DE BATAILLE
Le preux Roland combattait noblemenVj; Mais tout suant et tout chaud est son corps.
Et dans la tète il a grande douleur.
D'avoir corné, sa tempe en est rompue;
(1) La tradition relative à Gille f9e retrmnre dans le poëme de Hugues-Capety qui a été tont récemment publié. Hngaes, en fuite^ rencontre ie solitaire qui avait échappé au désastre :
Il veut savoir si Charles reviendra.
Souffle en son cor, qui sonna faiblement.
Charles s'arrête, il écoute le cor :
a Seigneurs^ dit-il, nos affaires vont mal.
a Mon neveu va nous manquer aujourd'hui; a J'entends au son qu'il ne vivra plus guère, <c Qui veut le voir, chevauche avec vitesse.
<c Faites corner tous nos clairons ensemble. y> Soixante mille avec force ont corné :
Monts résonnaient^ vallons y répondaient.
En l'entendant, les payens ne rient pas.
Ils se disaient : m Nous allons avoir Charles I
a Charles le roi revient ; de ceux de France, AOi. a Nous entendons les clairons résonner.
<c Si Charles vient. Dieu ! quelle grande perte ! <c Nous y perdrons l'Espagne, notre terre; <c Si Roland vit, la guerre recommence, d
Ly rois vit Tennitaige^ celle part est venus.
Le mason aprocha. Là ne repairoit nulz
For quez ung saint ermitez ; G. ans avoit et plus,
Trez le tamps Gharlemain^e c'est (oit) au bos repus.
E fu en Raincheval où Rolans fu perdus;
Et là fist il la veu, quant il fu combatus.
Que se Dieux ly voUoit faire telle vertus
Qu'il péuist escapper dez paiiens malostrus.
Il devenroit tantost ermitez ou rendus ;
Si quez là demora ly ermitez menbrus.
(HugueS'Capet, page 210.)
LA CHANSON DE ROLAND. i09
Lors quatre cents se rassemblent en armes, Et des meilleurs qui soient dans leur armée ; Avec vigueur ils attaquent Roland.
Le noble comte, assez a-t-il à faire ! aoi.
Le preux Roland, quand il les voit venir,
Se fait plus fort, plus fier et plus solide ;
Ne l&chera tant qu'il sera vivant.
Sur son cheval, qu'on nomme Yaillantif,
Il pique bien des éperons d'or fin ;
Et dans la masse il va les assaillir.
Ensemble avec l'archevêque Turpin.
Les Sarrazins se disaient : a Sauvons-nous !
c< De ceux de France on entend les clairons ;
c( Charles revient, le puissant empereur ! »
Le preux Roland n'aima jamais les lâches, Lea orgueilleux, ni les hommes méchants, Ni chevalier s'il ne fut bon guerrier.
Il appela l'archevêque Turpin :
« Moi, je chevauche et vous êtes à pied ; <c Mais par amour pour vous je reste ici :
c< Ensemble aurons et le bien et le mal ; <( Pour ces félons (1) je ne vous laisserai ;
(i) Pur nul hume de car. Roland dit qu'il n'abandonnera pas Turpin^ quel que soit le iy>mbre des ennemis vivants.
110 hk CHANSON DE ROLAND.
a Nous allons rendre aox payens cet assaut.
<c Les meilleurs coups sont ceux de Durandal. » Turpin répond : c< Félon qui bien n'y frappe I ce Charles revient, qui nous vengera bien, y^
Payens disaient : ce Sommes nêa malheureux I
« Et ce jour d'hui pour nous est bien cruel :
ce Avons perdu nos seigneurs et nos pairs.
ce Charles revient avec ses gens, le brave I
<c Nous entendons les clairons des Français.
c( Grand est le bruit de ceux qui crient : aMoqjoye I »
« Le preux Roland est de fierté si grande
ce Qu'homme de chair ne pourra pas le vaincre.
c< Tirons de loin et laissons lui le champ; »
Et les voici qui lui lancent des flèches,
Piques, épieux et des dards empennés (1) ;
L'écu du comte ils fracassent et percent.
Et son haubert ils rompent et démaillent.
Mais en son corps ils ne l'ont pas atteint ;
Mais Yaillantif , ils l'ont blessé vingt fois ;
Le bon cheval tombe mort sous le comte.
Ils fuient alorsi et lui laissent le champ.
Le preux Roland à pied y est resté. AOi.
