‹ La chanson de ma vieChapitre 60 sur 80 · L] LI . . . . « L L . L . L · texte numérisé non relu

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Et ma Duse s’en fut mourir en Amérique !

DEux CARDINAUX

Le Cardinal Mercier. — Le Cardinal Dubois.

Mgr le cardinal Mercier, hautaine image de vitrail! Que de sagesse vertueusement illuminée en elle ! Inoubliable silhouette gothique !. La première vision que j'en eus fut la splendide affiche répandue dans toute l'Amérique pendant la guerre de 1914. Là-bas, là-bas, au Colorado, à l'hôtel de Denver où elle rayonnait dans le hall, j'en voulus faire l’acquisition, mais l’hôtelier l'avait déjà promise à un collectionneur américain. Cette affiche s’étalait partout. Et le grand saint homme, au visage fier et inspiré, devait s'étonner de voisiner là-bas avec les héros des illustrations, des cinés américains, images ahurissantes de vulgarité ! Les colleurs d'affiches yankees, sans tact, sans goût, sans nuances, mettaient cet apôtre du Christ à côté d’épisodes meurtriers, et sa sainte

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soutane s’éclaboussait souvent du sang des assassins. Chaque fois j'en étais froissée. Mais en Amérique aussi, le patriotisme eut sa foire et ses

forains !.… Rien n'était plus tristement comique

et déconcertant que d'écouter les réflexions faites devant l’image du cardinal Mercier ; en sifflotant,

des boys s’arrêtaient, la regardaient, puis, entre

eux, disaient : « À big man !... » (un grand homme!) « What has he done ? » (qu'est-ce qu'il a fait ?) - « I dont know... but...! » (Je ne sais pas, mais...)

et l’on quittait « le cardinal » toujours en sifilo-

tant. Sa célébrité s’arrêtait, pour la masse, à son

nom « lié » à la guerre. Du personnage, la masse

ne savait rien. Une autre fois, à Cincinnati, une

jeune femme cria : « Mother, look at the Pope ! »

(Mère, regardez le pape !) « Non, dit la mère, ce

n'est pas le pape, c’est le cardinal Mercier. »

« Eh bien ? ce n’est pas le pape ?.… »

Qui, à cette époque, m'aurait dit qu'un jour -cette grande figure m'accueillerait de toute sa grace bienveillante.

En 1923, revenue d'Amérique depuis quelques mois, et voulant continuer en Europe mes efforts d'art mystique ét médiéval, je crus la Belgique la plus qualifiée pour le tenter. Déjà, à Paris, le cardinal Dubois avait été fort enthousiasmé de mes résultats, et je le priais de vouloir bien me « patronner » auprès du cardinal Mercier.

On me dit à Bruxelles qu'il y avait un abbé qui s’occupait avec ardeur des arts chrétiens, qui organisait des expositions, qui avait écrit des ouvrages sur les arts décoratifs dévoués spécialement à l’Église, bref, on me fit un tel éloge de

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l’homme, ami des artistes, que je décidais de lui écrire, et M. l’abhé Crooy répondit par retour à mon désir de le rencontrer. Pendant quelques jours nous fîmes plus amplement connaissance et M. l’abbé Crooy comprit tout de suite mon curieux apport. Ce fut donc lui qui m’introduisit chez Son !

minence le cardinal afin d’obtenir son appui.

J'avais été plus que surprise quand, demandant à l’abbé Crooy à quelle date le cardinal nous receyrait, il me dit en riant : «Mais quand vous voudrez, Madame. » — « Alors, Monsieur l’abbé, il me faut lui. demander une audience ?... » — « Eh bien, demandez-la-lui tout de suite. » — «Comment ?.. » — « Par téléphone. » — « Impossible, Monsieur l'abbé! D’abord, Son Éminence ne me connaît pas très certainement ? » — « Qu'en savez-vous ?.. » — « Alors, je dois lui écrire, Monsieur l'abbé. » — « Croyez-moi, insistait l’abbé Crooy, téléphonez... téléphonez... » — « Mais. qu'est-ce que je vais dire ? » — «Eh bien, dites que Mme Yvette Guilbert demande la faveur d’une audience à Son Éminence!» — « Non! non! Je n’ose pas faire cela, Monsieur l'abbé, téléphonez vous-même. » — « Pas du tout », répliquait l'abbé Crooy, qui s’amusait follement de mon émoi et empoignait le téléphone, demandant la communication avec Malines !.. « Allez... à vous, Madame... », et me mettant l’appareil en main, je demandais l'évêché. « Allo ? Oui... L'évêché de Malines ?.. » — « Oui, Madame.» — « Mme Yvette Guilbert sollicite respectueusement une audience auprès de son Éminence le cardinal Mercier. » Une seconde de silence. « Quel jour Madame veutelle venir ? » — « Mais... demain si possible, » —

