ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
Après avoir indiqué quelle a été dans son ensemble notre œuvre épique du moyen âge* il est utile de préciser les rapports de nos poèmes
(1) Voir l’édition de Génin, page xxi.
(2) Chants xxxi et xxxii de l'Enfer et le chant xvin dn Paradis.
chevaleresques avec l’histoire, de faire ressortir en quoi ils se sont conformés à la vérité des faits, et sous quelles influences ils ont pu s’en écarter.
Le christianisme chez les franks. — L’Église adopta les Franks dès leur arrivée en Gaule, même avant leur conversion, et elle contribua puissamment à établir leur prépondérance sur les autres barbares, « Ce sont les évêques, dit Gibbon, qui ont fait le royaume de France. y> Clovis commence la restauration de l’empire d’Occident en recevant la confirmation de l’Église en même temps que l’investiture impériale. « Et sis corona nostra, lui écrit le pape Anastase, gaudeatque mater Ecclesia de tanti regis , quem nuper Deo peperit, pro/ectu. Lœtijica ergo , gloriose et illustris fili^matrem tuam et esto illiin columnam/erream. » L’invitation ne fut pas vaine. Aussitôt après leur conversion, les Franks s'enrôlent au service du christianisme. Le nom de la sainte Trinité figure dans le préambule de leurs capitulaires. Bientôt l’image de saint Pierre est peinte sur leur oriflamme (i). Les ambassadeurs franks demandent à Constantinople la délivrance du pape Vigile j des miracles favorisent la marche de leurs armées, parce que leurs guerres sont religieuses, d’abord contre les Bourguignons ariens, ensuite, et à plus forte raison, contre les Lombards, oppresseurs de
(ij Histoire littéraire de la France , tome XXII, page 774. — La Chanson de Roland , édition Muller, vers 3094.
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l’Église, contre les Saxons, les Avares, les Slaves idolâtres et contre les Sarrasins infidèles. Les Franks deviennent au nord, à Test et au sud les grands arrêteurs des invasions dans le monde chrétien. L’exploit le plus éclatant de cette résistance est la victoire de Charles Martel, qui sauva l:Europe occidentale de la conquête des musulmans.
Arrêter les barbares et les convertir, telle est donc la mission que les Franks ont accomplie depuis Clovis jusqu’à Charlemagne, et cette mission émanait de la papauté, autant que celle de saint Colomban ou de saint Boniface. D’un autre côté, c’est la France qui a affranchi définitivement l’Église du régime romain, et qui> en établissant son pouvoir temporel, a assuré pour dix siècles i’indépendance du spirituel. Aussi lorsque le pape plaçait sur la tête du roi barbare la couronne d'Occident, le peuple poussa-t-il cette acclamation : Christus vincit , Christus régnât , Christus imper at (i).
Il n'est pas étonnant non plus qu’ une poésie originaire de ces exploits à la fois guerriers et religieux, et revivifiée par les croisades, se rattache directement à la papauté. Sous ce rapport, nos chansons de geste sont la traduction en chants populaires delà célèbre mosaïque de Lalran, dans laquelle
(i) Ozanam, Eut. les germaniques , tome II, pages 6o, 64,
1 33 et 145.
saint Pierre donne i’étoie à Léon III et l’étendard à Charlemagne. Aussi dans la Chanson de Roland , l’empereur, avant de marcher contre l’émir Baligant,
Redeimet Deu et ï apostle de Rome .
De même, Guillaume au Court Nez
Deu réclama et le baron saint Père
Qui le dejfende de la genî pautonière,
Renouart, dans le même poème de la Bataille dVilescampSy s’écrie :
En Deu me fi et el baron saint P 1ère.
C’était l’un des cris les plus ordinaires de nos chevaliers. Je rappellerai aussi que, dans l’énumération des conquêtes de Charlemagne, le trouvère de la Chanson de Roland rapporte qu'il a conquis au pape le tribut de l'Angleterre.
On a accusé Charlemagne d’avoir pesé sur le chef de l’Eglise, mais cette appréciation est inexacte. S'il a mérité d’être appelé « le sergent de Dieu » et, comme Constantin, mais à plus juste titre, « l’évêque du dehors ; » s’il a été le bouclier et l’épée de l’Église, il a respecté sa liberté au dedans et fait appliquer ses canons. « Les Capitulaires, dit dom Pitra,ont laissé intacte la suprématie de l’Église ; dictés et délibérés avec
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des êvêques, ils n’ont* le pins souvent, réglé que ces questions mixtes où l’accord des deux puissances est indispensable (i). » Il faut ajouter que nos premiers rois, s’ils pesaient sur les élections ecclésiastiques, étaient peu disposés à dogmatiser. Ce sont les plus mauvais, notamment Chilpéric Ier, qui l’ont essayé.
