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POPULARITÉ DES CHANSONS DE GESTE

Y ’un des caractères qui permettent de placer A-» plusieurs de nos chansons de geste, et en particulier la Chanson de Roland, parmi les véritables épopées, c’est d’être écrites sous une forme accessible à tous.

Il n'est pas facile de diviser les oeuvres de l’esprit

(1) On dit aussi France la louée , la garnie* la prisée. Les Sarrasins emploient ces expressions :

Et quand je vin de France la loée.

(Agolant, vers 792.)

On trouve dans Parise la Duchesse, a la page 10, la Grant Région. Ce sont les Sarrasins eux-mêmes qui ont donné à la France le nom de grande terre. Voir Invasion des Sarrasins en France, par Reinaud, page 7.

(2) Li Covenans Vivien, page 1Ô9, édition de Jonckbloet. —

suivant la classe de la société à laquelle elles s’adressent. Néanmoins on doit reconnaître que les œuvres destinées au peuple seul sont le plus souvent grossières et sans goût. J ajouterai que le peuple est accessible à la crédulité, mais qu’il veut de la simplicité et une certaine franchise. L’esprit bourgeois accepte volontiers la vulgarité des formes ; il aime les satires, les plaisanteries grivoises sur les femmes et sur les clercs, les petites impiétés, les petites taquineries politiques, mais il exige impérieusement le bon sens. La littérature destinée exclusivement aux classes élevées tombe facilement dans l’immoralité mondaine, dans les complications infinies, dans les subtilités de sentiment, dans les raffinements spirituels; mais la forme en est empreinte d’un goût plus délicat.

Les œuvres réellement grandes sont accessibles à tous , aussi éloignées de la grossièreté populaire que de la vulgarité bourgeoise et du raffinement aristocratique, mais réunissant la simplicité et la franchise au bon sens et au goût.

Ce sera la gloire éternelle de la poésie française aux premiers siècles du moyen âge de n’avoir été ni rustique, ni bourgeoise, ni aristocratique, mais nationale et populaire. Elle s’adresse à toutes les classes de la société. Écoutons le trouvère d ’Au~ ber y le Bourgoing :

INTRODUCTION

Or, escoute^ pour Deu le creator,

[Qu'il nous garde par la soie douchor /)

Bonne chançon du tems anciennor .

Oïr la doivent dus , prince et contor .

Dames puceles , Bourjois et vavassor

et celui des Quatre Fils Aymon :

Seigneurs , or .faites pais , chevaliers et barons , £7 rozs ducs et contes et princes de venons , £7 prélas et bourgeois, gens de religions , Dames et damoùelles et petits enfansons.

Ces œuvres étaient chantées non-seulement dans les châteaux, mais sur les places publiques, à la foule assemblée pendant les jours de fête (i). Durant tout le moyen âge, la Chanson de Roland fut, sous une forme ou sous une autre, le chant de guerre des Français, ainsi qu'en témoigne l’aventure si connue de Taillefer, à la bataille de Hastings:

Taillefer, qui moult bien cayüoit,

Sur un roncin qui test aloit,

Devant eux s'en aloit cantant De Carlemagne et de Rolant Et d'Olivier et des vassaus Qui moururent à Roncevans.

(i) Leroux de Lincy, Chants historiques français, pagexxt. — Histoire littéraire de la France, tome XXII, page 262.

La poésie chevaleresque au moyen âge faisait vibrer les mêmes sentiments chez tous les Français sans distinction; car si elle appelait aux facultés les plus élevées et les plus -délicates de l’âme, c’était sous une forme accessib:e aux plus humbles comme aux plus orgueilleux; c’était dans une langue née de l’idiome populaire, qui avait remplacé la langue des conquérants barbares et qui n’empruntait à ces conquérants que les ailes de l’épopée.

La manière même dont les chansons de geste ont circulé a agi sur le style, en l’obligeant à être clair et simple (i), parce qu’il devait être compris en même temps par le seigneur d’origine franke et par le paysan gallo-romain.

