ÉLÉONORA DUSE
Trois semaines après elle changeaïit d'idée et se confiait plus tard à des impresari américains qui surent la tenter.
Mais ma joie avait été débordante de lire, 1 un jour, dans. les journaux américains, le triomphe de sa rentrée sur la scèné italienne et tout mon orgueil séntimental ét tendre $’en gonfla de bonheur.
Puis réntrant en Europe, en avril 1922, je l’informais de la date de notre arrivée à Paris. La Duse mé Câbla qu’elle Viendrait spécialement pour m° ñ': embrasser... et je la révis!.. Et comment l’ai-je revue, mon Dieu... je la revis.. malade ! malade ! défigurée, et toussant, crachant, haletante, mais comme brûlant ses dernières étincelles, droguée, grisée par ses récents nouveaux triomphes ! et l’idée lui vint de se faire applaudir à Paris. Ce furent alors des pourparlers, des entrevues, des échanges de visites ; ici comme en Amérique, la difficulté tenait à son impossibilité de jouer chaque jour. Durant toute Sa carrière, jamais la Duse ne put jouer tous les soirs, et tandis qu’à Paris elle entrait en relations avec Sacha, Lucien Guitry, Copeau qui lui offrait des « possibilités », chaque jour le plan projeté la veille était abandonné. Et puis l’idée que Sacha faisait une pièce pour Sarah et voulait en faire une aussi pour elle l’énervait; elle m'écrivit :
« On veut apothéoser toutes les vieilles. Non! Dieu m'en préserve ! »
Ah ! ce printemps de 1922 où s’accroche le dernier souvenir que j'ai d’elle, où mon espoir aveuglait ma raison qui comptait trop sur sa joie au travail
pour vaincre sa maladie ! J'espérais que le cerveau vaincrait le corps ; ses beaux yeux devenaient si brillants, quand elle me racontait les ovations qui avaient accueilli son retour à la scène, que je me disais : « De tels yeux ne sont point ceux d'une femme mortellement atteinte ! » Il est vrai ses gestes frileux, sa crainte du vent printanier me faisaient réfléchir. Mais à un déjeuner chez Foyot où elle vint avec sa fille Henriette, elle semblait défier en bavardant joyeusement tout le sinistre et prochain futur, et sa dame de compagnie ne disait-elle pas : « Ah ! si vous voyiez Mme Duse en scène, vous ne la reconnaîtriez pas! Elle est pleine de vie ardente ! » Et quand elle vint au Théâtre Édouard-VII assister à mon concert, elle me dit, me voyant entourée de jeunes élèves américaines qui m’avaient suivie en Europe : « Ah ! que tu es bonne, Yvette, de permettre à ces « écolières » de paraître à tes côtés ! » Et, comme j'étais surprise, elle ajouta : « Mais oui... mais oui. C’est délicieux de modestie, ce que tu fais. Est-ce que ces petites le comprennent ? Et crois-tu leur enseigner ton «don » ? Non, Yvette, non! Est-ce qu’on t'a appris ce que tu sais, toi ? Non! non! Et moi est-ce qu’on m'a enseigné mon talent ? Non! non! Peux-tu leur donner des âmes ? Non ! Peuvent-elles comprendre la tienne ? Non! Alors, garde-toi, isoletoi, ne t'offre qu’à l’art, pas à elles ! » — « Maïs ça les encourage, Duse !... » — « Preuve qu’elles sont bêtes ! Tu es l'exemple le plus décourageant qui soit, Yvette ! Non, va, ce qui fait nos talents ne s’apprend pas; si on n'a pas « du Dieu sous la
peau », comme dit le poète, rien à faire. » — « Duk
PORTRAITS ANITE 275.
Dieu sous la peau. » oui, Duse, ton génie était divin, depuis le temps que tu n’avais plus de corps, la vie en toi ne venait plus que de ton âme, et la fragilité légère de ta chair sembla flotter toujours dans l’au delà des cieux... Ton front eut ses épines et ton cœur eut sa lance, et moi qui pense à toi j'en veux à ton Judas.