D’ailleurs nos poèmes ont été composés ou refaits plusieurs siècles après les événements qu’ils racontent. Ils reproduisent l’idéal, non du siècle de Charlemagne, mais de l’époque où Louis VII écrivait à Henri II : « Je suis roi tout aussi bien que le roi d’Angleterre, mais je ne ne pourrais pas déposer le plus petit clerc de mon royaume (2). » Le souffle de Nicolas Ier et de Grégoire Vil a passé sur le monde chrétien. Au point de vue des rapports du spirituel avec le temporel, les poèmes français se meuvent dans une atmosphère plus normale que le Ramayana, et surtout que le Maha-Barata , qui a les allures d'un plaidoyer clérical, ce qui est une mauvaise condition pour la beauté et l’harmonie d’un poème (3).
Turpin ou du clergé. — Comment s’est introduit, dans la Chanson de Roland et ailleurs, cet
(1) Des canons et des collections canoniques de VEglise grecque. Paris, 18!) 8.
(2) Cité par Hippeau, dans l’introduction à la Vie de saint Thomas le Martyr. Caen, 1859.
(3) Voir notamment, pour le Maha-Barata, le tome III, à la page 137.
étrange personnage de Turpin, archevêque de Reims, que le trouvère a rendu si touchant et si épique ? Pour le bien comprendre, il faut se rappeler qu’il y eut successivement, dans les premiers temps de la monarchie, deux types de prélats : d’abord l’évêque gallo-romain, et ensuite hévêque frank.
Les évêques gallo-romains, comme en témoignent leur poésie et leur prose, donnaient dans tous les raffinements du bel esprit, et ils employaient trop souvent des formes adulatrices envers les maîtres de la terre. Assurément ces prélats ne manquaient pas de vertus ; ils ont eu le courage d’un saint Loup, d’un saint Aignan, celui d’un pasteur qui se dévoue pour sauver son troupeau; leur héroïsme était celui du martyre. Mais il n’y eut pas, sous les premiers Mérovingiens, beaucoup d’exemples du genre d’énergie dont saint Nicétius fit preuve, lorsque, en présence du roi d’Austrasie, Théodebert, il interdit à ceux de scs leudes qui étaient excommuniés, l’entrée de la cathédrale de Trêves.
Les barbares étaient entrés de bonne heure et en assez grand nombre dans la vie monastique, et y avaient apporté leur fierté et leur indomptable énergie qu’ils y tournaient au bien. Charles Martel opéra une véritable révolution, lorqu’il fit arriver aux évêchés des seigneurs de race franque. Il y eut en Germanie des apôtres qui étaient neveux
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de Pépin le Bref, qui avaient siégé dans les conseils de Charlemagne et commandé ses armées, comme saint Adalhard et saint Wala. Ce dernier dormait en plein air dans un sillon, avec une selle pour oreiller. L’idéal chevaleresque s’était substitué à celui des catacombes (1).
On se peut faire une idée de la différence de caractère entre un clerc gallo-romain et un clerc germanique, en comparant les deux missions entreprises pour la conversion des Avares, lune par Emeramme, prêtre de Poitiers, l'autre par Rupert? évêque de Worms (2).
La papauté prit parti contre la nouvelle forme de l’épiscopat, qui, sauf l’hérédité, assimilait le monde ecclésiastique au monde féodal. Dès le règne de Charlemagne^ et notamment aux conciles de 743, de 8o3 et de 81 3, il était fait défense aux évêques d’aller à la guerre ; mais ils continuèrent à se battre, parce qu'ils étaient d’une race guerroyante et parce qu’ils craignaient, s'ils ne le faisaient pas, que les biens de l’Église ne fussent envahis par les laïques. Sans nous ériger en apologistes de cet état de choses, il nous sera permis de faire remarquer que l’attitude belligérante et les
(1) Montalembert, les Moines d* Occident, tome II, page 272, 5oo à 573. — Ozanam, Etudes germaniques, tome II, page 270-273.
