VIVANTS
Dès qu'il a pu recouvrer connaissance Et revenir de cette pâmoison.
Bien grande perte apparut à Roland.
Français sont morts : il les a tous perdus,
Fors l'archevêque et fors Gautier de Luz.
Gautier revient de là-haut, des montagnes,
Où ceux d'Espagne il a bien combattu ;
Ses gens sont morts : les payens ont vaincu.
Qu'il veuille ou non, par les vallons il fuit ;
Il appelait Roland à son secours.
<c Ehl noble preux, brave homme, où donc es-tu?
a Quand tu fus là, je n'eus jamais de peur.
a Je suis Gautier, qui conquis Maêlgut ; x
« Je suis neveu de Droon le Chenu ;
« J'étais aimé de toi pour mon courage.
<c Est démaillé mon haubert et rompu,
<c L'écu percé, la lance mise en pièces,
<c Et par le corps un épieu m'a frappé.
a Je vais mourir ; mais cher me suis vendu ! i»
Il dit ces mots : Roland les entendit.
Il éperonne et galope vers lui. aoi.
Roland eh deuil était mal disposé.
Dans la mêlée il commence à frapper.
De ceux d'Espagne, il en jette morts vingt.
Et Gautier, six, et l'archevêque, cinq.
Les Sarrazins disaient : « Quels trois félons (1) !
<( Gardez, seigneurs, qu'ils s'en aillent vivants.
<( Qui ne va pas les attaquer, est traître !
(1) Pour le sens du mot félon, voir la note de la page 62;
« Lâche est celui qui les laisserait fair ! i» Lors laliuée et le cri recommencent ; De toutes parts on vient les assaillir, aoi.
Le preux Roland est un noble guerrier t Gautier de Luz est bien bon chevalier, Et rsurchevèque homme brave éprouvé !* Aucun ne veut rien laisser faire aux autres.
Dans la mêlée ils frappent les payens.
Mille d'entre eux avaient mis pied à terre, Sur leurs chevaux ils sont quarante mille, Qui de trois Franks n'osaient pas s'approcher. Ils leur lançaient des piques, des épieux. Des javelots, des flèches et des dards.
Aux premiers coups ils ont occis Gautier; Turpin de Reims a son écu percé.
Brisé le casque et la tète blessée ; Tout son haubert est rompu, démaillé ; n est blessé de quatre épieux au corps.
Et dessous lui son cheval est occis.
Or,c'estgrand deuil quand l'archevèquetomb^lAoï.
Turpin de Reims, quand il se sent tombé, Et dans le corps frappé de quatre épieux.
Rapidement, le brave, se relève.
Cherche Roland, accourt auprès de lui
LA CHANSON DE ROLAND. iffi
Et dit ces mots : « Je ne suis pas vainctij <c Brave guerrier ne se rend pas vivant, n Il tire Almace au bon acier bruni, Sur les payens il frappe mille coups Sans épargner, Charles Ta dit depuis :
Il en trouva quatre cents alentour, Les uns blessés , d'autres coupés en deux ; D'autres payens avaient perdu la tète.
L'a dit aussi celui qui fut présent, Le brave Gille ! il fut sauvé par Dieu, Et l'écrivit dans un moustier de Laon.
Qui dirait moins l'aura mal entendu (1).