(1) C'est ainsi que Kama est assailli de flèches par les démons dans une suite d'asituts. {Banm^fona, tome IV de la Iraduetion d« Fauche.)
LA CHANSON DB ROLAND. Ili
CJOMMENT l'aRCHBVÊQUE TURPIN DONNB L*ABSOOTE
kVTi FRANÇAIS.
Payens s'en vont, faciles et courroucés ;
Devers l'Espagne ils se précipitaient.
Le preux Roland ne peut pas les poursuivre,
Il a perdu son cheval Yaillantif.
Qu'il veuille ou non, à pied il est resté.
Puis il alla pour aider à Turpin,
Il délaça son casque de la tète^
Il enleva le blanc haubert léger,
Il découpa son surtout en entier.
Il en plaça les morceaux sur les plaies,
Contre son sein il embrassa Turpin,
Sur l'herbe verte avec soin le coucha
Et doucement lui fit cette prière :
€ Homme de oœur, donnez-moi mon congé.
ce Nos compagnons qui nous étaient si chers,
« Ils sont tous morts : ne les oublions pas.
c< Je veux aller les chercher dans la foule,
tt Et devant vous les porter et ranger* »
Turpin lui dit : (c Allez et revenez :
« Le champ est vôtre et mien, grâces à Dieu ! »
Roland tout seul, par le champ de bataille,
Fouille les vaux et fouille les montagnes.
Le preux trouva Gérer avec Gérin,
Et Béranger et le marquis Othon,
Puis il trouva Sanche avec Anséis,
Trouva Gérard, le vieux de Rossillon.
Le preux Roland les a pris un par un,
Les a portés tous devant l'archevêque.
Et les a mis en rang à ses genoux.
Turpin ne peut s'empêcher de pleurer.
Lève sa main et bénit les Français.
n dit après : c< Vous eûtes du malheur !
a Seigneurs, que Dieu place toutes vos âmes
a Au paradis, parmi les saintes fleurs (1).
a Ma propre mort me donne tant d'angoisses t
<c Je ne verrai plus le grand empereur (2)! d
(i) Nos trouvères parlent toigoors des fleurs à propos du paradis. Les saintes fleurs seules signifient le paradis.
(2) Remarquez avec quelle vénération et quel amour les chevaliers français parlent de Gharlemagne. Olivier dit^ à la page 89, qu*on ne verra pas un pareil roi jusqu'au jugement dernier. Voir H Charrois de Nysme, vers 155^ les Quatre Fils Aymon, vers 215 :
Pour le plus vaillant roy qui jamais n'estera.
On verra bientôt combien Roland^ au moment de mourir^ regrette l'empereur. Dans les œuvres plus récentes^ Gharlemagne est devenu débonnaire et ridicule. La tradition le confond alors non plus avec Charles Martel^ mais avec Charles le Chauve.
A Roland retourne, il cherche dans le champ.
Lors il ifetrouve Olivier, son ami, Contre son sein étroitement l'embrasse, Du mieux qu'il peut, l'apporte à l'archevêque. Sur un écu près des autres le couche, Et l'archevêque absout et les bénit.
Lors la douleur et la pitié redoublent.
Et Roland dit : (( Olivier, bel ami, m Vous fûtes fils au vaillant duc Renier, <c Chef et seigneur jusqu'au val de Runers (1). c< Pour rompre lance et pour briser écu, <c Pour effrayer et pour vaincre l'orgueil, a Pour conseiller loyalement les braves, <c II n'y eut pas de meilleur chevalier ! »
COMMENT l'archevêque REND SON AME A DIEU.
Le preux Roland, quand il voit morts ses pairs. Sire OUvier qu'il avait tant aimé,
(1) Renier est un personnage de la geste de Garin de Montglane, dont OUvier fait partie. Cette filiation est souvent rappelée. Voyez
m LA CHANSON DE ROtAND.
Il s'attendrit, il commence à pleurer.
Et son visage est tout décoloré ; Il a tel deuil qu'il ne peut se tenir ; Qu'il veuille ou non, à terre il choit pâmé.
Turpin lui dit : (c Vous fûtes trop vaillant ! t>
Quand Tarchevèqtue a vu Roland pâmer, Il eut tel deuil, jamaii^ n'en eut si grand.
Il étendit la main et prit le cor.
En Roncevaui il est une eau courante, Il veut aller pour donner à Roland. Son petit pas il marche en chancelant, Si faible il est qu'il ne peut avancer.