(2) Amédde Thierry, Histoire d’Attila et de ses successeurs, tome II, page 1 33 et suivantes.
sS
habitudes chevaleresques des prélats avaient, du moins, pour résultat de maintenir l’indépendance et la sécurité du pouvoir ecclésiastique. D’ailleurs, le caractère religieux ou défensif de la plupart des guerres explique, justifie peut-être les entraînements guerriers auxquels les évêques de sang frank n’étaient pas capables de résister.
Ainsi, quelques années meme après le concile de Mayence , les prélats avaient recommencé à conduire leurs vassaux à la guerre. L'évêque d’Albi, en 844, détruisit, à la tête des populations de son diocèse, les troupes qui l’avaient envahi. Les abbés de Saint-Quentin et de Saint- Ricquier périssaient dans cette même guerre. Rien de plus remarquable que le rôle attribué par une tradition , qui est historique, à saint Émilien, évêque de Nantes, lequel vint détruire un corps de Sarrasins auprès de la ville d’Autun (1). Il est inutile de citer d’autres faits, puisque la coutume était générale et se perpétua si bien qu’à la bataille de Bouvines les exploits guerriers de l’évêque excitèrent plutôt l’admiration que la surprise. Les ordres chevaleresques avaient continué et entretenu cette tradition.
La poésie s’ inspira donc de l’histoire pour représenter les prélats sous cette forme. Ainsi, dans la geste des Lorrains, l’abbé de Saint- Amand veut jeter le froc pour venger la mort de Bégon
(1) Notice sur saint Emilien , évêque de Nantes , par l’abbé Cahour. Nantes, 185g.
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Turpin est le type le plus complet de ce genre de prélats, aussi bons prêtres que grands batailleurs :
Par gran^ batailles e par muli bels sermons,
Cuntre païens fut tu % tens campiuns
Des les Apostles ne fut une tel prophète Pur lei tenir et pur humes air aire.
Cependant, cent ans après Charlemagne, certains prélats qui avaient porté les armes en ressentaient déjà des remords et des scrupules. Francon, évêque de Liège , qui avait combattu de sa personne contre les Normands, ne crut pas qu’il lui fût permis de toucher les choses saintes avec des mains qui avaient répandu le sang des hommes. 11 fit prier le pape, et il en obtint d’ordonner deux de ses clercs pour remplir à sa place les fonctions épiscopales (i). Peu à peu, le type exclusivement clérical, celui du martyr, le type de saint Thomas de Cantorbéry, a fini par prendre le dessus, même dans Timagination des peuples où saint Bernard a détrôné Turpin. C’est pourquoi ce personnage de Turpin, cher à l’ancienne poésie française, nous paraît aujourd’hui si bizarrre ; c’est pourquoi il était nécessaire de se reporter à l’époque de Charles Martel , pour rappeler que ce type est la reproduction aussi fidèle qu’intéressante d’une réalité historique.
(i) Fleury, Histoire ecclésiastique , livre liv, 3g.
Charlemagne ou de la royauté. — * De même qu'on a représenté quelquefois Charlemagne comme un oppresseur de l' Eglise , on a cherché aussi à lui ôter son caractère barbare pour en faire un empereur romain. C'est encore une erreur. Lorsque les Franks placèrent l’Austrasien Pépin sur le pavois, ce fut la royauté barbare qu’ils relevèrent. Malgré son titre impérial, malgré l’organisation officielle calquée sur celle de l’empire, Charlemagne reste avant tout un chef frank (i).
Ce qu’il importe de constater, c’est que le Charlemagne de la Chanson de Roland appartient aux mœurs barbares. Ce n’est ni un César romain, ni un khan tartare. C’est un pasteur du peuple* comme on appelle le roi dans le poème de Béowulf.
D’abord, le pouvoir royal dans les idées de cette époque, émane encore d,- la nation. Ainsi , dans la chanson des Enfants Guillaume , Louis le Débonnaire dit en recommandant son fils à Guillaume au Court Nez:
Celui lairai mes chastels et mes marches Et ma corone , se li François h laissent.
T elle était l'origine de l’autorité royale, mais cette autorité, depuis la conversion au christianisme, était rendue inviolable par le sacre. D’un autre
(i) Ozanam, tome II, page 341. — L. Gautier, pages i3 et 40.
