LES DOUZE PAIRS DE MARSILE ET LEURS DÉFIS
Le roi Marsile a mandé ses barons, vicomtes, ducs, comtes et connétables, et les émirs et les fils de ses nobles.-
Quatre cent mille en trois jours se rassemblent.
Le tambour bat partout à Saragosse. De Mahomet on expose l'image, à tous les yeux, sur la plus haute tour. Chaque païen et le prie et l'adore.
Puis on chevauche avec rage et furie, par la contrée', à travers monts et plaines.
1. Ici je m'en liens à la formule vagne du manuscrit de Venise et des autres manuscrits, au lieu de suivre le manuscrit d'OiTord qui désigne expressément la Terre Certcine. La Terre Certeine c'est bien la Cordagne : si bien qu'il faudrait traduire : << par la Cerdagne, à travers monts et plaines. » Mais la Cerdagne, telle qu'on l'entendait aux derniers siècles, ne comprenait que la région pyrénéenne tout opposée à celle qui sûrement est ici le théâtre de l'action (ainsi que l'ont démontré avec évidence MM. Gaston Paris, P. Raymond, l'rançois Sainl-M:iur, Léon Gaulier, etc.), et dunl les indigènes ont re<,'u de leurs ancêtres les plus reculés les traditions de ces désignalions locales : Val-Carlos, le Pas de Roland, la Croix de Holaiid, la Brèche de Roland.
Enfin des Francs voici les gonfanons ! Des douze pairs c'est là l'arrière-garde. Il ne se peut qu'on n'ait belle bataille.
Vient le premier le neveu de Marsile, sur un mulet qu'il touche du bâton.
Le rire en bouche, il dit d'un ton joyeux :
« Beau sire roi, je vous ai tant servi, j'ai eu pour vous telles douleurs et peines, j'ai tant pour vous et lutté et vaincu, qu'un fief m'est dû : ce fief sera Roland.
» Je le tuerai du tranchant de ma lance, si Mahomet veut bien me protéger.
» Par moi sera toute l'Espagne libre, de Durenstant jusqu'aux défilés d'Aspe.
» Charle lassé, les Français repoussés, jusque la mort vous n'aurez plus de guerre. »
— « Soit! Tiens le gant », lui dit le roi Marsile.
Il faut croire que la leçon exacte est celle du manuscrit de Venise. Ou bien il faut supposer, avec Petit de Julleville, soit qu'au temps de l'auteur de la Chanson de Roland, le nom de Cerdagne avait une plus grande extension et s'appliquait à une partie de la Navarre; soit que le poète a tout bonnement fait une confusion en mentionnant ici la Cerdagne.
Le gant au poing, le neveu de Marsile, d'un ton très fier à son oncle s'adresse :
(( Beau sire roi, vous m'avez fait grand don! Choisi?;soz-moi onze de vos barons : aux douze pairs on se mesurera. »
C'est Falsaron, frère du roi Marsile, qui le premier répond à cet appel :
« Sire Aëlroth, nous irons, vous et moi; nous livrerons ensemble la bataille.
» C'est dit... Des Francs meure la grande armée ! Par nous du moins mourra l'arrièregarde. »
D'autre part vient un roi de Barbarie : c'est Corsablis, cœur mauvais et perfide; et cependant il parle en bon vassal :
« Tout l'or de Dieu en serait-il le prix, je ne voudrais jamais être couard. Que ce Français se trouve en mon chemin, c'est fait de lui. Donc, prenez-moi troisième '. »
\. Je traduis ici deux vers du manuscrit de Venise cités par Mulier (édition de 1863 et édition de 1878).
Alors accourt Mauprime de Brigal', aux pieds plus prompts que les pieds d'un cheval. Devant Marsile il crie à voix très haute : « J'entends mener mon corps à Roncevaux. Mort à Roland, si je fais sa rencontre ! »
Là se trouvait l'émir de Balaguer, bien fait de corps, fier et beau de visage.
C'est son orgueil de chevaucher armé : il est fameux par son brillant courage. Qu'il fût chrétien, vrai baron il serait.
Il se présente et s'écrie avec force :
« A Roncevaux ! J'y veux aller aussi.
» Roland est mort, si je l'y puis trouver; mort Olivier, et morts les douze pairs.
» Les Francs mourront dans le deuil et la honte.
1, Eq général, j'évite de trop moderniser les noms sarrasins; et, par exemple, quand il s'est agi de désigner Malbien, Maldidt, Falsaron, Faldion, je n'ai pas donné à ces noms leur forme française actuelle qui serait MaulAen, Mauditit, Fausseron. Faudron. Mais ici je traduis Malprimis par Mauprime pour éviter toute confusion de ce Sarrasin avec le fils de Baligant, Malprime, dont il sera question dans la cinquième partie du poème.
Quand il s'agit de personnages français, je n'ai pas le même scrupule que pour les noms de personnages exotiques. Ainsi, au lieu de dire : « la belle Aide », je dis : <« la belle Audi? ».
146 LA CHANSON D li ROLAND.
» Cliarle le Grand n'est qu'un vieux qui rudoie. 11 lui faudra renoncer à la guerre, et nous laisser l'Espagne libre enfin. »
— « Bien grand merci », lui dit lo roi Marsile.
Là se trouvait un connétable maure. L'Espagne n'eut jamais plus grand ielun :
Devant Marsile il fait le fanfaron .
« A Roncevaux ! J'y mènerai mes gens, qui sont vingt mille, avec écus et lances.
