‹ La Chanson de RolandChapitre 17 sur 68 · LE CONCILIABULE SECRET · texte numérisé non relu

LE CONCILIABULE SECRET

Dans son verger s'en est allé le roi.

Seuls l'ont suivi ses conseillers d'élite : c'est Blancandrin à la tête blanchie; c'est Jurfaleu, son fils et héritier; c'est le calife, oncle et ami fidèle.

Blancandrin dit :

« Appelez le Français : Il m'a donné sa foi pour notre cause. »

Le roi répond : « Amenez-le vous-même. »

Blancandrin part et emmène au verger Gane qu'il tient aux doigts par la main droite.

Lors fut tramée la trahison infâme.

Marsile dit :

« Beau sire Ganelon, je fus trop vif et léger avec vous, quand, par courroux, je voulus vous frapper.

» Je vous fais droit. Ces fourrures de martre, dont le bel or vaut plus de cinq cents livres, avant

demain seront sur vos épaules. Belle sera ma réparation. »

Gane répond :

« Je veux bien accepter. Qu'il plaise à Dieu de vous récompenser ! »

Marsile dit :

« Comte, tenez pour vrai que j'ai désir de beaucoup vous aimer.

» Me voudriez-vous parler de Charlemagne? Il est bien vieux ; il a fini son temps : je crois qu'il a deux cents ans, ou bien plus.

» En tant de lieux son corps s'est démené! Tant de grands coups ont frappé son écu! Il a réduit tant de rois à l'aumône! Quand sera-t-ii lassé de guerroyer? »

Gane répond :

u Tel n'est pas Charlemagne. Pour qui le voit et pour qui le connaît, il est bien sûr que c'est un vrai baron.

» Je ne puis tant le louer ni vanter que plus il n'ait d'honneur et de bonté.

» Qui peut conter l'éclat de sa valeur? De tels rayons de vertu Dieu l'éclairé que le quitter est plus dur que mourir. »

Le païen dit :

« Je suis émerveillé de ce grand roi tout chenu et tout blanc, qui, j'imagine, a plus de deux cents ans.

» Que de pays oii son corps a peiné ! Que de grands coups de lance il a reçus! Quels riches rois il a faits mendiants ! Quand sera-t-il lassé de guerroyer? »

— « Il n'en sera jamais lassé, dit Gane, tant que vivra son beau neveu Roland.

» Point n'est tel preux sous la chape du ciel.

» Très preux aussi est son cher Olivier; preux sont les pairs, ces bien-aimés de Charle, qui ont sous eux vingt mille chevaliers.

» Ainsi gardé, Charle ne craint personne. »

Le roi reprend :

« Oui, vraiment, je l'admire, cet empereur qui est vieux et chenu, et a, je crois, passé les deux cents ans.

» Partant de lieux il est allé vainqueur; a tant reçu de coups d'épée ou lance; a surmonté, tué tant de grands rois! Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »

— « Certes jamais, tant que Roland vivra», dit Ganelon.

» Il n'a point son égal, de l'Occident jusque dans rOrient.

» Preux est aussi son fidèle Olivier.

» Les douze pairs, qu'aime tant le roi Charle, font l'avant-garde avec vingt mille Francs; et Charle sûr ne craint homme qui vive. »

Marsile dit :

« Beau sire Ganelon, j'ai belle armée; il n'en est de plus belle. Mes chevaliers sont bien quatre cent mille, prêts à lutter avec Charle et ses Francs. »

Mais Ganelon :

« Ne tentez pas le coup; vous y perdriez des milliers de vos gens.

» Pas de folie ! Montrez du savoir-faire.

» Il suffira d'envoyer vingt otages, et de donner au roi tant de tréêors que les Français en soient émerveillés.

» De douce France il reprendra la route, derrière lui laissant l'arrière-garde, où son neveu Roland se trouvera, avec le brave et courtois Olivier.

y> Tous deux sont morts si vous voulez m'en croire.

» Charlc verra tomber son grand orgueil, et n'aura plus envie de vous combattre. »

Marsile alors :

« Beau sire Ganelon, par quel moyen Roland pourrai-je occire? »

(îane répond :

« Je vais vous l'expliquer :

» Charle parti aux défilés de Cize', derrière lui sera l'arrière-garde, que guideront le superbe Roland et Olivier en qui tant il se fie. Leur corps sera de vingt mille Français.

1. Cize (Cizre dans l'original), région confinant à Honcevaux.

Pour aller d'Espagne en France, on traversait d'abord les défilés de Honcevauï, qui sont sur le territoire espagnol, puis les Jéfilés de Cize qui sont sur le territoire fiançais.

Roiicevaux est placé eiilr»; Pampelune et Sainl-Jean-Picd-dc-l'ort.

Au treizième siècle, des chroniqueurs espagnols, offusqués de la popularité qu'avaient acquise dans leur pays les légendes françaises à la gloire de Roland et de Cti;irlemagne, imaginèrent de faire de doni Bernard del Carpio le iiéros de Roiicevaux où il aurait vaincu et tué Roland. Il advint même qu'un muniim*'iil fut érigé à Roncevaux en I honneur du prétendu IridOipliatenr espagnol. Mais, ea 1794, les soldais de la Révolution, qui allaient en vainqueurs sur toutes les roules de l'Ivurniie, s'avisèrent de passer à Roncevauv. et ils déoaolircnt le mominient de mensonge.

» LaDcez sur eux cent mille de vos gens, pour engager la première bataille.

» Les Francs, sans doute, y périront en nombre.

» Vous y serez vous-mêmes décimés. Mais livrez-leur un deuxième combat.

» Dans l'un ou l'autre il faut que Roland tombe. Vous aurez fait un très brillant fait d'armes, et n'aurez plus de guerre en votre vie.

» Oui, qui pourra faire que Roland meure, à l'empereur ôtcra son bras droit.

» Adieu alors ses armées merveilleuses.

» N'assemblant plus toutes ces grandes forces, il laisserait France et monde en repos. »

Marsile saute au cou de Ganelon; l'embrasse et puis lui ouvre ses trésors.

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