I. LA TRAHISON
Marsille à blêmi de courroux ; il brise le sceau, en fait tomber la cire ; il regarde le bref, voit ce qui y est écrit : « Charles, qui règne sur la France, me mande qu'il me souvienne de sa douleur et de son ressentiment pour la mort de Basan et de son frère Basille, dont j’ai pris les têtes dans les montagnes de Haltoïe. Si je veux sauver ma vie, que je lui envoie mon oncle l’Algalife : sinon, il me poursuivra de sa haine. »
Alors le fils de Marsille a pris la parole, et ïl dit au roi : « Ganelon a parlé comme un insensé. I] à tellement fait qu'il n’a plus le droit de vivre. Livrez-le-moi : j'en ferai justice. »
Quand Ganelon l'entend, il brandit son épée et va s'appuyer au tronc d’un pin.
Devant Marsille et devant son fils, outrés de colère, Ganelon court le péril de mort. Peut-être va-t-il expier son audace. Mais quelqu'un veille : c’est Blancandrin. Blancandrin sait à quoi s’en tenir sur les véritables sentiments du comte. Quand Marsille se retire dans son verger pour délibérer avec ses meilleurs conseillers, il-lui révèle que le Franc lui a juré de servir la cause païenne : qu’il le fasse venir, il verra ! On va chercher Ganelon. Et alors, annonce le poète, s’ourdit l’œuvre déloyale, l’œuvre de trahison. Comme Blancandrin pendant la route, - Marsille interrogé le comte ; et le comte lui répond comme il avait répondu à Blancandrin : de nouveau, il
marque son respect à l’égard de Charlemagne, son seigneur ; mais, exaltant la puissance de l’empereur et montrant en Roland et ses pairs l’unique soutien de son prestige, il exploite chez celui qui l’écoute les effets de la crainte : il lui impose la conviction que tout son effort doit tendre à se débarrasser de Roland qui, à lui seul, le menace de ruine. Il promet de l’y aider. Quand l’armée des Francs repassera les monts pour rentrer en France, il s’arrangera pour que Roland reste à l’arrière-garde. Qu’alors Marsille l’attaque, d’abord avec cent mille hommes, puis, une seconde fois, avec tout le reste de ses forces : Roland n’échappera pas.
Marsille dit : « Ganelon, soyez-en sûr : je ne vous veux que du bien. Parlez-moi de Charlemagne. Il est très vieux, il a fini son temps. Que je sache, il a bien deux cents ans passés. Il a parcouru tant de terres! Il a reçu tant de coups sur son bouclier | Il a réduit tant de riches rois à mendier ! Quand donc cessera-t-il de guerroyer ? »
Ganelon répond : « Charles n’est pas ce que vous imaginez. Personne qui le voie et le connaisse ne niera que l’empereur soit un preux. Je ne saurais vous le louer si hautement que sa noblesse et sa vaillance ne dépassent mon éloge. Comment énumérer ses mérites ? Il rayonne des vertus que Dieu a placées en lui. Il aimerait mieux mourir que de
faiilir à ses barons