II. LA CONCEPTION DU SUJET
d’abattre trois païens et le tronçon lui-même finit par éclater. Il tire enfin son épée et il faut voir comme il s’en sert : d’un seul coup il pourfend Justin de Val Ferrée, sépare son corps en deux moitiés, tranche la selle et tranche le cheval. — A la seconde bataille, si le premier assaut est livré par Turpin, le deuxième l’est par lui : il s’élance sur Climborin, qui vient de tuer Engelier de Gascogne ; il l’abat ; puis, du même élan, il va trancher la tête du duc Alphaïen et, d'affilée, il jette sept autres ennemis à bas de leurs arçons. Avec Turpin et Roland combien ne massacre-t-1l pas de Sarrasins! Il se dépense avec fureur : « Honni soit le plus lent! », s’écrie-t-1l. Nul ne lui résiste. Et c’est seulement en l’attaquant par derrière que Marganice, l'oncle de Marsille, parvient à lui enfoncer son épieu dans le dos. Le Sarrasin, tout fier de cet exploit, proclame : « En vous tout seul j’ai suffisamment vengé tous les nôtres! » Éloge magnifique que ces paroles haineuses, et combien mérité, si l’on considère qu'Olivier, frappé à mort, trouve encore assez d'énergie pour expédier son agresseur d’un seul coup d'épée, pour s’élancer de nouveau, assoiffé de vengeance, au plus épais de la mêlée, pour briser épieux et boucliers, pour trancher pieds et poings, pour démembrer chevaux et cavaliers, pour entasser cadavres sur cadavres au cri répété de « Montjoie! »
Par l'équilibre de sa nature, par sa sagesse et par sa bravoure, le personnage est d’une fière beauté. C’en serait assez pour justifier sa présence dans l’épopée. Mais, malgré l’attrait qu’exercent ses vertus, ce n’est pas pour lui-même que l’auteur s’est plu à le mettre en scène. Le rôle qu'Olivier joue dans la chanson sert surtout à éclairer celui de Roland ; et c’est pour donner du relief au caractère du protagoniste qu’a été imaginée la figure poétique de son compagnon.
Olivier, en effet, est le compagnon de Roland : le compagnon, au sens féodal du terme. C’està-dire que, dès l’âge des jeux, bien avant le noviciat militaire, puis, par la suite, durant tout le temps de l’apprentissage des armes, du service à la cour royale, des campagnes à l’ennemi, les deux héros sont restés l’un près de l’autre, unis par la communauté des plaisirs, des fonctions et des devoirs. Tel était l’usage que des hommes destinés aux mêmes charges et aux mêmes honneurs vécussent des vies étroitement liées. L/épopée française fournit plus d’un autre exemple de cette institution ; et l’auteur de la Chanson de Roland, sans en avoir fait matière à-épisodes développés, effleure le thème quand 1l nomme par couples tel ou tels des pairs de France et qu’il évoque, par la similitude de leurs noms, la similitude de leurs cœurs : ainsi Ivoire et Ivon, Gérin et Gérier, qui, deux à deux, chargent dans la
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