D’ailleurs entre ces deux hommes de race, de condition et de destinée si différentes, la croyance commune était un lien et les mœurs du moyen âge ne créaient pas une séparation absolue; ils vivaient beaucoup ensemble et côte à côte. Qu’on se représente la table du seigneur pendant le repas du soir, telle qu’un éminent romancier nous en a laissé le tableau dans le roman d ’lvanhoê, ou plutôt, sans passer le détroit, transportons-nous de nouveau au banquet du duc Aymon, où les seigneurs sont assis avec les bourgeois et les bourgeoises, chascun selon son estât. La table était commune : grâce à ce contact, le plus intime de tous et qui a même quelque chose de religieux, le grand

qi) Guillaume d'Orange, par Jonckbloet, tome II, page 21 1.

INTRODUCTION

ne pouvait pas s’isoler dans des subtilités oiseuses et immorales : il avait un auditoire d’ hommes simples et occupés de rudes labeurs; mais, en même temps, le petit, habitué à entendre la conversation sur les grands intérêts de la religion, de la patrie, de la province, ne pouvait pas tomber dans une grossièreté qui n’y eût pas été tolérée. La vie commune était un obstacle à l’un et à l’autre mal. Tout d’un coup, le trouvère ouïe jongleur, qui avait pris place à la même table, comme le marchand forain ou le mendiant, tirait son petit instrument et chantait à toutes les oreilles attentives la Chanson de Roland ou la Bataille d'Alescamps. Ni le prêtre ni ia jeune hile, noble ou paysanne, n’étaient exposés à rougir, car le récit était aussi pieux que le sermon du prêtre, aussi pur que le rêve de l’enfant. Le dernier valet pleurait comme le seigneur, lorsque le chanteur racontait , sous une forme également accessible à tous par sa supériorité même, comment Roland, près de mourir, trainaît les cadavres des autres pairs, auprès de Turpin blessé, pour que

L1 arccvesque , que Deus mist en sun num ,

leur donnât l’absoute avant de rendre lui-même sa belle âme au même Dieu. Tout le monde voulait savoir comment le traître Gane serait puni ; si Guillaume au Court Nez échapperait au dé-

sastre causé par son imprudent neveu et rejoindrait sa ville d'Orange , le boulevard de la chrétienté, où une honnête et héroïque épouse allait lui rappeler, du haut des remparts, qu’un chevalier chrétien ne doit pas laisser ses vassaux exposés au fer des ennemis. La paysanne souriait aussi discrètement que la châtelaine, aux inquiétudes de Guiborc sur les dangers auxquels la beauté des dames de la cour allait exposer son mari. Électrisé par les exploits de Roland ou de Guillaume au Court Nez, le seigneur engageait son donjon pour aller combattre les ennemis de Dieu ; mais il n’y allait pas seul et plus d’un paysan a été aussi chanté par les trouvères, après avoir été entraîné par eux.

Ce n'est pas seulement la poésie, mais l’art plastique qui avait cé caractère précieux de popularité. Les sculptures des églises étaient avant tout « les archives du peuple ignorant ». M. Viollet-le-Duc, dans ses Entretiens sur V Architecture , montre le caractère essentiellement populaire de l’architecture gotihque. Comme M. Taine l’a fait remarquer avec raison en parlant du dôme de Strasbourg, la cathédrale « parlait tout entière aux yeux, au premier venu, à un pauvre bûcheron... dont nul raisonnement n'eût pu percer la lourde enveloppe.. . Un homme n'a pas besoin de culture pour en être touché ».

Saluons donc avec reconnaissance, avec amour,

INTRODUCTION

avec vénération, les monuments écrits, peints ou sculptés, qui ont pu unir dans un même sentiment les âmes de tous les Français , non point en les aplatissant sous le niveau de la bassesse, mais en les entraînant toutes dans les sphères les plus hautes et les plus pures, sur les ailes de la poésie ou de l’art plastique (i).

