CHANT XXXI
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Lacé son casque orné de pierreries Et ceint Joyeuse; elle n'a sa pareille,
Et trente fois réfléchit la lumière.
Avons ouï tous parler de la lance Dont fut en croix blessé Notre -Seigneur :
Charles en a le fer, grâces à Dieu.
Dedans la garde il l’a fait enchâsser :
Pour cet honneur et pour cette bonté,
Le nom « Joyeuse » à l’épée est donné;
Barons français ne doivent l'oublier.
C'est pour cela qu’ils ont le cri : « Mon-Joye, » Et nulle gent ne peut tenir contre eux (i).
Claire est la nuit et la lune luisante.
Charle est couché ; mais a deuil de Roland,
Et d’Olivier fortement il lui pèse,
Des douze pairs et de tant de Français Qu’à Roncevaux il laissait morts sanglants !
11 ne pouvait s’empêcher de pleurer.
Et priait Dieu pourquoi sauvât leurs âmes.
Las est le roi, car sa peine est si grande !
Il n’en peut plus, et finit par dormir.
Dans tous les prés s’endorment les Français, Aucun cheval ne peut tenir debout;
Qui veut de l’herbe, il la broute couché.
A bien appris, qui beaucoup a souffert!
L’empereur dort comme homme tourmenté Dieu lui manda l’ange saint Gabriel,
Lui commandant de garder Charlemagne;
(i) On a donne deux autres origines au mot monjoyeyd savoir meum gaudium et morts Jovis.
Toute la nuit l’ange est près de sa tète.
Par vision, à Charles il fait voir Qu’il y aura bataille contre lui ;
11 la lui montre avec de tristes signes.
Charles le roi regardait vers le ciel :
Il voit venir tonnerres et gelées.
Orages, vents, merveilleuses tempêtes,
Un appareil de flammes et de feux.
Soudainement tout tombe sur sa gent;
Brûlent le frêne et le pommier des lances,
Et les écus jusqu’aux boucles d’or pur;
Grinçait l'acier des hauberts et des casques.
En grand danger il voit ses chevaliers,
Ours, léopards, qui veulent les manger,
Guivres, serpents et dragons et démons,
Et de griffons plus de trente milliers.
Il n’en est pas qui ne coure aux Français.
Et les Français : « Charlemagne, au secours! » Charles en sent et douleur et pitié,
Y veut aller, mais en est empêché (i).
De vers le bois, un grand lion lui vient;
Il était fier, orgueilleux et féroce (2)!
Il court au roi, s’attaque à son corps même ;
Tous deux à bras se prennent pour lutter ;
Mais on ne sait lequel abattra l’autre.
Et l’empereur ne s’est pas éveillé.
Après lui vient une autre vision,
Qu il est en France, à Aix, sur un perron :
(1) 11 s’agit probablement du désastre de Roncevaux, que Charlemagne a pressenti et qu’il n’a pu empêcher, ou la guerre contre les Saxons.
(2) Le saxon Witikind ou un émir Baligant dont il est fait mention dans un épisode que nous n’avons pas conservé.
CHANT XXXII
Il tient un ours par une double chaîne; D’Ardenne il voit venir trente autres ours. Chacun parlait comme un homme vivant;
Ils lui disaient : « Sire, rendez-le-nous!
« Ce n’est le droit que vous le reteniez ;
« Notre parent nous devons secourir.
De son palais un lévrier accourt,
Entre les ours attaque le plus grand.
Sur l’herbe verte et devant tous les autres. Là le roi vit un merveilleux combat;
Mais on ne sait lequel des deux vaincra (i). L’ange fit voir au baron (2) ces deux songes; L’empereur dort jusqu’au matin grand jour.
COMMENT MARSILE ET BRAMIMONDE SE DESESPERAIENT
Le roi Marsile a fui vers Saragosse,
Sous l’olivier il descend de cheval,
Rend à ses gens cuirasse, épée et casque,
Et tristement s’étend sur l’herbe verte.
(1) Gane est l’ours enchaîné. Les trente autres sont ses parents qui se sont portés cautions. Le lévrier est Thierry.
(2) Baron, comme ber, signifie brave, homme, vir. O11 remarquera qu’il n’y a aucune fixité dans les titres et qualifications que le trouvère donne à ses héros. Roland est appeLé successivement marquis, comte, baron. Ce dernier titre est appliqué ici à Charlemagne. On le donne sussi à saint Pierre, à saint Denis, à saint Sylvestre, à saint Thomas de Cantorbiry, etc., etc.
Il a perdu la main droite en entier;
Du sang qui sort il s’est pâmé d’angoisse.
Est devant lui sa femme Bramimonde,
Qui pleure, crie et se désole fort ;
Sont avec eux plus de trente mille hommes, Qui maudissaient Charle et la douce France. Vers Apollon ils courent en sa grotte,
Tous à l’envi le tancent, l’injurient :
« Eh ! mauvais dieu, tu nous fis telle honte !
« C'est notre roi, tu le laissas confondre !
« Qui bien te sert, mal tu le récompenses.
Ils ont ôté son sceptre et sa couronna:
Par les deux mains Font au pilier pendu, Puis à leurs pieds par terre ils Font foulé. De leurs bâtons Font battu, tout brisé.
De Tervagant ils prennent Fescarboule,
Et Mahomet jettent dans un fossé,
Où porcs et chiens le mordent et le foulent.
De pâmoison Marsile est revenu,
Se fait porter en sa chambre voûtée,
Écrite et peinte en diverses couleurs ; Pleure sur lui Brami monde, la reine,
Ses cheveux tire et se dit malheureuse, Pleure, gémit, et crie à haute voix :
« Eh! Saragosse, aujourd’hui tu vas perdre « Le noble roi qui t’avait en gouverne.
« Nos mauvais dieux lui firent félonie,
« Qui ce matin au combat lui faillirent « Dans le combat contre ces Franks hardis, « Qui sont si fiers, et n’ont soin de leur vie. « Leur empereur à la barbe fleurie,