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côté, elle n’était pas absolue, et c’est là encore une condition favorable à l’épopée, « Charlemagne, disent les auteurs de Y Histoire littéraire (i), au milieu de ses ducs et de ses comtes, n’est que le président du conseil. Quand les chefs ont parlé, il doit suivre l’avis du plus grand nombre. »> Le trouvère de Roland Ta exprimé dans ce vers, qui est comme une déclaration constitutionnelle:
Par cels de France voelt il del tut errer »
Charlemagne dit bien au comte Gane qu’il partira pour Saragosse parce que le roi le commande; mais cet ordre est fondé sur le choix que les Français ont fait de Gane. Le prince a revêtu leur décision de la formule exécutoire.
C’est une tradition que les Franks avaient apportée en Gaule : « Sigmund scella une lettre missive par laquelle il invitait tous ceux de ses sujets qui savaient monter à cheval et porter le bouclier et qui avaient envie de faire la guerre , à se préparer pour une expédition d’une année et à venir le rejoindre dans le délai de six jours (2). »
Le Charlemagne de la Chanson de Roland repré sente exactement la royauté telle que l’ont faite
(1) Tome XXII, page 474. — L. Gautier, tome I, page 14.
(2) Histoire légendaire des Francs et des Bnrgondes , pages no, 290,
le sang des barbares et la consécration de l’Église, la royauté idéale, c’est-à-dire une autorité sanctifiée et contenue (i). Charlemagne est supérieur sous ce rapport au roi Daçaratha du grand poème indien, qui est trop absolu, et au roi Kaus, du Schahnameh , qui n’est pas obéi du tout et à qui l’on ose dire qu’il serait mieux dans une maison de fous que sur un trône. C’est aussi un écueil sur lequel devra échouer l’épopée française ; mais, dans la Chanson de Roland avec quelle vénération et quel amour les Français parlent de Charlemagne ! Olivier dit :
Karles li Magnes de nos n'avrat aïe ,*
N'ert mais tel home des que à Deujuise .
Turpin, avant de mourir, s’écrie :
Je ne verrai le riche empereur!
Roland, à ses derniers moments, se souvient aussi
De Carlemagne sun seignor ki Inurrit!
Rien n’est plus saisissant sous ce rapport que le dialogue du roi Marsile avec le traître Gane dans la même épopée.
Les mêmes sentiments sont exprimés dans les
(i) Montalembert, les Moines d’ Occident , tome 1er, page 27.
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autres poèmes. Voyez li Charrois de Nysmes , vers 1 5 5? les Quatre Fils Âymon, vers 2i3 :
Pour le plus vaillant roy qui jamais n'estera .
Bientôt, sous l’influence des idées féodales et pour plaire aux seigneurs, les trouvères ont fini parfaire de Charlemagne et d’Arthur des radoteurs, des Cassandre, joués par leurs vassaux. La tradition confond alors Charlemagne, non plus avec Charles Martel, mais avec Charles le Chauve. Quelques paroles de Gane font pressentir cette tendance.
Un autre grand caractère de la royauté dans les poèmes français, c'est d’être légitime. Tel est le sens principal de l’expression droit empereur, qui y revient si souvent.
Aussi la royauté est-elle considérée dès lors comme le palladium de la France :
Puis que Franchois ont roy , ny arons raenchon !
crient les assiégeants, lorsqu’ils entendent dire que les Parisiens ont élu Hugues Capet.
11 y a encore une circonstance à signaler, et c’est celle qui grandit le plus Charlemagne. Je veux parler de la protection directe de la Providence. Dieu renouvelle le miracle de Josué pour lui laisser le temps d’achever la destruction de l'armée de Marsile. Dans un combat contre Bali-
gant, il allait périr si Dieu n’eût relevé son courage :
Caries cancelet, por poi qu'il n'est caüt ;
Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne vencut ; Seint Gabriel est repairet a lui ,
Si li demandet : « Reis magnes , que fais-tu? » Quand Caries oit la sainte voi ^ del angle ,
Nen ad pour ne de mûrir dutance :
Repairet loi vigur et remembrance (i).
Charlemagne reçoit des songes. Un ange veille sur lui. Dieu l’aime .
Oieç, Seigneur , com Diex ot Karlon chier, Qu'il nel laissa honir ne vergoingnier (2).
Dans Agolant , on le compare à un ange:
(1) La chanson de Roland, édition Muller, vers 36o8à36i4.
11 y a une scène analogue dans le Maha-Barata.
A peine eut-il vu que la fougue de Cvéta était irrésistible, l’auguste Bhisma de sauter promptement à terre, afin d’échapper à son coup... Bhisma de s’approcher lentement à l’aspect de Cvéta, le plus grand des héros. Dans cette conjoncture, il entendit tomber du ciel une grande et divine voix, source de bien pour lui-même : Bhisma , Bhisma, disait-elle, ne tarde point guerrier aux longs bras , à déployer tes efforts , car voici le temps que le Dieu , auteur du monde , assigna pour la victoire sur ce héros.
