‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 121 sur 173 · II. LA CONCEPTION DU SUJET · texte numérisé non relu

II. LA CONCEPTION DU SUJET

bataille et succombent au même moment, frappés de la même main.

Les effets que le poète a tirés de cette donnée sont divers.

Le sentiment de l’amitié prête à des scènes émouvantes qui ont pu, à l’occasion, fournir la matière d’une épopée tout entière, telle que la chanson de geste d’Ami et Amile. Dans la Chanson de Roland, l'amitié, comme si la fadeur était le grand péril, ne manifeste ses élans qu'avec une extrême pudeur. Quand Olivier s’offre pour aller porter, plutôt que Roland, le message de Charles à Marsille, il le fait avec un empressement qui s'inspire de l'affection, mais qui se dissimule derrière la raison de l’intérêt général. Dans le reste du poème, les passages où pointe . la tendresse sont très rares. C’est d’abord lorsque, dans la bataille où les Français succombent, Olivier, reprochant à Roland son imprudent orgueil, aperçoit soudain les bras sanglants de son compagnon et le croit blessé. C’est, un peu plus tard, quand vient l’heure de la mort, la tristesse d'Olivier à la pensée d’une séparation, prochaine. C’est, un peu plus tard encore, de la part de Roland, l’angoisse de voir Olivier, aveuglé par le sang, le frapper d’un coup d'épée dont il se demande, en raison de leur désaccord récent, s’il n’est pas volontaire. C’est, enfin, le deuil

profond de Roland quand l’âme abandonne le corps de son ami.

Mais, la plupart du temps, l’amitié de Roland et d'Olivier apparaît comme une émulation, comme une rivalité, presque comme un antagonisme. Ce que l’auteur décrit, c’est un conflit, le heurt, violent jusqu’à devenir querelle, de deux conceptions du devoir. Ce conflit est pathétique quand on sent, comme c’est le cas, qu’il oppose deux âmes également généreuses, également prêtes à tous les sacrifices et que tout prédestine à la concorde, Mais le poète n’a pas seulement songé à produire un effet dramatique : il visait à traduire une idée. Il voulait que l’opposition des attitudes de Roland -êt d'Olivier fût, non pas le désaccord accidentel de deux caractères, mais celui de deux consciences, le choc de deux principes, Il a posé, en somme, un problème de morale.

Olivier unit la sagesse à la vaillance : il est, par l'éclat de ses exploits, presque l’égal de Roland;

et Roland, qui le sait, aime à le constater; de

surcroît, il est homme de bon conseil, sage et prudent, Quelle forme plus haute de la valeur pourrait-on imaginer? Roland n’a-t-il pas eu tort de s’obstiner si longtemps à ne point sonner de son cor? N'est-ce point par sa faute que la bataïlle est devenue si pesante aux Français? si au lieu de s’abandonner à une confiance téméraire, il avait écouté l'avis d'Olivier, vingt-mille barons n’au-

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