CHARLEMAGNE RETOURNE SUR SES PAS AVEC LA GRANDE ARMEE
Le preux Roland a la bouche sanglante,
De son cerveau les tempes sont rompues.
Il corne encore avec peine et douleur.
Charles l’entend et les Français l'entendent.
Le roi leur dit : « Ce cor a longue haleine. » Nayme répond : » Roland est en détresse.
« Bataille y a! Celui-ci qui voulait « Vous le cacher, il l'a trahi, c’est sûr !
« Adoubez-vous ! criez votre devise!
« Et secourez votre noble famille.
« Bien l’entendez : Roland se désespère. »
Notre empereur a fait sonner ses cors.
Français ont mis pied à terre; ils s'adoubent De bons hauberts, de casques et d'épées.
De beaux écus et d’épieux grands et forts.
Les gonfalons sont blancs, vermeils et bleus. Tous les barons montent leurs destriers, Eperonnant tant que les gorges durent.
Il n’en est pas qui à l’autre ne dise :
« Si nous voyions Roland avant qu’il meure,
« Comme, avec lui, donnerions de grands coups! » Mais c’est en vain, ils avaient trop tardé!
L’ombre de nuit s'éclaircit; le jour vient.
CHANT XXI
Sous le soleil reluisent les armes;
Casques, hauberts jettent grande lueur,
Et les écus qui sont bien peints en fleurs,
Et les épieux et les drapeaux dorés.
Notre empereur chevauche avec colère,
Et les Français dolents et courroucés.
Il n’en est pas qui durement ne pleure,
Et pour Roland n’ait une grande peur.
L’empereur fait prendre le comte Gane ;
Il le confie aux gens de sa cuisine.
Puis interpelle ainsi Bégon, leur chef :
« Bien me le garde ainsi, comme un félon,
« Qui a trahi ma noble parenté. »
Bégon le prend, lui donne pour gardiens Cent cuisiniers, des meilleurs et des pires.
Ils épilaient sa barbe et ses moustaches ;
Chacun du poing le frappait quatre coups.
Ils l’ont battu de bâtons et de verges,
Puis ils ont mis une chaîne à son cou,
Et comme un ours ils vous l’ont enchaîné.
Par déshonneur l’ont mis sur un sommier.
Ils le tiendront tant qu’à Charles ils le rendent.
[aol
Les monts sont hauts et ténébreux et grands,
Les vaux profonds, rapides les torrents :
Clairons sonnaient et derrière et devant;
Ils répondaient tous au cor de Roland.
Le roi chevauche avec emportement,
Et les Français courroucés et dolents Tous de leurs yeux pleuraient amèrement,
Et priaient Dieu de garantir Roland Jusqu’ils viendront ensemble sur le champ.
Comme, avec lui, frapperaient-ils gaîment! Mais à quoi bon? CJest inutilement.
Trop ont tardé! ne peuvent être à temps! aol
Le roi chevauche avec grande colère,
Sur sa cuirasse était sa blanche barbe (i). Tous les barons de France épèronnaient.
ïl n’en est pas qui ne montre colère De ne pas être avec le preux Roland Qui se combat aux Sarrasins d’Espagne.
S’il est blessé, nul ne s’échappera.
Dieu ! les soixante en sa troupe restés,
Jamais meilleurs n’eut roi ni capitaine! aoi.