LA TERRIBLE MÊLÉE
Roland chevauche à travers la mêlée.
Sa Durandal, qui bien tranche et bien taille, sème la mort parmi les Sarrasins.
Il va jetant cadavres sur cadavres, et de sang clair inonde tout le sol : rouges de sang sont ses bras, son haubert.
Son bon cheval ruisselle aussi de sang : rouge est son cou, rouges sont ses épaules...
S'il est quelqu'un qui ne soit pas en reste, c'est Olivier; les autres pairs aussi.
On court frappant et d'estoc et de taille ; et les païens, sous les coups des Français^ tombent mourants, ou morts :
Turpin de dire :
« Elle va bien, la noblesse de France !
» Monjoie ! Monjoie ! Et vivent nos barons ! »
Monjoie ! Monjoie ! c'est le cri du roi Charle'.
1. A la fin de ce couplet, j'ai traduit, en même temps que le texte d'Oxford qui porte : k Ben ait nostre barnage », la variante: » Den est uoslre barnage. »
Dans la mêlée Olivier chevauchait, n'ayant au poing qu'un tronçon de sa lance ; car, en frappant, le bois s'était brisé.
Il attaqua le païen Malsaron ; brisa 1 ecu luisant d'or et de fleurs; lui fit sortir les deux yeux de la tête, et fit rouler la cervelle à ses pieds... Son corps rejoint sept cents corps de païens.
Olivier tue Estorgos et Turgis. Mais jusqu'au poing son tronçon s'est rompu...
— « Que faites-vous, compagnon? dit Roland. Pour tels combats point ne faut un bâton. Il n'est de bon que \'j fer et l'acier.
» Oiî avez-vous votre épée Hauteclaire, à garde d'or, à pommeau de cristal? »
Le preux répond : « Je ne puis la tirer, tant j'ai besoin de frapper vite et ferme. »
Pourtant il a tiré sa bonne épée, tant réclamée par son ami Roland.
Il la lui montre, en vrai bon chevalier, par les grands coups qu'il en donne aux païens.
L'un d'eux était Ju>tin de Val-Ferrée.
En deux morceaux il partage sa tête ; tranche
son corps, sa cuirasse brodée, sa bonne selle où joyaux et or luisent ; pourfend l'échiné au cheval qui le porte, et abat morts cheval et cavalier.
— « Décidément je vous agrée pour frère. C'est pour tels coups que l'empereur nous aime », lui dit Roland.
Et tous s'écrient : « Monjoie ! »
Voici Gérin sur son cheval Sorel, et son ami Gérier sur Passe-Cerf.
Piquant des deux, ils leur lâchent les rênes et vont frapper le païen Timozel, l'un dans l'écu, l'autre sur le haubert.
Leurs deux épieux se brisent dans son corps : il tombe mort au milieu d'un guéret.
Je ne sais pas et n'ai pas ouï dire lequel des deux fut le plus intrépide.
Esperveriz, fils de Borel, est là; il meurt des coups d'Angelier de Bordeaux.
Par l'archevêque est tué Siglorel, cet enchanteur qui alla aux enfers où Jupiter le mena par magie.
Turpin s'écrie : « Aux diables le félon ! »
Roland répond : « C'en est fait du maraud.
Frère Olivier, vive qui si bien frappe ! »
De plus en plus terrible est la bataille. Français, païens, échangent de grands coups; c'est belle attaque, et c'est belle défense.
Partout on voit lances rompues, sanglantes, et gonfanons déchirés, mis en pièces.
Que de Français laissent là leur jeunesse !
Ils ont chacun une mère, une femme, et des amis qui là-bas les attendent, aux défilés : ils ne les verront plus.
Charle le Grand en pleure et se lamente. Mais à quoi bon ? Ils n'auront point secours.
Ah ! Ganelon, quand il vendit les siens, à Saragosse, a fait un mal bien grand !
Il doit en perdre et la vie et les membres, jugé
à Aix, ensuite écartelc; et l'on pendra trente de
ses parents, qui de leur mort n'avaient aucune
attente'.
Oui, formidable, horrible est la bataille, où
font miracle Olivier et Roland, et où Turpin rend
les coups par milliers.