Du reste, le moyen âge n’a pas joui longtemps de cet avantage. Une scission s’est opérée peu a peu dans la société , qui a perdu insensiblement tout caractère simple et patriarcal. La transition est déjà indiquée, dans le même roman de Walter Scott, par la différence quil y a entre les mœurs de Cédric et celles de Wilfrid d’Ivanhoë. Combien le père est supérieur au fils sous le rapport social! La séparation des classes s’étant ainsi opérée dans les mœurs, ce qui conserva l’enveloppe extérieure de l’épopée s’égara dans la galanterie , la magie , les raffinements et les intrigues du roman d’aventures. Descendue des hauteurs pures de l’épopée vraie, d’où elle éclairait et réchauffait tous les coins de la France comme un soleil de midi, la poésie n’a plus fait que dorer quelques sommets d’une lumière froide. Bientôt, avec Jean de Meun, le poète de Philippe le Bel , cette littérature vint encore donner sur le récif de l’allégorie antireligieuse et antisociale. En supposant que ces œuvres

(i) Sur l’objet de l’art en général et sur la mission des artistes, wir les conférences du P. Félix en 1867.

pussent encore être comprises de tous, ce qui n’était pas, Cédric le Saxon n’aurait jamais permis qu’on les récitât devant sa nièce et devant son porcher. 11 fallait à ces délicates horreurs le huis clos du salon.

M. Jonckbloet (tome II, page 53) a bien caractérisé les conséquences de cette séparation pour nos épopées. « Cette tendance déplaire par des détails grotesques , dit-il , se manifeste du moment où le peuple et la noblesse ne se trouvent plus à la même' hauteur de civilisation. Les barons prêtent plus facilement l’oreille au genre de poésie plus cultivée; les anciens chants épiques, trop simples et trop naïfs, restent du domaine du peuple, mais non sans perdre quelque chose de leur dignité , de leur majesté primitive ».

Quant au roman d'aventures, il vint échouer misérablement dans la vulgarité de la Bibliothèque bleue. On a eu tort de reprocher à Cervantès d’avoir tué les épopées chevaleresques. Le mutilé de Lepante n’eût pas raillé la Chanson de Roland • Lui et Arioste n’ont fait que donner le coup de grâce aux derniers romans d’aventures.

L’esprit bourgeois ne s’éleva pas au-dessus des roueries de Maître Renart, c’est-à-dire d’une satire, qui, assez inoffensive au début, devient irréligieuse et révolutionnaire. Le peuple était encore tombé plus bas dans la grossièreté, comme on peut

INTRODUCTION

malheureusement s'en assurer en étudiant certaine classe de fabliaux et de facéties (1).

Il n’est pas inutile de mentionner que, lorsque l’on essayait encore de chanter quelques sujets religieux et vraiment populaires, le poète retrouvait, dans la chronique rimée, avec le ton épique, la forme accessible à tous. Le début de la chronique de Duguesclin le prouve bien :

Or, me veilles' oïr , chevalier et meschin , Bourjoises et bourjois , près très, clers, Jacobins ! Et je vous chanterai commencement et fin Delà vie vaillant Bertran Duguesclin .

Ce qu’on est eonvenu d’appeler la Renaissance vint , suivant l'expression de Littré , « troubler le courant naturel de la littérature française. » « La Renaissance en France, dit avec raison M. Violletle-Duc, ne fut qu’une invasion; elle s’imposait, elle n’était pas acceptée par les artistes ; son résultat le plus clair fut d’éloigner chaque jour davantage la masse de la populations du domaine des arts ; au contraire, pendant la période brillante du moyen âge, l’art pénètre les masses jusque dans

(1) Le roman de Renart contrefait , dit avec raison M. Moland, est une œuvre toute bourgeoise, et de la moyenne plutôt que de la haute bourgeoisie. C’est l’esprit, les idées, la science, les sentiments et les besoins de cette classe qu'exprime ce vaste recueil de rimes. [Les Poètes français, tome Ier, pages J04 et 235.)

les couches inférieures (i). » Le pauvre, comme le riche, s’intéressait, avant le dix-septième siècle, aux représentations de l'Ancien et du Nouveau Testament sur une scène vraiment populaire (2). Il se plaisait aux bas-reliefs du jugement dernier comme au vitrail étalant la vie de saint Martin, de sainte Geneviève, ou saint Louis. Et parce qu’il fallait intéresser à ces représentations la plus simple paysanne comme la plus noble châtelaine, l’artiste, on ne saurait trop le répéter, avait dû rester simple et grand. David d’Angers, en vrai artiste , a parfaitement formulé cette loi dans le passage déjà cité : « Les sculptures gothiques étaient les archives du peuple ignorant. Il fallait donc que cette écriture devînt si lisible que chacun pût la comprendre. » Mais lors de la Renaissance, Jupiter, Vénus etCupidon, que le pauvre peuple ne comprend pas du tout, tombèrent sous la mauvaise influence de l’art italien déjà en décadence (3) , et y tombèrent d’autant plus facilement que les classes éclairées elles-mêmes se préoccupaient peu du sens de ces mythes.