« Dès qu’il eut ouï ces paroles, que proférait le messager des dieux, son âme devint allègre et il tourna son esprit à la mort de ce vaillant soldat. » Tome VII de la traduction, page 192.
(2) Gaydon , page 8, édition de MM. Guessard et S. Luce.
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Ange ressemble du ciel jus dévalé (i).
La protection de Dieu lui donne presque un caractère sacré. On ne dit pas, il est vrai, de Charlemagne comme de Rama qu’il guérit Pâme; mais il bénit ses guerriers (2).
En résumé, le Charlemagne de la Chanson de Roland réalise le plus bel idéal du roi des rois. Je le trouve plus grand et surtout plus complet que Daçaratha , qu’Agamemnon , qu’Attila.
De la tradition nationale. — Les diverses épopées ne rendent pas le vieil idéàl mythique de la race ariane d’une manière abstraite ou allégorique ; mais chaque nation a marié ce type primordial au souvenir d’un fait historique qui lui est propre. Ainsi, dans le Ramayana, l’action fondamentale , c’est-à-dire la défaite du dragon par un dieu incarné et uni à un femme fatale, rappelle en meme temps le triomphe des Arians- Indous sur les indigènes du Dekkan et la conquête de J’ île de Ceylan avec le concours de ces indigènes soumis. U Iliade rappelle la lutte des Hellènes de la Péninsule contre les populations des cités de l’Asie-Mineure. Dans la dernière rédaction des Niebelungen, l’antique fable de Sigurd, comme M. Amédee Thierry l’a démontré, a été remaniée
(1) Edition Bekker, page 1 63.
(2) Voir Agolant (Asprcmont), vers 33, et la Chanson de Roland , édition Müller, vers 3o66.
sous l’influence d’une situation créée par l’invasion des Hongrois, etc. Ce caractère important ne manque pas à l’épopée française, qui est inspirée par l’union libre de la monarchie avec l’Église et par l’esprit des croisades, qui en a été la conséquence.
C’est l’esprit des croisades, qui a ranimé et consacré le souvenir des luttes de Charles Martel et de Charlemagne contre les Sarrasins. La préoccupation de la croisade domine tous nos poèmes de l’âge d’or. Ce ne sont pas seulement les croisés de la Chanson d'Antioche qui jurent par le Saint- Sépulcre.
Dans Raoul de Cambray, Gautier s’écrie:
Par le sépulcre où Jhésufu conciliés (i)
Dans le même poème, Dernier, pour expier la mort de Raoul , dit :
P or Famendise irai à Acre au port Servir au temple , jà ni aura recort[ 2).
« Dieu, dit Ogier en détresse, si vous m’ôtez sain et sauf de ce tourment,
Vos chevaliers serai tôt mon vivant Mer passerai en nef ou en calant A Saint Sépulcre et à Jérusalem (3). »
(1) Page 1 56, édition de Leglay.
(2) Page 134. Voir aussi Garin le Lohérain , à la page 33 7 de la traduction de Paulin Paris.
(3) Vers 6436, édition Barrois. Paris. 1842.
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Dans le poëme de Girard de Viane, dont l’action précède immédiatement l’entrée de Charlemagne en Espagne, un ange vient séparer Roland et Olivier qui se battent dans une île du Rhône et leur dit :
Dex le vos mande , de son ciel la amont , Laissiez ester icelle ainson ,
Mais en Espagne, sor cel peuple félon .
Là esprovés qui es hardis ou non •
Parmi la terre le roi Marsilion ,
Là conquerrez par force le roion Sor Sarrasin à force et à bandon (1).
Lorsque , dans le poëme de ce nom , Fierabras vient braver les chrétiens, le trouvère, après avoir raconté que ce héros encore païen a saccagé Rome et tué le pape , ajoute comme dernier trait d’horreur :
Si tint Jérusalem , qui tant fait à amer ,
Et le digne sépulcre où Diex vaut susciter (2).
Nulle part ce caractère n’est plus marqué que dans la Chanson de Roland, qui est elle-même une croisade contre le Sarrasins. Un des païens, qui y combattent, a détruit le temple de Jérusalem et tué
(1) Poètes français , page 120. — Vers 3041 à 3047 dans l’édition de Bekker.