» Déjà Roland peut se tenir pour mort; vl chaque jour Charle le pleurera. «
D'autre part vient Turgis de Tortosa.
De sa cité il est comte et seigneur, et n'a qu'im fôve : être aux chrétiens funeste.
Devant Marsile il prend rang près des autres, et dit au roi :
« Ne vous tourmentez point !
» Mahum vaut plus que Saint-l'ierre de Rome. Servons-le bien, et nous aurons victoire.
» A Roncevaux j'irai joindre Roland : nul ne pourra le sauver de la mort.
» Vovez ma lame; elle est et bonne et longue. Je
la mettrai devant sa Durandal : on vous dira laquelle a le dessus.
r> Les Francs mourront s'ils engagent la lutte. Charle le Vieux n'aura que deuil et honte, et plus jamais ne portera couronne. »
Ensuite on voit le païen Escremiz, qui de Valterre est le seigneur et maître.
Il crie au roi, du milieu de la foule :
« A Roncevaux j'abattrai leur orgueil.
» Que je les trouve; et Roland, Olivier, tous deux battus, y laisseront leurs têtes.
» Les douze pairs sont condamnés à m-ort.
» Les Français morts et la France déserte, Charle tout seul pleurera ses vassaux. »
Là se trouvait le païen Estourgant ; Estramariz est son bon compagnon ; et tous deux sont fourbes, félons et traîtres.
— « Venez ici, seigneurs, leur dit Marsile : à Roncevaux vous irez tous les deux, et m'aiderez à conduire mes troupes. »
Eux de répondre :
a A vos ordres, beau sire.
» Contre Olivier et Roland acharnés, nous les tuerons avec les douze pairs ; car nos épées sont bonnes et tranchantes : on les verra chaudes d'un sang vermeil.
» Les Francs mourront; Charle en sera dolent.
» Du grand pays nous vous ferons cadeau.
» Vcnez-y, roi : vous verrez beau spectacle; et nous mettrons l'empereur à vos pieds. »
Tout courant vient Margariz de Sévillc, dont le pays s'étend jusqu'à la mer.
Pour sa beauté toutes les dames l'aiment. Il n'en est point qui ne s'épanouisse, dès qu'il se montre, et qui ne lui sourie.
Nul païen n'est si parfait chevalier.
il fend la presse, et, dominant les cris :
— « Ne craignez rien, dit-il au roi Marsile. A Roncevaux j'irai tuer Roland. Son Olivier succombera aussi ; les douze pairs sont voués au njartyre.
» Voyez mon glaive avec sa garde en or, que je reçus du noble émir de Primes : je lui réserve un grand bain de sang rouge.
» Les Francs mourront; France en sera honnie ; et le vieux Charle, à la barbe fleurie, en rage et deuil terminera sa \ie.
» Oui, dans un an, nous aurons pris la France et coucherons au bourg de Saint-Denis. »
Le roi païen profondément s'incline.
Voici encor Chernuble de Val-Nègre, aux longs cheveux qui balayent ses talons.
En se jouant il porte un poids plus lourd que ne feraient quatre mulets chargés.
Dans son pays le blé ne peut pas croître ; car le soleil ne s'y montre jamais; rosée et pluie y sont chose inconnue. Comme la nuit les pierres y sont noires. C'est là, dit-on, que les démons demeurent.
Chernuble dit :
« J'ai ceint ma bonne épée; à Roncevaux je la teindrai de rouge.
» Vienne Roland, et je fondrai sur lui. Sinon, je veux qu'on ne me croie jamais !
» Oui, mon épée conquerra Durandal ; les Francs mourront; la France périra. »
Les douze pairs de Marsile s'assemblent; et, emmenant cent mille Sarrasins, qui avec eux formeront l'avant-garde, pour les combats s'animant à l'envi, ils vont s'armer sous un bois de sapms.
LKS PliODlGliS DKS PREUX. 151
LA GRANDE ARîHÉE ANNONCÉE A LA PETITE TROUPE
Voici venir la foule des païens.
Ils ont lacé leurs bons heaumes d'Espagne ; ceint leurs épées faites d'acier viennois ; et revêtu des hauberts sarrasins, pour la plupart doublés d'un triple cuir.
Il fait beau voir leurs lances de Valence et leurs écus aux peintures dorées.
Leurs gonfanons sont blancs, bleus et vermeils.
Laissant mulets et chevaux de voyage, ils vont montés sur leurs coursiers de guerre.
A rangs serrés leur chevauchée s'avance.
Le jour est clair; le soleil resplendit ; et chaque armure étincelle et flamboie ; et les clairons par milliers retentissent, pour que ce soit un spectacle plus beau.
Grand est le bruit, et les Français l'entendent.
Olivier dit : « Nous pourrions bien, amis, avoir bataille avec les Sarrasins. »
Roland répond :
« Ah ! que Dieu nous la donne !
» Nous devons tous tenir pour notre roi.
» Pour son seigneur on doit souffrir détresse, et endurer le grand chaud, le grand froid ; risquer sa peau, risquer aussi sa tôte*.
» Soyons tous prêts à frapper de grands coups! Que contre nous on ne chansonne pas * !
» Païens ont tort, et chrétiens ont bon droit.
» One ne viendra de moi mauvais exemple. »
Sur un haut pic Olivier est monté.
Il guette à droite, au fond du val herbu, et voit venir toute l'armée païenne.
Lors, appelant son compagnon Roland :
« Que de coursiers, quel tumulte d'armures je vois venir du côté de l'Espagne!