‹ La Chanson de RolandChapitre 27 sur 46 · COMMENT OLIVIER EST BLESSÉ A MORT · texte numérisé non relu

COMMENT OLIVIER EST BLESSÉ A MORT

Quand les païens voient si peu de Français,

„ Ils ont entre eux orgueil et réconfort.

, Ils se disaient : « Charlemagne avait tort! »

Là, Marganice est sur un cheval bai;

IDO

Il pique bien de ses éperons d’or,

Frappe Olivier dans le dos par derrière.

Le blanc haubert lui détache du corps,

Et fait sortir l’épieu par la poitrine, a Vous recevez un bon coup, lui dit-il,

« Charles à tort vous laissa dans les gorges I « Il nous a nui, mais ne peut s'en vanter, a Car sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres, Olivier sent qu’à mort il est frappé,

Tient Hauteclaire au bon acier bruni,

Et va frapper le païen sur son casque,

Dont les fleurons et les pierres jaillissent.

Il lui trancha la tête jusqu'aux dents,

Brandit son coup dont il l’abattit mort.

Il dit après : « Païen, sois -tu maudit!

« Je ne dis pas que Charles n'ait perdu;

« Mais à ta femme ou bien à d’autres dames. a Dans ton pays, tu ne te vanteras « De m’avoir pris la valeur d’un denier, a D'avoir fait tort soit à moi soit à d’autres ! »

Puis il appelle à son secours Roland, aoi. Olivier sent qu’à mort il est blessé :

De se venger il n’aura le loisir.

Dans la mêlée, il frappe comme un brave.

Il leur tranchait les lances, les écus,

Les pieds, les poings, les épaules, les côtes. Qui l'aurait vu démembrer les païens,

L’un mort sur l’autre à terre les jeter,

D’un bon guerrier pourrait se souvenir !

Le cri de Charle il ne veut oublier :

<x Monjoye! il ditd’upe voix haute et claire.

CHANT XXIII

« Roland, mon pair et mon ami, venez, a Approchez-vous de moi, car aujourd’hui « Avec douleur nous serons séparés. >> aoi.

Roland regarde Olivier au visage :

Le teint est bleu, pâle et décoloré :

Le sang tout clair coule le long du corps.

Et sur la terre en tombent les filets.

« Dieu! dit Roland, je ne sais plus que faire.

« Votre courage, ami, vous est funeste.

« Nul ne sera qui vaille autant que toi (i) !

« Eh ! France douce, aujourd’hui restes vide « De bons guerriers, confondue et: déchue (2) !

« Notre empereur en aura grand dommage ! »

Sur son cheval, à ces mots, il se pâme ! aoi.

Voici Roland pâmé sur son cheval,

Et Olivier qui est blessé à mort.

Ij a saigné tant que ses yeux sont troubles ;

Il ne peut voir ni de près ni de loin,

Pour reconnaître aucun homme mortel.

Il rencontra Roland, son compagnon,

Frappa si fort sur son casque doré Qu’il le fendit d’en haut jusqu’au nascl;

Mais dans la tête il ne pénétra pas.

(1) Dans cette strophe et dans d’autres passages que j'ai laissés intacts, le trouvère, comme certains auteurs latins du moyen âge, emploie dans une même phrase le singulier et le pluriel du pronom de la deuxième personne.

(2) Voici ces beaux vers, dont j’ai rendu le mouvement d’une manière bien imparfaite:

E, France dulce, cun hoi remendras guaste De bons vassals, cunfundue et chaèite 1

\ Sur un tel coup, Roland l’a regardé ;

Il lui demande avec calme et douceur :

« Mon compagnon, le fîtes-vous de gré ? cc Je suis Roland, celui qui tant vous aime»

« Vous ne m'aviez défié nullement (i). ))

Olivier dit : « Je vous entends parler,

« Mais ne vous vois ; que Dieu veille sur vous !

« Je vous frappai, mais pardonnez-le-moi. » Roland répond : « Je n’ai pas eu de mal :

« Je vous pardonne ici et devant Dieu. »

Les deux amis l'un sur l’autre se penchent.

Sur cet adieu, les voilà séparés.

Olivier sent l’angoisse de la mort,

Et ses deux yeux lui tournent dans la tête.

Il perd la vue et l’ouïe en entier,

Descend à pied, sur la terre se couche,

A haute voix fait sa confession Et vers le ciel avec les deux mains jointes, Demande à Dieu lui donner paradis Et de bénir Charle et la France douce,

Et son ami Roland par-dessus tous.

Le cœur lui faut et sa tête s’affaisse ;

Le corps s'étend de son long sur la terre.

Le comte est mort î c’en est fait d’Olivier.

Le preux Roland le pleure et se désole.

Jamais sur terre homme plus désolé!

Quand Roland voit que mort est son ami,

Et gît couché la face contre terre,

(i) On ne pouvait s’attaquer ni chercher à se nuire avant d’avoir, par un défi, prévenu son adversaire de se tenir sur ses gardes. Gane a eu soin de défier Roland et les douze pairs (page i5S), et il le rappellera au début du procès.

CHANT XXIV

A le pleurer il se prend doucement :

« Mon compagnon, vous étiez trop hardi.

« Des jours, des ans ensemble avons été.

« Mal ne me fis, ni je ne t’offensai,

« Et quand tu meurs, ce m’est douleur de vivre ! » Puis, à ces mots, Roland tombe pâmé Sur son cheval qu’on nomme Vaillantif ;

Mais retenu par ses éperons d’or,

Par où qu’il penche il ne peut pas tomber.

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