N'en a la force, a tft)p perdu de sang.
Avant qu'il puisse aller un seul arpent.
Le cœur lui faut, il retombe en avant.
Et de la mort il ressent les angoisses.
Le preux Roland revient de pâmoison.
Se met sur pieds , mais a grande douleur ; Car il regarde en amont, en aval :
Sur l'herbe verte, un peu devant les autres.
Il voit gésir le noble chevaUer,
notamment Guillaume d'Orange, par Jonckbioet, tome II, pages H et 12; Fierabras, ^Sige 11; GaM/*rey, page27; Girard de Viane, page 133.
Turpin, que- Dieu mit sur terre en son nom.
« Meâ culpâ, » dit-il les yeux au ciel.
Et, les deux mains jointes, il priait Dieu Pour qu'il reçût au paradis Turpin.
Mort est Turpin, le bon guerrier de Charles!
Par grands combats et par très-beaux sermons, Contre payens il fut toujours champion.
Lui donne Dieu sa bénédiction ! aoi.
Le preux Roland voit l'archevêque à terre ;
Hors de son corps il voit gir les entrailles.
Et sur le front bouillonner la cervelle.
Sur la poitrine, entre les deux mamelles^
Il a croisé ses mains blanches ei belles (1).
Puis il le plaint à la mode de France :
d Eh ! chevalier de bonne aire, homme noble,
<c Je te confie au Glorieux du ciel :
«c Plus volontiers nul ne le servira !
<c Nul (2) ne sut mieux, depuis les saints Ap6tres^
« La foi garder et convertir les hommes.
(( Que n'ait votre âme aucun mal ni soufirances !
« Du paradis lui soit la porte ouverte I )»
(1) Guillaume au Court Nez rend le môme servioe à son neveu Vivien^ dans la Bataille d*Aleschamps, vers 748 :
See blanches malus desor son piz croisant.
(S) Le texte dit : Ne fût on tel prophète.
POURQUOI R0LA5D ESSAYE VfE BRISER 805 HpAb»
Boland sent bien que la mort loi est proche.
Le cervelet lui sort parles oreilles.
n priait Dieu pour qa'il sauvât ses pairs.
Et pour M-mème invoquait Gabriel.
n prit son cor, pour n'avoir de reproche.
Et Dorandal Fépée en l'autre main.
Pins loin qu'un trait lancé par arbalète (1),
n s'avança sur la terre d'Espagne,
Gravit un tertre. Au-dessous d'un bel arbre
n y avait quatre marches de marbre.
Sur l'herbe verte il tombe à la renverse ;
Là s'est pâmé, car la mort lui est proche.
(1) MM. Francisque Michel et Génin lisent : .
D*nn arbaleste ne poet traire nn quarrel.
M. MQller lit ;
Plus qu'arbaleste ne poet traire un quarrel.
J*adopte^ avec M. Louis Moland^ le sens donné par le texte de Gcettingne. Il importe, en effet, comme on le verra plus bas, de bien préciser que Roland est resté maître du champ de bataille et qu'il est mort sur la terre étrangère cunquerr animent.
Hauts sont les pics et très-hauts sont les arbres.
11 y a là quatre marches de marbre.
Le preux Roland pâmait sur l'herbe verte.
Un Sarrazin toutefois le guettait;
11 se feint mort, il glt entre les autres,
De sang salit son corps et son visage,
Saute sur pieds, se hâte de courir.
Il était beau, fort et de grand courage ;
Par son orgueil lui vient mortelle rage ;
Saisit Roland et son corps et ses armes.
a Vaincu, dit-il, est le neveu de Charles !
a Je porterai cette épée en Syrie ! »
n la tirait, Roland s'en aperçut.
Roland sent bien qu'il lui prend son épée.
Ouvre les yeux et ne lui dit qu'un mot :
« Je le sais bien, tu n'es pas im des nôtres! »
Il tient le cor, qu'il n'eût pas voulu perdre :
Il en frappa le payen sur son casque.
Brisa Tacier et la tète et les os,
Lui fit sortir les deux yeux de la tète ;
Juste à ses pieds il l'a renversé mort.
c( Brigand, dit-il^ tu fus donc si hardi
(c De me saisir soit à droit soit à tort ?
« Qui l'apprendra te tiendra pour im fou !
