‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 10 sur 61 · ORIGINE DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE. XXXV · texte numérisé non relu

ORIGINE DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE. XXXV

Brunehilde. Il a pu en èfre ainsi dans les autres parties du monde gennanique; mais, en France, ces êyënements ont dû contribuer, au contraire, à fiiîre oublier les héroïnes du poôme, par cela même quW les aurait confondues avec les reines de l'histoire* ï)ans l'opéra de Roland à Roncevauœ^ M. Mermet a reproduit la donnée de la femme fatale, qui est cause de la mort d\i héros (1).

De ces coïncidences mythologiques, de ces témoignages empruntas à l'histoire, de ces rapprochements poétiques, nous nous croyons autorisés à conclure que Roland procède de Sigurd, de l'idée commune à toute la race indo-européenne. Assurément, si Ton le compare à Sigurd et surtout à Rama, le type primitif parait singulièrement défiguré dans noh^e chanson ; mais il ne l'est pas plus que dans la dernière version des Niebelungen^ dans le Schanameh et dans V Iliade. De tous les héros épiques aujourd'hui connus, Rama et Krisnah sont les seuls qui aient conservé à peu près intact le caractère rédemptif de la tradition originelle. Tous les autres l'ont plus ou moins perdu et par les mêmes raisons.

L^iine de ces raisons est que la tradition mythique a été partout adaptée à quelque événement de l'histoire particulière d'un peuple, ce qui a dû nécessairement' rétrécir le point de vue. L'autre

(1) Sll n'eût été gêné par les habitudes frivoles du public, l'ingéfiieia librettiste eût sans doute donné plus de consistance et de portée & cette heureuse inspiration.

XXXVI INTRODUCTION

raison est Tadoption d'un dogme religieux, ne devant supporter, à côté de lui, que dans une certaine mesure des rapprochements ou des contradictions qui pouvaient offrir des dangers réels pour la foi. Si ces causes n'ont pas produit les mêmes effets dans l'Inde, ou du moins à un degré aussi sensible, il faut l'attribuer au génie particulier des Arians-Indoux, qui n'a jamais séparé clairement le dogme, la légende, la mythologie, la météorologie, la vie des saints et l'histoire.

Ainsi que l'a remarqué le savant Max Mûller (1), le mythe de Sigurd projette ses rayons sur les rois de Bourgogne, sur Attila et sur Théodoric. Mais ce ne sont pas, comme il le dit, ses derniers rayons. Les derniers rayons de Sigurd sont ceux qui entourent comme d'une auréole la figure de Roland. C'est pourquoi cette figure occupe une si grande place dans l'imagination du peuple, qui consent, qui travaille même à transformer ses héros, mais qui ne les oublie pas facilement, et qui a tant de peine à les remplacer. C'est ce qui fait que, même dans les versions les moins parfaites, la Chanson de Roland domine les plus belles chansons de gestes d'une hauteur incommensurable et d'un air si étrange.

Du reste, un héros peut procéder de la paternité la plus glorieuse , une aventure peut appartenir à l'ordre le plus sublime ; mais il n'en résulte pas nécessairement que l'œuvre qui célèbre ce héros ou

(1) Eftsai de mythologie comparée, page 88 de la traduction.

OHIQINB DE l'épopée FRANÇAISE. XXXVII

qui raconte cette aventure soit digne elle-même d'uuQ si noble origine; le résultat contraire se voit trop souvent : ainsi, un sujet véritablement épique se rencontre quelquefois dans le plus infime de nos romans d'aventures. Mais il ne faut pas exagérer l'importance de ce point de vue. On est trop disposé aujourd'hui à confondre la grandeur morale d'une époque on d'une nation avec sa valeur artistique, et à exalter outre mesure la seconde en négligeant la première. S'il est exact de dire que les peuples les plus nobles, les Indo-Européens ou Arians , ont été seuls aptes à produire de véritables épopées , il fieiut en même temps reconnaître qu'il y a quelque chose de contingent et de secondaire dans le fait même de cette production.