(2) Vers 63 et 64, édition de MM. Krœber et Servois.
le patriarche. Enfin, l’œuvre se termine par une invitation directe à la croisade :
Saint Gabriel de part Den li vint dire :
« Caries , semun les o* de tun empire Par force iras en la tere de Siriey Reis Vivien si suceur as en Imphe ,
A la citet quepaien unt asise.
Li chrestien te recleiment e crient . »
A la tradition nationale se rattache l’amour de la patrie, qui est très-vif dans nos poèmes chevaleresques. Le zèle religieux n’étoufFe pas le patriotisme, et il lui vient au contraire en aide, parce qu’il élève et consacre l'idéal national.
« Défendre le christianisme contre les infidèles, dit avec raison le traducteur allemand de la Chansor de Roland , voilà le grand mobile ; mais les Franks marchent à la tête des autres nations, tout disposés à commencer le combat; le drapeau autour duquel tous les peuples se rangent, c'est l’oriflamme. Le triomphe d^ la bannière rouge de Saint-Denis, la victoire de Dieu, voilà ce qui fait l'orgueil et la gloire de la France. C’est à cela que la Chanson de Roland doit d’être une épopée nationale française. »
Notre patrie a deux caractères qui justifient l’amour des chevaliers français : sa supériorité et son charme. La supériorité de la France ne se discute pas: c’est un axiome dans nos ouvrages
INTRODUCTION
chevaleresques. Ainsi Fauteur de la chronique attribuée à Turpin dit que le Français est appelé libre « parce que la domination et l’éclat par-dessus toutes les autres nations lui sont dus, » Jean Bodel l’affirme sans hésiter dans la Chanson des Saxons :
La Corone de France doit estre mise avant , Qar tuit autre roi doivent etre à lui apandanî De la loi crestienne qui au Deu sont créant.
Un autre trouvère dit :
Quand Dex eslut nonnante et dix roiaume Tôt lemeillor tornaen douce France (1).
La vue seule des fleurs de lis inspire la terreur aux ennemis dans le poème de Hugues Capet :
Car les arme% de France sont de tels essient Qui les voit en bataille , grande paour l'en preni.
Pourquoi la France est-elle supérieure aux autres nations? Pour deux raisons: la première, parce que Dieu présida lui-même par ses anges au couronnement de son premier roi :
Le premier roi de France jist Dex par son coin-
f mant
Coroner à ses angeles dignement an chantant ,•
(1) Li C or onemens Looys, vers 13-14. Voir aussi la Chanson de Roland , édition Muller, vers 3o32 et passim.
Puis le commanda estre en terre son sergent , Tenir droite justice et la loi métré avant .
Ce st commandemant tindrent après lui li au quant : Anséys et Pépin , s'il furent conquérant ,
Et Charlemaigne d'Ai % qui Dex parama tant (i).
La seconde raison est que Charlemagne a mis dans la garde de son épée une précieuse relique , le fer de la sainte lance :
Ase% savum de la lance parler
Dunt Nostre Sire fut en la crui ^ nafret ,
Caries en ad l'amure , mercit Deu !
En l'oret punt l'ad faite manuvrer.
Pur ceste honur et pur ceste bontet ,
Li nums Joiuse l'espée fut dunet :
Baruns franceis ne l'deivent ublier :
Enseigne en unt de Munjoie crier ;
Pur ço ne' s poet nule gent cuntrester (2).
Ci) La Chanson des Saxons. — Voir aussi Histoire littéraire de la France, tome XXII, page 481, et Guillaume d'Orange, par Jonckbloet, tome 1, page 1, où est l'énumération des qualités exigées d’un roi de France :
Rois qui de France porte corone d’or Preudons doit estre et vaillans de son cors ;
Bien doit mener cent mille hommes en est.
Parmi les pors en Espaigne la fort.
Et s’il n'est home qui li face nul tort,
Ne doit garir ne à plains, ne à bos,
De ci que l’ait ou récréant ou mort ;
S’ensi nel fait, France a perdu son los.
Ce dit l’estoire, coronés est à tort.
(2) La Chanson de Roland , édition de Muller, vers 25o3.
INTRODUCTION
Dans la Chanson de Roland la supériorité de la France est exprimée par la qualification de Terremajor (i).
Le charme particulier à notre pays est rendu par le mot douce France. Les Sarrasins eux-mêmes se servent de cette expression:
T ote iert la ville essiliée et gasiée ,
Et douce France et prise et conqxiestée (2),