DERNIER SOUVENIR DE MON PÈRE
«Men fous, disait mon père... tu es une Guilbert !»
Etait-elle une Guilbert ? Jamais nous ne le sûmes. En tout cas mon père guetta ses yeux, sa bouche, pour surprendre la vérité.
Le soir, Mme Bochin, l’aubergiste, faisant semblant de plaisanter avec mon père, lui dit : « Eh bien, le Parisien, ça vous embêterait si je montais avec Bochin dîner avec vous ? Nous avons invité le curé. C’est un homme instruit, lui. Vous bavarderez de Paris ensemble. » Ma mère et moi, nous reçûmes un terrible choc, la mère Bochin préparait « les derniers sacrements », comment mon père allait-il accueillir cela ?
Les yeux perçants, intuitif, il dit : « Mère Bochin, je n’aime pas les curés, mais le vôtre doit être un brave homme, il est Normand ? Oui ? Alors qu’il vienne. mais pas pour dîner, pour. pour...
(et il hésitait) pour m’administrer », finit-il par dire. Ah! ces trois regards, de mon père, de ma mère et de moi.
Le curé arriva, jovial, l’air dégagé et bon enfant, le grand vouloir au cœur de ne point effrayer l’homme encore attaché d’un fil à la terre!
Ma mère et moi, retirées derrière le rideau du lit, nous les entendîmes parler de Paris, des entraînements faciles, du péché d’adultère.. « Vous repentez-vous, au moins, d’avoir été un si mauvais sujet, dit le prêtre en forme de gronderie souriante ? ». — « Ah! non! cria mon père, s’il est une chose que je regrette, ce sont les femmes ! Ah! curé, vous ne savez pas. mais les femmes...
c’est toute la vie ! » Alors, Le prêtre, adroit, voulant absolument l’absoudre avant le grand départ, lui
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dit, riant très fort : « Ah! polisson ! Et votre
femme ? Cette sainte femme, comme vous ne cessez de l’appeler, qu'est-ce qu’elle dit de cela. heïn ? » . Alors mon père, d’une voix étrange et comme lointaine, répliqua : « Ah! voilà ! voilà, voilà mon repentir ! Ah! que je lui ai fait de peine, curé! Oui... pour elle. je me repens ! Qu'elle me pardonne ! J’ai été « paillasson », j’ai été joueur, et ma femme et ma fillette... » Là, il eut une syncope,
Quand il revint à lui, il vit le prêtre qui, debout, récitait des prières. il fit signe à ma mère et à moi d'approcher de son lit, il nous embrassa, et pendant que l'huile sainte oignait les paumes de ses mains, il murmura distinctement : « Je passe à l’octroi » et mourut.
Ce fut la première fois que je vis « un mort », J’en restais de longues semaines effrayée.
La petite nonne (était-ce une Guilbert ?) s’en alla vite à son couvent chercher des fleurs, des linges, des cierges, et deux jours après, le 17 août, mon père, mené « à bras » (le corbillard n'existait pas à Villedieu) par des voisins de l’aubergiste, fut escorté de six nonnes et d’une soixantaine de petites fillettes du couvent, habillées en blanc, cierges en mains...
Les prières des prêtres et les chants des vierges
conduisirent par les champs de blé roux, les coquelicots et les bluets, ce Parisien fêtard, auquel, après nous, un soleil radieux donnait un dernier baiser.
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