LE PACTE INFAME
Marsile dit au comte Ganelon :
« Des bons propos il faut passer aux actcb.
» Mort à Roland! Jurez qu'il sera là; et de sa mort je me porte garant. »
— c Qu'il en soit donc selon votre plaisir! dit Ganelon. Je vous jure ma foi, sur mon épée où sont saintes reliques. »
Du noir forfait le pacte est consommé.
Un grand fauteuil en ivoire était là.
Marsile fait apporter le saint livre, qui sert de Bible aux Sarrasins d'Espagne : C'est de Mahom et Tervagant* la loi.
1. Tervagant était une idole des vieux peuples barbares. Selon Paulin Paris, c'était soit une divinité Scandinave, soit une divinité gauloise.
Dans sa Fiancée du roi de Garbe, La Fontaine nomme celte idole :
- El reniant Mabom, Jupin et Tervagant, Avec maint autre dieu non moins extravagant. »
Ajouté à Apollon, l'idole des païens, et à Mahomet, l'idole des
Le roi le touche et prête son serment : Si Roland marche avec l'amère-garde, il lancera sur lui toutes ses troupes; et, s'il se peut, Roland pour sûr mourra*.
Gane répond : « Puissions-nous aboutir! »
Vient un païen, du nom de Valdabrun; c'est lui qui fut le parrain de Marsile, lorsque ce roi fut armé chevalier.
Gai et riant, il dit à Ganelon :
« J'ai belle épée. Il n'en est de meilleure. Dans la poignée sont bien mille écus d'or. Par amitié recevez-la, beau sire. Mais aidez-nous contre le preux Roland : qu'on le rencontre avec l'arrièregarde ! »
— « Ce sera fait », lui répond Ganelon.
Puis, à la joue, au menton, il se baisent.
Vient un païen qu'on nomme Climborin.
Gai et riant, il dit à Ganelon :
« Prenez mon heaume : on n'en vit de plus
Musulmans, Tervagant complétait la trinité des faux dieux des Sarrasins, aux yeux de l'auteur de Roland.
1, « F. se il poet, murrat i veirement. »
beau... Mais aidez-nous contre le preux Roland ; donnez moyen de le couvrir d'opprobre ! »
— « Ce sera fait », lui répond Ganelon.
Puis à la joue, à la bouche, ils se baisent.
Ensuite vient la reine Bramimonde.
— « Sire », dit-elle au comte, « je vous aime, puisque mon sire et ses gens tant vous prisent.
» Ces bracelets seront pour votre femme : tous deux sont d'or, de rubis, d'améthyste; ils valent plus que les trésors de Rome. Votre empereur n'en a pas de si riches. »
Gane les prend et les met dans sa botte.
Marsile fait venir son trésorier:
« Malduil, dit-il, les présents sont-ils prêts? »
Malduit répond :
« Beau sire, tout est prêt : sept cents chameaux chargés d'or et d'argent, et vingt beaux fils, les plus nobles qui soient. »
Marsile tient Ganelon par l'épaule :
«( Baron », dit-il, vous êtes brave et sage. Par
cette loi qui pour vous est la bonne, gardez-vous bien de changer envers nous.
» Vous aurez part fort grande en mes richesses : à chaque année il vous sera fait don de dix mulets, chargés d'or d'Arabie.
» Je vous remets les clefs de Saragosse. Offrez pour moi ces trésors au roi Charle ; et que Roland soit à l'arrière-garde !
)) Si je le trouve en quelque défilé, il trouvera en moi à qui parler. J'engagerai une bataille à mort. »
— « 11 m'est avis que je m'attarde trop », dit Ganelon... Et, chevauchant, il part.