‹ La Chanson de RolandChapitre 18 sur 46 · DE TUER ROLAND · texte numérisé non relu

DE TUER ROLAND

C'est Aëlroth, le neveu de Marsile,

Qui le premier chevauchait en avant.

Sur nos Français il dit de mauvais mots :

« Félons (i) Français, aurez affaire à nous.

« Vous a trahis, qui devait vous défendre.

Fol est le roi, qui vous laisse en ces gorges ;

« La duoce France en perdra son renom,

« Et l’empereur le bras droit de son corps. )> Roland l’entend : Dieu qu’il en eut grand deuil ! Il éperonne et lance son cheval.

Il va frapper Aëlroth tant qu’il peut,

(i) Les Sarrasins, comme les chrétiens, font un grand usage du mot félon. Il ne faut pas toujours l’entendre dans le sens i spécial de traître. Il signifie aussi méchant, pervers, astucieux. On Ta vu plus haut avec ce sens. Mais le mot félon a, dans les chansons de geste, un sens technique. 11 signifie implicitement traître à Dieu, infidèle par excellence, ou, comme disent les Orientaux, Ghiaour.

Lui rompt l’écu, détache le haubert.

Tranche le sein et lui brise les os.

Toute l’échine il sépare du dos ;

Du coup de lance il lui fait rendre Pâme,

Frappant si bien qu'il fait brandir le corps Et du cheval l’abat à pleine lance.

En deux moitiés il a le cou brisé.

Bien qu’il soit mort Roland lui parle ainsi : ce Outré brigand ! l’empereur n’est pas fou <.c Et n’a jamais aimé la trahison, ce 11 a bien fait de nous laisser aux gorges.

« N’y perdra pas douce France sa gloire, ce Frappez, Français! le premier coup est nôtre! ce A nous le droit, et ces gloutons (i) ont tort (2). »

[aoi.

Un duc est là qu’on nomme Falseron :

Il était frère au roi des Sarrasins Et possédait Batlen et Balbion.

Il n’y a pas félon plus endurci.

Entre les yeux il a le front très-large,

Grand demi-pied l'on peut y mesurer.

Il a grand deuil de voir mort son neveu !

Il sort des rangs, il s’expose en avant.

Poussant le cri de guerre des païens ;

Puis il commence à provoquer les Franks : c La douce France ici perdra l'honneur ! »

(1) Le mot glouton n'a pas le sens spécial de la gourman-

dise. Il est très-fréquemment employé dans les chansons de geste. # . J

(2) Dans nos poëmes du moyen âge, la préoccupation du droit domine toutes les autres. Nul n’attaque sans affirmer son droit : la croyance universelle est que le droit triomphe, mais : avec l’assistance de Dieu.

CHANT XV

îo3

Mais Olivier l’entend et s’en irrite ;

Des éperons il pique son cheval,

En vrai baron va frapper le païen,

Brise Fécu, fracasse le haubert,

Lui met au corps les pans du gonfalon,

Et des arçons il Fabat mort du coup.

A terre il voit le glouton qui gisait;

Lors il lui dit avec grande fierté :

<£ Je n’ai souci, brigand, de vos menaces.

Frappez, Français, et nous les vaincrons bien. Il dit le cri de l’empereur : « Monjoye! » aoi.

Un autre chef est là, c'est Gorsablis,

Il est le roi d'un étrange pays.

Il interpelle ainsi les Sarrasins :

a Nous pouvons bien soutenir ce combat,

« Car les Français y sont en petit nombre.

« Ceux qui sont là nous devons dédaigner.

<l Charles ne peut leur en sauver un seul.

« Voici le jour où leur faudra mourir! »

Mais l’archevêque avait bien entendu.

Il n’est personne à lui plus haïssable.

Il a piqué des éperons d’or fin,

Va le frapper d'une si grande force,

Qu’il rompt Fécu, déconfit le haubert,

Et dans le corps lui met son grand épieu, Frappant si bien qu’il fait brandir le corps;

! A pleine lance il Fabat mort à terre.

[1 se retourne et voit le glouton gire;

Ne laisse pas de lui parler ainsi :

c Maudit païen, vous en avez menti !

l Charles, mon sire, est toujours notre appui.

(( Et nos Français ne pensent à s'enfuir.

<c Vos compagnons n’iront pas plus avant, cc Je vous l’apprends: vous devez tous mourir! ce Frappez, Français, et que nul ne s’oublié ! cc Ce premier coup est nôtre, Dieu merci ! » Pour retenir le champ, il dit : « Montjoyé ! >>

Angelier joint Malprimis de Brigal;

Son bon écu ne lui vaut un denier.