« Entendu, Madame, Son Éminence vous attendra à onze heures. » J'étais muette de surprise. Je regardais l’abbé Crooy qui, souriant, me dit: « Vous voyez comme c’est simple! » (Sûrement, il avait dû prévenir le cardinal.)

. Le lendemain, à onze heures, nous arrivions à Malines, et au moment où nous entrions sous la voûte de l’évêché, l’abbé Crooy croisa un de ses collègues attaché au cardinal. Il nous présenta : « M. l'abbé X..., Mme Yvette Guilbert. » — « Ah! Madame, s’écria alors cet abbé, quelle bonne surprise de vous revoir. Je vous ai applaudi à Londres, à l’Empire, ce music-hall de vos débuts en Angleterre. » — « Mais. quand donc, Monsieur ? » — « Oh! évidemment avant d’être dans les Ordres », fit l’abbé, rieur. « Monsieur l'abbé, lui dis-je, très amusée, jamais je n’aurais cru que mes auditeurs pouvaient devenir prêtres. » Et cordial, charmant, distingué, il nous invita à venir avec lui déjeuner chez sa sœur, dès notre visite terminée chez le cardinal. Nous acceptâmes.

Et le cardinal nous reçut. Je vois encore son allure de prophète en haut d’un escalier sur lequel s'ouvre le salon où il nous reçut. Sa splendide stature, sa tête de vieillard à l’ossature saillante, ses cheveux blancs, son noble visage extasié, émacié, sa bouche aux lèvres si fines, si minces, si lamées, si fermées, si peu humaines, et qui va pourtant tout à l'heure, en souriant, montrer tant de bonté tendre! Ses yeux me semblèrent énormes, agrandis par l’ombre profonde des cavités qui les abritaient. Il fixa, attentif. et curieux, ses yeux sur mon visage, je me sentis

comme transpercée par l’acuité de ce regard, et cela me mit à l’aise.

Nous nous assîmes à ses côtés. Il me pria de lui exposer ma requête, et, très gaiement, je lui dis : « Votre Éminence est habituée à voir des incrédules qui, dans le fond de leur cœur, n’attendent qu’un miracle pour devenir croyants... eh bien, moi, Éminence…. aujourd’hui, en venant vous voir, j'ai l'impression d’aller à Lourdes! oui, l’âme est toute prête à faire sa montée. Mais. c’est à vous de faire le miracle. vous êtes un saint, Éminence, vous en avez le visage, ça doit donc vous être facile ?...» — « Ah bah! » ditle cardinal, riant. — « Mais oui, Éminence, vous ne pouvez pas me priver du miracle que j'attends! C’est impossible ! Ce serait contre la religion ! » À ces mots, le cardinal, s'amusant franchement, dit : « Alors.

évidemment... il nous faut faire ce miracle... mais quel est-il ? »

Et je lui expliquai ma grande idée, développée depuis sept ans aux États-Unis par mes soins : « Voilà : il s’agit de remettre la religion dans l’art, et l’art dans la religion. Du reste, ajoutai-je, Son Éminence le cardinal Dubois, archevêque de Paris, m'a déjà donné son patronage à la suite d’un spectacle que je lui offris, dans le magnifique hôtel de la comtesse de Béhague, afin qu'il fût certain de la qualité d'art présentée sous ses auspices. Et je viens inviter Son Eminence le cardinal Mercier à vouloir bien assister à la même représentation que j'organiserai, s’il veut bien l’honorer de sa présence. » |

— J'ai reçu, en effet, dit le cardinal Mercier,

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