages différents, Mme Duval à tête blanche, Goncourt « en neige », Moreau, corbeau, Lorrain et moi passés au henné, Lorrain les yeux très maquillés de bleu turquoise : moi les lèvres très rougies et les grenouilles vertes en faïence posées sur les fauteuils roses (la dernière lubie de Lorrain |) et la tête martyrisée de Saint-Jean-Baptiste en cire jaune transparente, avec imitation de sang lilas au col... la bouche torturée.. les yeux en extase.. Et le triptyque religieux d’un primitif à la tête de son lit !

Lorrain me fit remarquer la volupté des mains des personnages. il en avait comme un appétit... Une autre tête de cire verte, qui semblait suer du sang, était coiffée d’un linge de soie rose, à franges d’or; un antiquaire l’avait fait venir de loin pour la lui vendre. Enfin, à côté de cette cire, tout un étalage lugubre de bocaux, d’ouate, d’instruments de chirurgie que je considérais effarée… « Oui, dit Lorrain, c’est pour ça que nous dînons, ma chère, ensemble ce soir. demain, on m'opère et... » Et il manipula des pinces, des outils d’acier, avec des doigts soignés et bagués comme ceux de Liane de Pougy..………

Le dîner terminé, je m'en fus aux Ambassadeurs, amusée et ravie de ma visite. Ah ! Lorrain, tout fantasque et rossard que’ Vous étiez, vous saviez être bon et charmant, et plein d'esprit,

et distingué, distingué même dans vos vadrouilles, et Je vous admirais, et je vous aimais bien, car votre masque avait des transparences.… Vous aviez fait un jour une chanson, inspirée de ma silhouette et jamais elle ne fut chantée, cette décadente. — La musique m’en avait déplu d’abord, et vous refusiez ensuite de modifier certains couplets dont les allusions obscènes visaient ma silhouette mais semblaient aussi atteindre mon caractère. Si peu prude que je fusse je la refusai ; mais vous, cela vous faisait rire! Ah! pervers ami...

DÉCADENTE Par JEAN LORRAIN.

Pour MHe YVYETTE GUILBERT.

(Inédite.)

Je suis une jeune fille symboliste Aux bandeaux plats, et frêle, et triste.

Je rêve tout le long du jour, Cherchant des consonnances rares Et des prosopopées bizarres Symbolisant le mot « amour ».

Car mes amants étant de mœurs raffinées Il me faut affecter des grâces d’araignées ; Et les mots que chacun connaît Me semblent plats et laids… Symboliste, Ô puriste, Femme au regard troublant, La pâleur de mes joues Vous prouve que je joue De la lyre, de la lyre, toute Ia lyre, Pan Pan.

Je suis une pure helléniste Hébraïsante et latiniste.

Mes amants, tous gens distingués,

Entre tant de choses savantes

De toutes les proses vivantes

Ont voulu m’enseigner la clef.

Et, de silhouette épique à subjuguer un prince Je suis sphinge et liliale et mince, mince, mince Et les appas que chacun connaît,

J'les ai pas ! j'les ai pas!

Car ils sont gros et laids.

Page 1