Angelier rompt la boucle de cristal,

Dont la moitié lui tombe sur la terre,

Rompt le haubert, pénètre dans la chair Et dans le corps enfonce son épieu.

Le Sarrasin tombe tout d’une pièce.

L’âme de lui Satan emporte vite (i). aol

Gérer atteint l’amiral Balaguet,

Lui rompt l’écu, démaille le haubert,

Et dans le cœur il lui met son épieu,

Frappant si bien qu’il traverse le corps Et l’abat mort par terre à pleine lance.

Olivier dit : « Notre bataille est belle! «

Sanche le duc joint Témir de Moriane,

Brise l'écu couvert de fleurs et d’or,

Le bon haubert, qui ne peut le sauver,

Lui fend le cœur, le foie et le poumon Et l’abat mort, qu’on pleure ou qu’on en rie. Turpin lui dit : « C’est un coup de baron ! »

(i) Cette prévision de la destinée des païens et des traîtres sc rencontre dans presque tous nos poëmes.

CHANT XV

io5

Pais Anséis laisse aller son cheval.

Il va frapper Turgis de Tourtelouse,

L’écu lui rompt au-dessus de la boucle,

De son haubert brise la double maille,

Lui met au corps le fer du bon épieu, Frappant si bien que tout le fer traverse A pleine lance il le renverse mort.

Et Roland dit : « Voilà le coup d'un brave. »

Puis Angelier, le Gascon de Bordeaux,

Son cheval pique et lui lâche les rênes.

11 va frapper Escremiz de Valterne,

Lui froisse et rompt l’écu qu’il porte au cou. Sur la tunique il fausse le haubert,

Le frappe au corps entre les deux mamelles; A pleine lance, il l’abat, mort, de selle.

Il dit après : « Vous êtes tous perdus! » àoi.

Et Gautier frappe un païen, Estorgant,

Sur le rebord de l’écu, par devant,

Dont il enlève et le rouge et le blanc.

De son haubert il sépare les pans,

Lui met au corps son bon épieu tranchant, Et l’abat mort, de son cheval courant.

Il dit après : « Vous n’aurez de garant. »

Et Béranger ! il frappe Estramariz,

Brise l’écu, déconfit le haubert,

Lui fait entrer au corps son fort épieu Et l’abat mort entre mille païens.

Des douze pairs païens dix sont occis.

io6

Il n’est resté que deux qui soient vivants :

Le roi Chernubie et le preux Margariz (i).

Margariz est très-vaillant chevalier,

Et bel et fort et rapide et léger!

Il éperonne; il atteint Olivier,

Brise l’écu sur la boucle d’or pur,

Et lui conduit l’épieu le long des côtes.

Dieu ne permit que le corps fût touché :

La lance froisse et n’abat pas la chair.

Rien ne l’arrête, il dépasse Olivier,

Et, pour rallier les siens, du clairon sonne.

La bataille est merveilleuse et confuse!

Le preux Roland ne s’en effraye pas,

Tant que le bois dure, il va de 1 épieu.

A quinze coups, il le rompt et le perd.

Il tire alors Durendal, son épée.

Il éperonne et va frapper Chernubie,

Lui rompt le casque où luit maint escarboucle, Coupe le cuir avec la chevelure,

Coupe les yeux et toute la figure,

Le blanc haubert dont la maille est menue,

Et tout le corps jusques à l’enfourchure,

Avec la selle en or pur incrustée.

Jusqu’au cheval l’épée est arrivée;

(i) Les autres ont été tués dans l’ordre où ils s’étaient offerts ‘ à Marsile. Chernubie va bientôt succomber ; mais on ne voit pas j ia mort de Margariz, et cependant il ne réparait plus. Dans la suite de ce premier combat, Turgis et Falseron sont tués une seconde fois. On peut supposer que quelque remanieur ou copiste aura supprimé ou altéré une strophe relative à Margariz. Peut-être aussi l’a-t-on confondu avec Marganice. Voir plus bas.

CHANT XYI.

Il fend l’échine en ouvrant la jointure.

Et abat morts tous deux sur l’herbe drue. 11 dit après : « Brigand, malheur à toi!

« Tu n’auras pas l’aide de Mahomet.

« Ce glouton- là n’aura pas la victoire ! »

Page 1