ROLAND SONNE DU COR ET COMMENT SES TEMPES SE FENDENT
Roland des siens a vu la grande perte, aoi.
Il interpelle Olivier son ami.
« Beau cher ami, par Dieu qui vous protège,
« Voyez gésir à terre tant de braves !
« Plaindre, pouvons douce France, la belle,
« De tels barons qu’elle reste déserte !
« Roi notre ami, que n’êtes-vous ici ?
« Frère Olivier comment pourrons-nous faire?
(i) C’est-à-dire l’histcire.
CHANT XX
« Comment à Charle envoyer des nouvelles? Olivier dit : « Je ne sais nul moyen.
« Mieux vaut mourir que d’encourir la honte. »
[aoi.
Roland lui dit : « Je sonnerai du cor :
« Charle entendra, qui passe aux dédiés.
«Je garantis que les Franks reviendront. » Olivier dit : « Ce serait grande honte ;
« Pour vos parents ce serait un affront « Qui durerait pendant toute leur vie.
« Quand j’en parlai, vous ne le fîtes pas.
«Ne m’est avis qu'à présent le fassiez:
« Vous ne pourrez corner avec vigueur,
« Vous avez jà les bras ensanglantés. »
Roland répond : « J’ai frappé de beaux coups! »
Il dit encor : « Notre bataille est dure !
« Je cornerai : le roi Charle entendra! »
Olivier dit : « Ce ne serait pas brave !
« Quand je l'ai dit, vous l’avez dédaigné.
« Que Charle y fût, vous n’eussions rien souffert. « Ceux qui sont loin ne sont pas à blâmer. » Olivier dit encor : « Par cette barbe,
« Si je revois Aude, ma noble sœur,
« Vous ne serez jamais entre ses bras. » aoi.
Roland répond : « Pourquoi cette colère? » Olivier dit : « Ami, c’est votre faute.
« Car le courage est sens et non folie.
« Mesure vaut mieux que témérité.
« Les Franks sont morts, c’est par votre imprudence î
« Charles de nous n’aura plus de service.
« Vous m’eussiez cru, le roi fût retourné,
« Et nous eussions gagné cette bataille.
« Le roi Marsile eût été pris ou mort.
« Nous a perdus votre témérité.
Charles le Grand de nous n’aura plus d’aide,
* Un homme tel, on n’en reverra plus.
k Vous y mourrez : France en sera honnie.
« Ici nous faut la loyale amitié :
« Avant ce soir, cruelle départie ! » aoi.
Turpin entend que les preux se querellent.
Il a piqué des éperons d’or pur,
Vient auprès d’eux, se prend à les gronder : c( Sire Roland, et vous, sire Olivier,
« Au nom de Dieu, ne vous querellez pas!
« Sonner du cor ne peut plus nous servir, ce Et cependant cela vaut encor mieux.
« Que le roi vienne, il pourra nous venger, cc II ne faut pas que les païens triomphent.
« Nos Franks ici descendront de cheval,
(( Nous trouveront morts et taillés en pièces,
« Sur des sommiers nous prendront dans des
[bières,
« Nous pleureront de deuil et de pitié,
« Nous enfouiront auprès des monastères.
« Loups, porcs ni chiens nous mangeront pas. y> Roland répond : « Sire, c’est très bien dit. » aoi.
Roland a mis le cor devant sa bouche,
L’ajuste bien et sonne à grande force.
Hauts sont les monts et le son va très-loin :
CHANT XX
On l’entendait répondre à trente lieues.
Charle l’entend, toute sa troupe aussi . L’empereur dit : « Nos hommes ont bataille. » Et Ganelon lui répond au contraire :
« D’autre que vous ça paraîtrait mensonge. » 4vec douleur, avec si grand effort,
Le preux Roland a sonné de son cor Que le sang clair lui jaillit par la bouche :
De son cerveau les tempes sont rompues.
Le bruit qu’il fait de son cor est trè-sgrand. Charles, qui passe aux défilés, l’entend ;
Nayme lh ntend : tous les Français l’écoutent.
« J’entends le cor de Roland, dit le roi ;
« Il ne corna jamais qu’en combattant. » aoj. Gane répond : « Il n’y a pas bataille;
« Vous êtes vieux, et blanc et tout fleuri;
« Par tels discours vous semblez un enfant.
« Vous connaissez tout l’orgueil de Roland.
« G’çst merveilleux que Dieu le souffre tant!
« Il assiégea Noples et sans votre agrément.
« Les Sarrasins sortirent de dedans;
, « Six de leurs chefs attaquèrent Roland :
« Il les occit et. fit laver le champ « Pour que leur Sïing ne fût plus apparent (i).
« Pour un seul lièvre il corne un jour durant !
« Avec ses pairs il sonne en plaisantant.
« Qui, sous le ciel, l’attaquerait au champ?
« Chevauchez donc, pourquoi s’arrêter tant ?
« Terre-major est encor loin devant. » aoi.
fi) Le fait qui est rappelé ici par Gane et auquel il a déjà été ; fait allusion, est expliqué dans l'ouvrage intitulé : Histoire poétique de Charlemagne , par Gaston Paris, i vol. in-8. Paris, i865, page 263.