‹ La chanson de ma vieChapitre 6 sur 80 · DERNIER SOUVENIR DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

DERNIER SOUVENIR DE MON PÈRE

C'était en 1884, j'avais dix-sept ans, et il y a aujourd'hui quarante-deux ans que, le 13 août, je portai à mon père, à son lit de mort, des fleurs de fuchsia pour la Saint-Hippolyte, sa fête. Je revis ces journées et revois ma mère accourue de Paris, le 5 août, à Villedieu-les-Poëles, en Normandie, dans cette auberge de Mme Bochin qui, touchante de charité chrétienne, soignait mon père, tombé là comme un bolide. Il avait été surpris par la maladie au cours d’un ultime voyage, car il avait voulu mourir en sa belle ville normande de Saint-Lô, mais les chaleurs et les fatigues du voyage l’avaient arrêté en route,

Fidèle à sa Normandie, mon père expira à Villedieu le 17 août.

Quels souvenirs ! La dépêche de l’aubergiste informant ma mèêre que mon père mourant la réclamait. Pas d'argent en caisse pour partir ! Que faire ? Une Américaine, Mrs. Hill, pour laquelle je faisais des robes, nous prêta cent francs. Ma mère prit le train.

Puis, Mme Bochin, l’aubergiste, prise d’une affectueuse et respectueuse sympathie pour ma mère,

ide MÉMOIRES

lui offrit d'avancer les frais de mon voyage, et j’accourus à mon tour le 10 août.

Un soir qu'il se sentit perdu, mon père me dit, sa main dans la mienne : « Je meurs d’un froid pris au cercle. Le jeu. le jeu fut la cause de votre abandon ! Je me repens, fillette, je me repens. Par le jeu j'ai tué vos deux bonheurs, le jeu m’a tué à son tour. Ta mère est une sainte…., je me repens.., oh ! comme je me repens ! »

Et comme il ajoutait : « Quand tu te marieras, pense à ton papa, veux-tu ? » Sans réfléchir, sans comprendre, cruellement je lui répliquai : « Père, je ne me marierai jamais. j'ai trop peur d’être malheureuse !.. » Il tourna sa pauvre tête du côté du mur et se tut.

Ma mère, alors, lui demanda s’il ne permettait pas qu'elle se reposât quelques heures... une nonne, garde-malade, viendrait le veiller. Il balbutia un «oui» vague. La nonne arriva.

Jamais je n’oublierai cette scène. Ouvrant les yeux à 10 heures, le soir, il aperçut la nonne, assise à ses côtés, qui priait. Par un étonnant effort de volonté, il s’assit sur son lit et éclata d’un tel rire, que mère et moi, réveillées en sursaut, nous accourûmes.

S’adressant à la nonne, il criait railleur : « Ah! par exemple ! Tu es de ma famille! Mais tu ressembles à toutes mes sœurs ! Tu es une Guilbert, n'est-ce pas ? ».

Et la nonnette de vingt ans, Normande elle aussi évidemment, toute bouleversée, répondait : « Monsieur, nous n’avons pas le droit de dire qui nous Sommes..., je suis sœur Madeleine, c’est tout ! »

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