XLIV-XLV
— « Beau seigneur Ganelon (dit le roi Marsille), comment pourrai-je bien tuer Roland ? »
Ganelon répond : « Je vais vous le dire. Le roi passera par les Ports de Cize, les meïleurs. Il laissera derrière lui son arrière-garde. Son neveu, le puissant comte Roland, en sera, avec Olivier, en qui il a si grande confiance, et vingt mille Français. Envoyez contre eux cent mille de vos païens pour lui livrer une première bataïlle. Ceux de France seront meurtris et mis à mal. Je ne dis pas que les vôtres ne pâtiront pas durement. Mais livrez encore une nouvelle bataille. Vous aurez accompli une belle prouesse ; de toute votre vie vous n'aurez plus de guerre. Roland mort, ce serait Charles privé de son bras droit. C’en serait fait de ses armées merveilleuses. Jamais il n’en assemble:
rait plus de pareilles. La terre de vos aïeux resterait en repos. »
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Marsille demande à Ganelon s’il serait prêt à jurer qu’il trahira Roland. « A votre gré ! » lui répond Ganelon. Et ce félon, fidèle du moins à sa foi chrétienne, jure sur les saintes reliques que contient le pommeau de son épée Murgleis: :
jure : il a trahi, il a forfait.
Et voici qu FE pleuvent sur lui les récompenses détestables de la trahison : d’odieux présents, offerts par d’odieux amis. Avec un rire clair et joyeux, deux hauts barons de:la cour; Valdabrun et Climorin, qui plus tard porteront les premiers coups mortels aux pairs de France, viennent baiser le traître au visage et lui ‘offrent lPun son épée, l’autre son heaume. La reine Bramimonde lui offre pour sa femme deux colliers d’or, d’améthyste et d’hyacinthe, plus précieux que tous les trésors de Rome. Et Marsïlle lui promet des richesses à foison : dix mulets chargés de l’or d'Arabie le plus pur. Qu'il fasse seulement désigner Roland pour l’arrière-garde !
Sans plus tarder, Ganelon monte à cheval et repart.
HS + *
Roland désigné pour l’arrière-garde (vers 661- 847). — Près de Galne, que Roland vient dé prendre et de détruire, Charlemagne attend la
4 réponse du roi Marsille. Il est devant sa tente,
entouré de Roland, d'Olivier, de Naimes, d’uné
foule d’autres chevaliers, quand arrive Ganelon. Le messager apporte les clés de Saragosse ; 1l amène vingt otages. À la vérité, l’Algalife, que Charles avait demandé, n’est point là. Mais Ganelon n’est pas à court de mensonges pour l'expliquer. L’Algalife, raconte-t-il, a péri dans un naufrage. Il a voulu s'enfuir avec une armée de quatre cent mille hommes qui quittait le service du roi Marsille pour ne pas avoir à reconmaître la loi chrétienne. Mais, s’embarquant pour l'Orient, il a été assailli par la tempête. Ses vaisseaux ont coulé ; tous ses hommes ont été noyés ; lui-même a disparu. Quant au roi Marsille, on peut tenir pour assuré qu'avant la fin du mois il aura rejoint l’empereur dans son royaume de France. Il recevra sa loi. Il placera ses mains jointes dans les siennes, en signe de vassalité, et c’est de l’empereur qu’il tiendra le fief d'Espagne.
Charlemagne n’a pu qu’ajouter foi aux paroles de Ganelon. Comment pourrait-il supposer que ce seigneur, qu’il sait vindicatif, fût capable d’aller jusqu’à la félonie et qu’il ait pu faire servir son ambassade même à la satisfaction de sa rancune ? Le Sarrasin est vaincu, dompté, récréant : on peut s’en retourner. Mille trompettes, signal du départ, retentissent dans l’armée. Les Francs lèvent le camp, chargent leurs bêtes de somme et se mettent en route pour leur pays. La guerre