PERSE^ GRÈCE ET GERMANIE. XIII
Un être appartenant au mondiB inférieur, téné-* breux, infernal^ le nain Fa&iir, qui s'est changé en dragon, est le gardien d'un trésor maudit, d'un trésor fatal, conservé dans une peau d'outre qui rappelle la toison d'or (1).
Il existait alors un jeune héros, descendant d'Odin, de la race des princes de la lumière ; il s'appelait Sigurd ; il n'a rien d'historique et diffère en cela des autres héros germaniques, de Théodoric, par exemple^ et de Charlemagne. Il avait un cheval doué d'intelligence ; ses armes avaient été forgées par les puissances surnaturelles. Mais il lui avait été prédit, comme à Achille, qu'il mourrait jeune. 11 attaque le dragon Fafnir et le tue. En se baignant dans son sang, il devient invulnér8d)le, excepté entre les deux épaules, à ime place qu'une feuille de tilleul empêcha d'être mouillée. Il mange le cœur du monstre et il apprend à connaître le langage des oiseaux. Cette science lui sera aussi funeste que la possession du trésor fatal.
Les oiseaux lui révèlent qu'ime divinité guerrière, une Valkyrie, pour avoir désobéi aux dieux, est enfermée dans un cercle de^feu où elle dormira jusqu'à ce qu'un mortel vienne la déUvrer et la prendre pour femme. Sigurd délivre Brunehilde et lui promet de l'épouser ; mais, avant de le faire,
(1) L'habitation de Kouvéra^ dans les montagnes qui donnent Tor et les pierreries^ est remarquable. On voit ainsi l'origine de cette opinion si ancienne et si répandue^ qui fait garder par des monstres et des esprits les trésors cachés au sein de la terre. Greuzer. édit. Guignant^ tome !«', page 249.
XIY INTRODUCTION.
il le laisse estrainer à une aventui>e dans le pays des Niflings, les princes des ténèbres, et il se fait leur auxiliaire ; bientôt, sous l'empire d'un breiî* vage magique, il oublie Brunehilde et épouse la S(Bur des princes des ténèbres, Gudruna, la Krim-» hilde de Tépopée germaine. Sigurd offense mortellement Brunehilde en employant la ruse afin de lui Caire épouser un frère de Gudruna. Pour se vQUger, la Yalkyrie excite son mari et ses beaux» frères à s'emparer du trésor fatal de Fatoir» L'un d'^uir frappe entre les deux épaules Sigurd qui périt pour avoir possédé ce trésor et pour avoir épousé la femme inférieure. Gudruna épouse Attila pour venger la mort de Sigurd et pour reconquérir le trésor de Pafnir. Accusée d'infidélité, elle est forcée de se purifier par le feu, comme Sita. Mais la tradition populaire attend toujours la résurrec^ tioi^ de Sigurd comme celle de Balder (1).
QUELQUES MOTS SUR l'oRIQINE DES ÉPOPÉES.
Les rapprochements qui viennent d'ètpe signa» 14s, ue peuveut être attribués ni au hasard, qui n'a jamais rien produit de pareil, ni à une imitation servile où il n'y aurait pas cette variété. Ces rapprochements supposent l'existence d'ime tradition
^vr-
.(i) Gudrun, deuUohea Heldenlied. ^ Oianam^ Études germainiques, tome !«', pages 228 et suivantes.
SUR L^ORiaiNE DBS ÉPOPÉES. XV
commune, ou historique ou purement mythique, également recueillie^ mais diversement développée par les différents peuples d'origine indo-européenne. Ces peuples, qui gardaient tant d'autres traces d'une éducation commune, retinrent donc ausip ce sujet éternel de leurs chants. C'est toiyours la lutte du bien et du mal, de la limiière et des té- ^èbres, de la vie et de la mort. D'uu côté, la puisnance du mal s'introduisant sous la figure du ser^ peut avec l'aide de la femme; de l'autre côté^ te héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre, et pour expier une ancienne malédiction, a Ici, dit Ozanan, je crois rc;connaitre ce mystère, qui fait, depuis six mille aos, la préoccupation du monde, qui est au fond de toutes les religions, comme la religion est au fond de toutes les épopées. La lutte, la chute et la rédemption formeraient le texte d'im premier récit, dont tous les autres ne seraient quQ des variantes et des épisodes (1). » Cette opinion est celle qui voit dans la tradition mythologique et épique les débris d'une révélation primitive. On doit reconnaître que la même manière d'exprimer la même pensée se trouve dans les livres des Hébreux et des Chrétiens, Les textes sacrés, où le mal est représenté par le serpent et les ténèbres, sont bieia CQnnus :
Et Dieu dit au «erpent : « Parce que tu as fait ce^la, tu ^ maudit parmi tous les animaux et les bêtes de la terre. » —
(1) Tome I«f, page 242.