Ce qui fait la grandeur de la Grèce , ce n'est pas d'avoir produit Homère, mais d'avoir su concevoir Achille. Il aurait pu arriver que les cantilènes populaires d'où V Iliade est sortie^ n'eussent pas été recueillies par Homère et coordonnées par d'habiles grammairiens ; mais il n'y aurait à tirer de là aucune conséquence contre la grandeur morale de l'Hellade aux premiers jours de son histoire. Qui sait même si le moment où im artiste se substitue au génie vivant de la nation, pour cristalliser sous ime forme plus ou moins heureuse l'idéal commun, n'est pas aussi le moment où cet idéal commence à être délaissé et où bientôt il ne sera plus saisi que par le côté artistique? L'Hellène, qui s'enthousiasmait sincèrement, qui sentait croître sa propre énergie en entendant une cantilène peut-être rude et

XXXVIII INTHODUCnON,

grossièrei et qui s'en inspirait pour essayer de suivre lui-même les traces de Pélélde , n'étaitril pas plw véritablement grand qae le lettré des temps posté* rieurs auquel Homère cache Achille, qui ne cherche pas son idéal dans le héros , mais dans le poôte, à qui l'épopée inspire non pas la noble passion d'imiter le fils de la déesse, mais le désir inférieur et toigours impuissant d'écrire aussi une Iliade, pour accoler son nom à celui d'Homère ? Préférons Rama à Yabniki, saint Louis à Joinville , Sigfried à l'évèque de Passau, et mettons Roland au-dessus de son trouvère du xif siècle, comme Achille au-dessus de son Homère. Sous ce rapport, les enfante ont le sens beaucoup plus juste que les lettrés, parce que la faculté de l'assimilation domine chez eux le sens critique. Ce que j'ai tenu à indiquer ici , c'est que la véritable grandeur de la France au moyen-àge est d'avoir conçu ou plutôt conservé le type de Roland et d'en avoir fait son idéal. Si l'on était ramené à reconnaître que notre épopée nationale est inférieure par quelque côté à celle d'un autre peuple, au point de vue de l'art, il n'y aurait rien à en conclure contre la véritable grandeur de nos ancêtres : ce ne serait qu'un accident artistique.

CONSIDÉRATIONS fflSTO^IQUES.

Avant d'indiquer quelle a été dans son ensemble notre œuvre épique au moyen âge, avant de rechercher les sentiments et les idées qui y sont exprimés, avant d'en caractériser et d'en apprécier la forme, il est utile de préciser les rapports de nos poèmes chevaleresques avec l'histoire, de faire ressortir en quoi ils se sont conformés à la vérité des filits, et sous quelles influences ils ont pu s'en écarter.

DU CHBISTIANI8HE.

On sait que l'Église adopta les Franks dès leur arrivée en Gaule , même avant leur conversion, et qu'elle contribua puissamment à établir leur prépondérance sur les autres barbares. « Ce sont les évêques , dit Gibbon , qui ont fait le royaume de France. » Clovis commence la restauration de l'empire d'Occident, en recevant la confirmation de PËgUse en même temps que l'investiture impériale.

XL INTRODUCTION

<c Et sis corona nostra, lui écrit le pape Anaertase^ gaicdeatque mater Ecclesia de tanti régis ^ quem nuper Deo peperitjprofectu. LœtificaergOj gloriose et illustris fili, matrem ttcam et esto illi in columnam ferreara. » L'invitation ne fut pas vaine. Aussitôt après leur conversioh, les Franks s'enrôlent au service du christianisme. Le nom de la Sainte-Trinité figure dans le préambule de leurs capitulaires. Bientôt l'image de saint Pierre est peinte sur leur oriflamme (i). Les ambassadeurs franks demandent à Constantinople la délivrance du pape Yigile ; des miracles favorisent la marche de leurs armées, parce que leurs guen*es sont religieuses , d'abord contre les Bourguignons ariens , ensuite, et à plus forte raison , contre les Lombards, oppresseurs de l'Église , contre les Saxons , les Avares , les Slaves idolâtres et contre les Sarrazins infidèles. Les Franks deviennent au nord , à l'est et au sud les grands arrêteurs des invasions dans le monde chrétien. L'exploit le plus éclatant de cette résistance est la victoire de Charles Martel qui sauva l'Europe de là conquête des Musulmans.

Arrêter les barbares et les convertir, telle est donc la mission que les Franks ont accomplie depuis Clovis jusqu'à Charlemagne , et cette mission émanait de la papauté, autant que celle de saint Columban ou de saint Boniface. D'un autre côté, c'est la France qui a afiranchi définitivement l'Église du ré-

(1) Histoire littéraire de la France, tome XXII, page 774; — la Chanaon de Roland, page 157 de ce volume.

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