118 LA CHANSON DE ROUiNQ.
« En est fendu le pavillon du cor,
« Tous les cristaux et l'or en sont tombés. »
Il s'aperçoit qu'il i^ perdu la- vue,
Se met sur pieds, tant qu'il peut is'éverti}^ ;
Mais son visagQ a perdu sa couleur.
Devant Roland est une pierre bnui(Q ;
Dix coups il frappa ^i^ deuil M ps^ raaoune.
Grince l'acier, ne rompt ni ne ^'ébrf^h^^
Le comte dit ; a Aide, mainte Marie!
<c Eh! Durand^l, quel malheur ! bounfi épéa!
a Quand je me Rieurs, n^ puis jhjis vous défendre»
a Avec vous j'ai gagné twt de batailles,
a Et j'ai conquis tant dç vastes pays^
« Que garde Charle à la barbe chenue (1) !
« Ne vous ait pas qui fuit devant un autre !
<t Un bon guerrier vous a longtemps tcQue,
c< Tel n'en aura jaj»ais la librç France, i^
Il frappe encor la pierre de sardpine.
Grince l'acier, ne rompt pi ne s'ébr^ohe.
(1) E boine espée, dist Ogiers li membre.
Tant a en vos et valor et bonté !
Kallon en ai conquis mainte cité^ Tant ruistre estor ai de vos aciévé !
{La Chevalerie Ogier de Danemarche, page 443.)
LA CHANSON D£ QOLAND. 119
Quand il voit bi,en qu'il ne peut jia briser,
Il recommeiice à la pjiaincine à soi-mèjzie :
« Eh ! Durandal, que tu es daire et {flanche!
<c Comme au soleil tu reluis et flamboies !
« Charles était aux vallons de Moriai^,
(( Quand Dieu du ciel lui manda, par son ange,
<( De te donner à brave capitaine *
<( Me la ceignit, le noble roi, le |4Agne (1).
a Je lui conquis ^) Normandie ei Bretagne ;
(( Je lui conquis le Maine et le Poitou ;
<K Je lui conquis et Bourgogne ejt ^Traizxe ;
« Je lui conquis Aquitaine et Prpve^ee,
<K La Lombardie çf; toute 1^ Jlomagne ;
<c Je lui conquis la Bavière e^ la Fland^ ;
a Et l'Allemagne et la terre 4e Pouille,
a Conçtontinople (il en reçut l'^oçuB^ge),
<( Toute la Saxe, à l'empereur spufi^ ;
« Je lui conquis Ecosse, Galle, Islaiidç, *
a Et r^^terre (il en ^t 3pn dpm^e) (9),
(1) Voir les notes de Tédition provençale de Pierabras, à la page 152.
(2) Mot à mot : Je lui en conquis^ c'est- Vdire je conquis. pour Charles avec Durandal. '
(3) L'énumératioa de pos pays est fort inodvtaîoç 4pni if tezW d'Oxford. Aussi serait -il oiseux d'expliquer pourquoi l'on f ^k^nô raison ici à telle ou teïfe lecture.
Le vers relatif à l'Angleterre est ainsi conçu : E Engleterre que il teneit sa cambre^ ce qui veut dire faire partie du domaine privé.
On trouvera plus loin la môme expression appliquée & la ville de Laon. Voir aussi Garin le Lohéraitiy page 53 de la traduction.
120 LA CHANSON DE I^pLAND.
c( Ai-je conquis de pays et de terres,
<c Que Charles tient, qui barbe a toute blanche !
a Pour Durandal, j'ai douleur et regret,
<c Plutôt mourir qu'aux payens la laisser !
<c Sauve, Dieu Père, à France cette honte ! )»
Il frappe encor sur une pierre grise.
Plus en abat que je ne sais vous dire.
Grince l'acier, ne fléchit ni ne rompt.
Contre le ciel l'épée a rebondi.
Le comte voit qu'il ne la brisera ,
Tout doucement il la plaint à soi-même :
<c Eh ! Durandal, que tu es belle et sainte !
« Que dans ta garde il y a de reUques :
a Dent de saint Pierre et sang de saint Basile,
a Et des cheveux de mon sieur saint Denis,
<c Du vêtement de la Vierge Marie !
<c Ce n'est le droit que des payens te tiennent :
a Par des chrétiens tu dois être servie.
<c Ne vous ait homme à faire lâcheté !
tf J'aurai conquis avec vous tant de terres,
« Que Charles tient, à la barbe fleurie,
ce Et l'empereur en est puissant et riche. »