XVI INTRODUCTION
Vous êtes tous les fils de la lumière et les fils du jour ; nous n'appartenons pas à la nuit et aux ténèbres. — Vous étiez autrefois les ténèbres^ mais maintenant vous êtes la lumière dans le Seigneur (1). '
Mais ce qu'il y a peut-être .àe plus s^^isissant dans ce genre, c'est le passage suivant de l'Apocalypse ;
Un grand combat s*est fait dans lé 'ciel : Michel et ses anges combattaient contre le drago^; ti le dragon combattait et ses anges avec lui, ejt ils. ne préyiLluvent pas, et ils perdirent leur place dans le ciel. Et i^ fut précipité, 1^ grand dragon, le serpent antique qui est apppelé dia];>le et Satan, qui séduit toit!' Tunivers*; et il fut précipité sur la terre et ses anges furent renvoyés avec luL Et j'entendis une grande voix dans le ciel disant : « Maintenant,' le salut du monde est accompli ! »
Ne croit-on pas lire le combat de Rama contre Ravana? J'ai été souvent frappé de la Wanière dont plusieurs peintres et quelques sculpteurs chrétiens ont rendu, en l'adaptant à d'autres sujets, l'idée de l'épopée des Arians, dont nous venons de rappeler lés traits caractéristiques. Il y avait, par exemple, dans l'église de Sainte-Marîe-des-Anges^ à Spinelli, une composition religieuse que Ton pourrait prendre pour la représentation de l'un des derniers chants du Ramayana, Dans le haut du tableau, le Père éternel est assis sur un trône, d'où VÊtre existant par lui-même ^ comme diraient les poëmes indiens, contemple la lutte. A sa droite, est un essaim d'anges armés ; à sa gauche, se tiennent d'autres anges qui semblent l'adorer et l'implorer. Au-des-
(1) Genèse. — Épîtres de saint Paul.
SUR l'origine des épopées. XVII
sous du Père éternel, l'archange Michel, comme Rama en présence de Brama, combat le roi ailé des démons. La beauté, et surtout la sérénité du champion de Dieu contrastent avec la laideur et avec les hideuses contorsions de son ennemi, armé, comme Ravana, de plusieurs tètes sifflantes. On sent que la fureur de ses attaques se brisera contre le bouclier de rarchfuige, et que le monstre n'échappera pas àl'épée qui va tomber sur lui. Ce combat occupe le centre même de la composition. A droite et à gauche de ce groupe, qui est colossal, des anges plus petits percent des démons de leurs lances et les précipitent. Le plan inférieur est occupé par d'autres démons qui tombent, la tète la première, sur la pierre nue ou dans les abîmes entr'ouverts. Mais c'est surtout l'œuvre de Raphaél d'Urbin qui reproduit admirablement la donnée de l'épopée ariane. Ses trois tableaux de saint Michel et de saint Georges, que l'on voit au Louvre, sont la reproduction plastique la plus ressemblante, la traduction la plus fidèle de l'héroïsme moitié divin et moitié humain de Sigurd^ de Rustem, et surtout de Rama, dont le poète a dit, comme pour inspirer le génie de Raphaël :
Le beau jeune homme avait l'air de sourire en présence de tous les Raksasas ; mais sa colère ne rendait que plus difficile à soutenir la flamme de son regard^ aussi flamboyant que le feu à la fin d*un âge du monde. Toutes les divinités du bois frissonnèrent en le voyant rayonner de splendeur (1).
(1) Tome IV, page 172.
XVIII INTRODUCTION
L'opinion qui rattache l'épopée iàdo^Uropéenne à une révélation primitive, n'est pas celle des Allemands de nos jours. Ces écrivains font dériver la tradition, épique de la lutte des éléments. D'après eux, le mythe commun à tous les peuples indo-eu-* ropéens aurait pour origine la simple constatatioti d'un fiait météorologique qui leur aurait inspiré l'admiration et la reconnaissance. Tout pourrait se résumer dans cette formule : et Le soleil se lève lé matin ; il dissipe les nuages qui se résolvent en phkië^ et il se couche le soir pour reparaître le lendemain* rf A l'aide de la philologie, on croit être arrivé à démontrer que le héros épique et son enneini ne sont que des personnifications du soleil et des ntia^s, de la clialeur bienfaisante et de l'humidité (1).
Si cette opinion était fondée, l'on n'en serait pas moins porté à admettre que le mythe ou la donnée épique avait déjà pris une forme anthropomorphl-^ que avant la dispersion des peuples arians^ et cela à cause des ressemblances, trop frappantes pour 6it<ê fortuites, qui existent dans la manière* dont tous les peuples ont reproduit, dans leurs mythes et dans leurs épopées, la donnée originelle, que oette àot-^ née repose sur l'observation météorcdogique crtt Mt une révélation primitive. 11 est incontestable également que, dans tous les poèmes aiâans, cette doa^ née a été rattachée à un fait historique; mais il est
(1) Consulter à ce sujet l'essai de Mythologie comparée de Max. Muller. Voir aussi les études de M. Michel Bréal suf les mythes de Cacus et d'ŒMipe dans la Revue archéologique , et Croyances et Légendes de V antiquité, par Maury, pages 97 à 145 et suivantes.