Aussi est-il devenu très -difficile , sinon impos-

(1) Voir aussi 1’introduction à La Réformes sociale en fi rance , par M. le Play, qui cite ce passage de M. Viollet le-Duc.

(2) Consulter le Théâtre en France depuis le moyen âge iusqu'à nos jours. 1 vol. in- 12, chez Palmé.

(3) Vitet, Études sur l’histoire de l’art , tome III, page 94.

INTRODUCTION

sible , aux différentes classes de la société de lire les mêmes livres (1). Qu importe au domestique qui nous sert, au cultivateur dont le labeur nous nourrit tous , à son fils qui va se faire tuer en Crimée sans savoir pourquoi , à l'Auvergnat qui nous apporte de l’eau et à sa femme rondelette qui nous mesure avec parcimonie le charbon de bois, qu’importe à tous ces honnêtes gens , nos frères en Jésus- Christ et nos compatriotes, que leur importe ce que nous chantons en prose ou en vers de toute dimension sur des sujets qui leur sont indifférents et dans une langue qu’ils ne comprennent plus (2)?

Résultat étrange et bien digne de faire réfléchir les gouvernants comme les penseurs ! Quand les

(1) « L’influence des livres ne s’exerce qu’à la surface et dans une couche très-mince de la société; on ne sait pas assez combien ils pénètrent peu avant et à quel point la masse de la population demeure étrangère aux idées et aux connaissances qui ne se propagent que par cette voie. En sorte que, là où la littérature est le principal agent des notions politiques, la sympathie et l’équilibre intellectuel se rompent entre les classes élevées et le peuple. Us cessent bientôt de se comprendre et de penser en commun. » (Guizot, L'Eglise et la société chrétienne en 1861, page 228.)

(2) « 11 faut entendre par épopées nationales celles qui, tout en ayant reçu du génie d’un seul homme leur forme dernière, ont cependant été conçues et élaborées par les facultés de tout un peuple. C’est le monument du génie de tout un peuple, qui parle au cœur des classes les plus humbles. Le pocme littéraire est principalement une œuvre individuelle et aristocratique; elle ne révèle que le génie d’un poëte et ne s’adresse qu’aux esprits cultivés. » (E. de t.avelye, les Eddas, page i3.)

différences de race et les institutions sociales élevaient, entre les diverses classes de la société, des barrières infranchissables , tous les Français , sans distinction , s’intéressaient au même art et s’enivraient à la même source de poésie. Et aujourd’hui que toutes les autres barrières sont détruites, il s’est dressé entre les uns et les autres la barrière du goût (i).

Aussi , je demande aux œuvres de l’esprit d’être accessibles à tous pour atteindre la véritable grandeur; mais je leur demande surtout d’être grandes pour devenir accessibles à tous.

Prions Dieu que nous puissions écrire un jour, en tête de nos œuvres,, la strophe que les rhapsodes du Gange ont placée au début du Ramayana , le grand poème indien :

Tout homme qui , pur et V esprit attentif , lit , dans un jour saint , cette histoire du magnanime Rama , est lavé de ses fautes pendant la vie , et son âme , après sa mort ? s'en va heureuse par la route des élus.

On verra, s'ils ont lu ce poème , le prêtre s'élever

(i) Ce nest pas, du reste, le peuple qu’on doit accuser le plus de cette séparation anormale, et par conséquent de la grossièreté des habitudes et du langage. C’est bien plutôt la faute des rhéteurs, des légistes, des pédants, et celle des classes supérieures qui se sont séparées de la communion intellectuelle et morale avec le reste de la nation, et qui, en outre, ont trop souvent donné l’exemple de la frivolité, de la démoralisation, de l’égoïsme et de l’incrédulité.

INTRODUCTION

à toute la supériorité de la parole ; le guerrier s'élever jusqu'à posséder le trône de la terre ; le commercant s'élever à l opulence par la fructification de ses marchandises , et le paysan même qui en écoule une lecture s'élever sans aucun doute à la grandeur !

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